ClĂ©ment Beaune avait lancĂ© dĂ©but 2023 lâidĂ©e dâun titre unique pour faciliter lâusage (et le paiement) des transports publics partout sur le territoire dâici Ă deux ans. VRT a organisĂ©, le 30 avril, une confĂ©rence sur le sujet pour faire le point, Ă©valuer les obstacles Ă lever et les innovations Ă venir pour esquisser les contours des nouveaux services que pourront proposer
les opérateurs et les collectivités.

Simplifier et unifier. Ce sont les maĂźtres-mots qui guident lâidĂ©e de lancer un titre unique pour les transports en France. ClĂ©ment Beaune, lâancien ministre des Transports, se donnait deux ans pour y arriver. Patrice Vergriete, son successeur, veut davantage prendre son temps. Cela nâempĂȘche pas les acteurs de la billettique et les autoritĂ©s organisatrices de la mobilitĂ© dâavancer, parfois de façon dispersĂ©e.
Câest le cas en Normandie oĂč, il y a presque un an, le ticket unique Atoutmod Ă©tait lancĂ© sur le rĂ©seau de transport. A lâoccasion de la confĂ©rence sur le MaaS (Mobility as a service) organisĂ© le 30 avril par VRT, Gabriel Plouviez, chef de produit digital et tarification du syndicat mixte, est revenu sur ce projet lancĂ© en 2011. «âŻLe projet a dĂ©butĂ© il y a plus de dix ans avec lâidĂ©e de proposer un support unique permettant de voyager sur tous les rĂ©seaux de transport du territoire normand. LâarrivĂ©e du Covid en 2020 a orientĂ© notre stratĂ©gie vers le MaaS sous forme dĂ©matĂ©rialisĂ©eâŻÂ» explique-t-il. Le syndicat mixte Atoumod regroupe 18 autoritĂ©s organisatrices de mobilitĂ©s en Normandie (RĂ©gion, communautĂ©s urbaines et mĂ©tropoles). «LâintermodalitĂ© est forte sur les centres urbains denses de Rouen, du Havre et de Caen, mais devient plus compliquĂ©e dans les territoires ruraux, oĂč il est difficile de faire connaĂźtre le rĂ©seau de cars interurbains. Le titre unique doit donc aussi permettre de mieux faire connaĂźtre lâoffre existante (cars, rĂ©seaux urbains, trains)», ajoute-t-il.
Pour dĂ©velopper des supports, les prestataires comme Fairtiq et Digimobee sâappuient sur les smartphones, mĂȘme si chacun a une approche bien diffĂ©rente. Le premier dĂ©veloppe une logique de suivi de lâutilisateur grĂące Ă la gĂ©olocalisation, indĂ©pendamment des infrastructures, avec une solution particuliĂšrement adaptĂ©e aux rĂ©seaux ouverts tandis que le second utilise les infrastructures existantes du rĂ©seau.
Géolocalisation, QR code ou valideurs
Lâapplication Fairtiq fonctionne selon le principe du «âŻcheck-in, check-outâŻÂ» : lâutilisateur clique sur lâapplication (ou «âŻswipeâŻÂ») pour dĂ©marrer son parcours en transport en commun, en empruntant un ou plusieurs moyens de transport. Il clique en fin de parcours (ou bien laisse lâapplication le faire quand il quitte le dernier moyen de transport). «âŻCela permet dâafficher une autorisation de voyage valide sur le tĂ©lĂ©phone, puis lâapplication reconstitue le voyage grĂące Ă la gĂ©olocalisation et attribue le tarif le plus avantageux Ă lâutilisateurâŻÂ», explique Lorcan Le Pen, directeur France & Belgique. Lâentreprise suisse est prĂ©sente dans six pays et a dĂ©jĂ contribuĂ© Ă la rĂ©alisation de 160 millions de trajet.

