Interurbain, scolaire : la guerre des prix fait rage

Le 14 avril dernier, l’entreprise Voyages Dumont a été liquidée, triste épilogue d’une histoire familiale lancée en 1923 à Hesdin dans le Pas-de-Calais. Jusqu’en 2013 cette entreprise d’autocars exploitait des lignes régulières, occasionnelles et scolaires, cette dernière activité représentant 48 % du chiffre d’affaires. Mais en 2013, lors du renouvellement du marché public du transport scolaire par le conseil général du Pas-de-Calais (depuis rebaptisé conseil départemental), l’entreprise familiale perd tous ses contrats au profit de Keolis via deux filiales (société Caron et sociétés Dourlens et Westeel). « Ces entreprises étaient beaucoup moins chères : elles ont présenté des prix allant jusqu’à 35 % de moins que ce que je proposais, raconte Vincent Dumont, le patron. Je me pose encore la question : comment font-elles avec des prix aussi bas ? »

Le chef d’entreprise a saisi le tribunal administratif de Lille en avril 2013. « Dans son jugement de mai 2013, le tribunal administratif a estimé que l’appel d’offres avait été passé correctement dans la forme mais se déclarait incompétent sur le fond tout en disant avoir constaté des erreurs. Pourtant, le président du conseil général s’est empressé de signer », poursuit Vincent Dumont qui a dû licencier 27 personnes dont 22 conducteurs. « Les filiales de Keolis n’ont repris que trois personnes au lieu de 16 qui étaient transférables. On peut dire qu’ils ont dégoûté les conducteurs : chez moi, ils travaillaient à temps plein avec des salaires convenables. Ils se sont retrouvés avec des contrats en période scolaire à 600 ou 700 euros par mois. »

Dans un premier temps, le service a été catastrophique si l’on en croit la presse locale qui s’est fait l’écho de multiples retards, services supprimés et autres couacs. Le conseil général s’en est même ému… un peu tardivement.

L’histoire des Voyages Dumont ne serait pas isolée. Des PME d’autocaristes l’affirment : depuis trois ou quatre ans, ils constatent de fortes tensions sur les budgets de leurs clientes, les collectivités locales, et une tendance globale à la baisse des prix, les transporteurs cherchant à conserver leurs marchés. Surtout, de nouvelles entreprises débarquent sur des territoires où elles n’allaient pas jusque-là, soutenues par de grands groupes aux reins solides. Keolis est souvent cité.

« Il y a de moins en moins de chasses gardées sur le plan géographique, constate un bon connaisseur du secteur. Des territoires pas très accessibles comme la Haute-Loire, la Lozère, l’Aveyron, suscitent désormais beaucoup de convoitises de la part de transporteurs limitrophes, alors qu’autrefois chacun restait chez soi. » On voit donc apparaître des entreprises de taille plus importante, qui sont également filiales de grands groupes venir déposer des offres sur de petits territoires et font main basse sur les marchés. « On est dans un jeu à cinq avec d’un côté Keolis, Transdev, RATP Dev et Car Postal. Et de l’autre, les PME. Mais chaque grand groupe a une approche différente en fonction de sa stratégie (croissance interne ou externe). RATP Dev procède davantage par achat d’entreprise. Mais son approche est plutôt raisonnable et respectueuse : elle maintient et génère de la valeur, poursuit cet observateur. En ce qui concerne Transdev, on ne sait pas encore vraiment quelles sont ses orientations puisque ces dernières années, l’entreprise était en phase de restructuration. Quant à Keolis et CarPostal, leur développement consiste essentiellement à conquérir des marchés avec des moyens importants, même si de temps en temps ils achètent des entreprises. »

Et de donner un autre exemple concernant encore Keolis, « qui a été prendre des marchés au Pays basque à 100 km de sa base de départ. Et cela, alors que cela génère des coûts de structures ». Récemment en effet, d’après un opérateur de transport qui était en lice dans les Pyrénées-Atlantiques face à des filiales de Keolis, celles-ci auraient proposé des prix inférieurs aux autres de 38 % sur un lot, et de 42 % sur un autre lot.

Résultat, « lorsqu’un grand groupe débarque, les écarts de prix sont tels que des entreprises qui étaient en bonne santé se retrouvent évincées du marché, puis disparaissent », se désole-t-on du côté de l’organisation professionnelle d’autocaristes Reunir.

Côté Keolis, on relativise. « Dans certains cas, des PME se révèlent moins chères que nous et nous perdons le marché. Mais nous l’acceptons, c’est la vie des affaires », commente Frédéric Baverez, le directeur exécutif groupe France. Mais il dément toute volonté prédatrice : « Nous arrivons à avoir des marges qui se redressent plus vite que la hausse de notre chiffre d’affaires car nous ne cassons pas les prix. »

Et d’ajouter : « Nous ne sommes pas l’ennemi des PME. Nous souhaitons au contraire des relations confraternelles. Car, à l’avenir, il y aura des PME à vendre. Reste qu’aujourd’hui, la logique de marché peut effectivement poser des difficultés à des petites entreprises familiales. Les conseils généraux cherchent à serrer leurs budgets et à augmenter la taille des lots pour faire des économies. Ils mettent aussi plus de contraintes dans leurs appels d’offres. Les plus fragiles rencontrent alors forcément des difficultés. »

Selon le patron des activités France de Keolis, un grand ménage est en cours. Les filiales de Keolis qui étaient en perte ou en difficulté ont été soit redressées soit fermées. Désormais, la priorité du groupe est un modèle de « croissance rentable ».

Durant les dix dernières années, les PME ont perdu dix points de parts de marché, essentiellement du fait d’acquisitions, ajoute Frédéric Baverez qui s’attend à un mouvement de concentration dans le secteur du transport interurbain. L’annonce récente de RATP Dev sur ses intentions de racheter le groupe nordiste DL ou celle de Keolis sur l’acquisition du groupe alsacien Striebig le montrent. On attend les prochaines.

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