Digimobee sâappuie de son cĂŽtĂ© sur les infrastructures. «âŻNous aidons les opĂ©rateurs Ă dĂ©ployer des projets de MaaS, en travaillant pour les rĂ©gions et les mĂ©tropoles qui optent pour une validation volontaire avec un geste dĂ©diĂ©. Nous pouvons recourir Ă diffĂ©rentes solutions comme le QR code ou des valideurs, car il convient de protĂ©ger la recette des opĂ©rateursâŻÂ», explique Dominique Descolas, PDG de Digimobee. Selon lui, lâauto-dĂ©claration peut conduire Ă des dĂ©rives en termes de fraude, par exemple lorsquâun utilisateur attend de voir un contrĂŽleur pour valider. «âŻDe plus notre systĂšme permet de fonctionner en toutes circonstancesâ: mĂȘme lorsque la couverture telecom est dĂ©faillante, il est possible dâaccĂ©der aux titres des voyageursâŻÂ». La sociĂ©tĂ© propose des briques de solutions qui sont ensuite intĂ©grĂ©es sous forme de SDK dans les applications des opĂ©rateurs (comme Trafi, Moovit ou Freeway) ou dans celles dâacteurs du secteur automobile ou bancaire.
Pour Gabriel Plouviez, ces solutions sont complĂ©mentaires. Avant de dĂ©ployer la solution Fairtiq sur une partie du rĂ©seau normand, le syndicat mixte avait en effet mis en place une solution de type M-ticket en prĂ©paiement, sur le modĂšle de Digimobee. «âŻComme Atoumod travaille pour le compte de 18 AOM, nous nâavons pas eu dâautre choix que dâimposer lâauto-validationâŻÂ», indique Gabriel Plouviez. Et il poursuitâ: «âŻAujourdâhui, nous sommes fiers et satisfaits dâavoir imposĂ© ce geste, qui a ses limites mais aussi ses qualitĂ©s. En Normandie le rĂ©seau est complĂštement ouvert, Ă part Ă la gare Saint-Lazare oĂč il y a des portiques pour accĂ©der au quai. Fort de cette expĂ©rience de prĂ©paiement, nous avons ensuite souhaitĂ© adresser le marchĂ© du post-paiement en proposant un marchĂ© qui a Ă©tĂ© remportĂ© par Fairtiq. Nous considĂ©rons que cette solution sâĂ©loigne assez peu du principe de notre M-ticket, avec une auto-validation rĂ©alisĂ©e sur le smartphone. Elle permet de sâaffranchir des infrastructures du territoireâŻÂ».
InterrogĂ© sur le choix du prĂ© ou post paiement, Eric Alix, PDG de RATP Smart Systems, propose Ă©galement une rĂ©ponse quâil qualifie «dâhybrideâŻÂ». «On observe dans un pays comme la Suisse que les deux systĂšmes coexistent, avec toutefois une majoritĂ© de prĂ©paiement. Il est important de proposer un large choix aux utilisateurs avec le post paiement pour ceux qui nâont pas envie de se prĂ©occuper des diffĂ©rentes gammes tarifaires, et le prĂ©paiement aux voyageurs plus occasionnels. Il vaut mieux que le titre unique soit multi technologie, ce qui nâimpose pas de contraintes supplĂ©mentaires aux AOM qui ont dĂ©jĂ assez de problĂšmes avec les enjeux de gouvernanceâŻÂ», souligne-t-il. Selon lui, le post paiement est facilement dĂ©ployable dans les rĂ©seaux ouverts en France, largement majoritaires par rapport aux quelques rĂ©seaux fermĂ©s, Ă condition toutefois dâavoir un QR code unique. «âŻEn revanche, cette solution est plus compliquĂ©e pour les rĂ©seaux fermĂ©s comme le mĂ©tro oĂč il faut pouvoir ouvrir des portillons. Câest pourquoi je crois Ă une offre hybride en fonction de la nature du rĂ©seauâŻÂ», rĂ©sume Eric Alix.


David Brottet, directeur des offres collectivitĂ©s et nouveaux marchĂ©s, chez SNCF Connect & Tech, se montre Ă©galement pragmatique. Puisque les systĂšmes sont multiples, il est quasiment impossible dâimposer trĂšs rapidement des changements de normes ou des technologies, explique-t-il. Il faut donc, poursuit-il, «âŻĂȘtre ambitieux en travaillant Ă la fois sur le moyen terme (et câest tout lâenjeu de la plateforme de mise Ă disposition sur laquelle travaille la DGITM) et sur le court terme oĂč la solution digitale est intĂ©ressante car elle peut embarquer lâintelligence capable de parler simplement aux voyageurs, en masquant la complexitĂ© du rĂ©seau. Il faut que lâapplication sâadapte Ă lâutilisateur». Lâexemple suisse montre quâune solution de type Fairtiq en post-paiement peut facilement sâimplanter lorsque le contexte sây prĂȘte. Lorcan Le Pen indique que sa sociĂ©tĂ© a dĂ©butĂ© en 2016 son activitĂ© sur le territoire helvĂšte dans trois communautĂ©s tarifaires. Deux ans plus tard, sa solution couvrait lâensemble des transports publics du territoire tous modes confondus (train, bus, bateau, tĂ©lĂ©phĂ©rique). Aujourdâhui, 20 % des titres achetĂ©s en Suisse sont effectuĂ©s via le post-paiement. Le responsable explique cette progression rapide par un Ă©cosystĂšme trĂšs favorable. «âŻLa Suisse jouit dâune gouvernance bien Ă©tablie, avec une coopĂ©ration entre tous les acteurs, entre 18 communautĂ©s tarifaires et 250 opĂ©rateurs indĂ©pendants, qui vont des Chemins de fer fĂ©dĂ©raux suisses (CFF) aux petits acteursâŻÂ». De plus, le dĂ©ploiement de la solution Fairtiq a Ă©tĂ© favorisĂ© par lâutilisation prĂ©alable dâun QR code interopĂ©rable, qui peut ĂȘtre non seulement vendu par tous mais Ă©galement contrĂŽlĂ© par tous.
En France, Fairtiq a travaillĂ© avec deux partenaires clĂ©s, en dĂ©marrant par la rĂ©gion Occitanie ainsi que lâopĂ©rateur SNCF Occitanie. «âŻNous avons dĂ©butĂ© les travaux il y a quelques annĂ©es avec un dĂ©ploiement sur le ferroviaire, avant dâajouter les cars rĂ©gionaux sur lâintĂ©gralitĂ© de lâOccitanie. La rĂ©gion a voulu favoriser le report modal Ă travers une gamme tarifaire innovante, permise par notre application. Aujourdâhui, nous avons des rĂ©sultats probants sur la population jeune, mais Ă©galement sur les actifs ou seniors grĂące Ă des offres spĂ©cifiques de tarifs dĂ©gressifs Ă lâusage ou du cagnottage.âŻÂ»
En Normandie, le dĂ©ploiement a dĂ©marrĂ© par une offre sur des rĂ©seaux urbains et sur une offre rĂ©gionale pour relier ces rĂ©seaux. DĂ©sormais lâobjectif consiste Ă dĂ©ployer lâoffre sur le TER au 1er juillet 2024.
Digimobee utilise les infrastructures avec diffĂ©rentes technologies (NFC, QR code, Bluetooth,…) dans diffĂ©rents pays. «âŻCâest le cas en Belgique oĂč nous avons dĂ©ployĂ© notre solution en nous adaptant Ă plusieurs rĂ©gions et Ă plusieurs opĂ©rateurs, dont lâopĂ©rateur national SNCB, chacun attachĂ© Ă son infrastructure et Ă ses procĂ©dures. Toutes les applications des rĂ©seaux intĂšgrent notre solution, sous forme de SDK, qui permet dâĂ©mettre des titres, de les valider et de les contrĂŽler. Ainsi, en Wallonie, les titres sont scannĂ©s grĂące au QR code affichĂ©s par le valideur, tandis quâĂ Bruxelles nous gĂ©nĂ©rons un QR code de maniĂšre Ă ce quâil puisse ĂȘtre lu par les portillons. A bord des trains de la SNCB, les billets doivent aussi intĂ©grer des informations nominativesâŻÂ» dĂ©taille Dominique Descolas.
Selon lui, cette approche sĂ©duit plusieurs rĂ©gions françaises, comme la Nouvelle-Aquitaine qui dispose dâune grande diversitĂ© de rĂ©seaux, urbains et interurbains. «âŻNotre solution permet de composer avec lâexistant sans attendre une hypothĂ©tique harmonisation des systĂšmes dâautant plus quâelle ne se justifie pas parce que chacun veut garder sa spĂ©cificitĂ©âŻÂ».
Finalement, poursuit-il, seul le mobile permet de proposer une solution rapidement, «âŻsoit avec une solution trĂšs basique, soit en sâadaptant aux infrastructures quand il y a un systĂšme fermĂ© et en recourant aux systĂšmes NFC ou Calypso. Cela permet dâaller relativement vite parce quâil faut composer avec tous les acteurs tout en assurant la protection de la recetteâŻÂ».
SNCF Connect nâest pas en reste sur le sujet, affirme David Brottet, citant deux expĂ©rimentations qui sâappuient sur des solutions dĂ©veloppĂ©es par SNCF Connect & Tech grĂące Ă sa «âŻdouble casquetteâŻÂ» de distributeur et de prestataire technologique. «âŻNous avons ainsi dĂ©veloppĂ© une brique de pay as you go, conçue sous forme de SDK, qui peut ĂȘtre intĂ©grĂ©e chez diffĂ©rents distributeurs. Pour lâinstant elle est proposĂ©e chez SNCF Connect et pour la vente de billets de TER en rĂ©gion nouvelle Aquitaine sur un principe similaire Ă la solution FairtiqâŻÂ».
Ainsi, le voyageur dĂ©clare son voyage au dĂ©marrage de son trajet. Une fois le dĂ©placement achevĂ©, il est facturĂ© selon une tarification kilomĂ©trique calculĂ©e automatiquement. «âŻA la fin de la pĂ©riode, nous proposons une logique dâoptimisation financiĂšre, avec un plafonnement tarifaire. Nous tenons compte du contexte dâutilisation grĂące Ă des QR codes permettant aux voyageurs dâouvrir des portiques quand ils se prĂ©sentent en gareâŻÂ», prĂ©cise David Brottet.
SNCF Connect & Tech a Ă©galement travaillĂ© avec son partenaire Airweb, une entreprise qui aide les rĂ©seaux urbains Ă digitaliser leur rĂ©seau de distribution, afin dâintĂ©grer leur agrĂ©gateur dans SNCF Connect. Ce qui permet aux utilisateurs de lâapplication de commander un ticket Ă lâunitĂ© sur plus dâune trentaine dâagglomĂ©rations en France, comme Annecy ou OrlĂ©ans.
PrioritĂ© Ă lâinformation
Au-delĂ des contraintes techniques, la carte unique doit apporter un surcroĂźt de visibilitĂ© aux usagers afin de les inciter au report modal. Pour les promoteurs de la carte Atoumod, il sâagit de renforcer la lisibilitĂ© tarifaire et lâinformation voyageur. «âŻA travers lâoffre Atoumod, nous cherchons avant tout Ă faire connaĂźtre lâoffre existante sur le territoire, notamment sur les cars rĂ©gionaux et interurbains. Le MaaS doit servir Ă accompagner les usagers vers ces offres dans le cadre de liaisons domicile-travail mais aussi lors de dĂ©placements touristiques, comme par exemple sur des navettes pour rejoindre Giverny ou les plages du dĂ©barquement en NormandieâŻÂ», indique Gabriel Plouviez. Le syndicat mixte va bientĂŽt lancer des navettes spĂ©ciales Ă lâoccasion des 80 ans du DĂ©barquement en Normandie et lâapplication Atoumod en fera la promotion tout en permettant lâachat de billets afin dâĂ©viter que les usagers «ne sâĂ©parpillent dans la recherche dâinformationâŻÂ».
Lâinformation voyageur est absolument primordiale, ajoute David Brottet. «âŻLes voyageurs rĂ©guliers ont besoin dâĂȘtre rassurĂ©s sur les frĂ©quences et dâĂȘtre rĂ©orientĂ©s en cas de perturbations, tandis que les occasionnels qui seront vraisemblablement le cĆur de cible du titre unique, ont surtout besoin de comprendre lâoffre». Il cite en exemple lâapplication SNCF Connect, oĂč «âŻlâĂ©crasanteâŻÂ» majoritĂ© des visites est effectuĂ©e «âŻpour sâinformer, se rassurer sur les horaires ou comprendre les parcours plutĂŽt que pour acheter des billetsâŻÂ». Pour cette raison, la dynamique dâintĂ©gration des informations a beaucoup de sens car lâinformation se pilote non seulement au niveau national mais aussi local. Elle sera aussi une des conditions de la rĂ©ussite du titre unique.
De mĂȘme, le titre unique devrait mettre fin aux superpositions de tarifs pour un mĂȘme trajet et aux interrogations des utilisateurs, qui ne savent pas toujours sâils ont le droit de voyager avec le titre quâils ont achetĂ©. Dans ce cas, le post paiement permet de sâaffranchir de ces difficultĂ©s, estime Gabriel Plouviez. «âŻCâest un long travail , compliquĂ©, car les MaaS sont construits en lots par diffĂ©rents prestataires qui doivent coopĂ©rer ensemble pour avoir une application tout en un».
La carte unique est liĂ©e aux Ă©cosystĂšmes de transport dans lesquels Ă©voluent les utilisateurs, complĂšte Eric Alix. «âŻNous disposons avec notre application Bonjour RATP de la plus grosse audience en Ile-de-France et nous serions ravis que tous les Parisiens puissent voyager partout en France avec elle. Nous proposons Ă©galement Mappy qui compte beaucoup dâautomobilistes utilisateurs et Ă qui nous souhaitons proposer dâautres choix modaux partout en France.âŻÂ»
Le titre unique devrait bouleverser la façon dont les AOM vont gĂ©rer leurs appels dâoffres. En effet, elles vont pouvoir comparer les coĂ»ts des diffĂ©rentes solutions techniques qui leur seront proposĂ©es (entre le prĂ© ou post paiement, le QR code ou lâopen paiement), ce qui devrait favoriser une meilleure harmonisation de la tarification et dans la distribution de titres. «âŻLes AOM vont pouvoir faire leur marchĂ©, notamment en fonction du coĂ»t proposĂ©, en choisissant telle ou telle technologie et il en sera de mĂȘme pour les voyageurs. Cela va permettre de normaliser un peu nos contrats de distribution, en construisant des solutions moins onĂ©reuses, car le digital permet dâabaisser les coĂ»ts par rapport aux modes de distribution traditionnels. De cette maniĂšre, les AOM vont pouvoir sây retrouver financiĂšrementâŻÂ», estime Eric Alix.
Le financement en question

Car se pose toujours in fine la question de savoir qui supportera le coĂ»t de lâopĂ©ration. Pour Pascal Lemonnier, directeur commercial dâEgis, la mise en place du titre unique nĂ©cessite une subvention publique assez forte. «Il faut que lâĂtat et les rĂ©gions arrivent Ă forcer les opĂ©rateurs et les AOM Ă faire les modifications nĂ©cessaires sur leur systĂšmeâŻÂ». Et il poursuitâ: «âŻLe consensus actuel va dans le sens dâune solution dĂ©matĂ©rialisĂ©e, jugĂ©e moins onĂ©reuse. Mais il faudra la financer. Je doute que les opĂ©rateurs puissent le faire sans subventions. Il faudra Ă©galement couvrir les frais dâexploitation des plateformes, avec la gestion de la clientĂšle et des call centers. Si on veut que des investisseurs privĂ©s viennent autour de la table, il va falloir dĂ©finir un business model qui leur permettra dâinvestir sur du moyen et long terme».
Pascal Lemonnier Ă©voque Ă©galement la concurrence potentielle du secteur privĂ©, celle des cartes bancaires pour lâopen paiement par exemple. De mĂȘme, les GAFA comme Google et Apple proposent des applications MaaS trĂšs efficaces, permettant de proposer des parcours multimodaux complets de A Ă Z. «âŻIl sâagit dâune concurrence assez forte qui nâest pas encore acceptĂ©e par tous les opĂ©rateurs de mobilitĂ©. Or, il faudra intĂ©grer ces acteurs dans le sujet du titre uniqueâŻÂ», prĂ©vient-il.
Dominique Descolas est du mĂȘme avis. «âŻQuand on ambitionne de rĂ©aliser 30 %, 50 % voire 90 % des ventes sur le mobile, il faut Ă©liminer tout ce qui constitue des freins Ă lâusage. Pour lâinstant il reste des progrĂšs Ă faire en termes de paiement. Il faut saisir son numĂ©ro de carte bancaire puis attendre un Ă©ventuel SMS, puis aller sur lâapplication, ce qui gĂ©nĂšre de potentielles erreurs et surfacturation de la part des PSP (prestataires de service de paiement). Il y a donc une grande marge de progrĂšs du cĂŽtĂ© des schĂ©mas de paiement et des PSP, surtout au regard des solutions Apple Pay et Google Pay. Ce sont de grands facilitateurs, qui permettent dâacheter en un clic, sans avoir besoin de saisir sa carte, avec un paiement sĂ©curisĂ©, qui ne coĂ»te pas plus cher. Donc pourquoi sâen priverâ? âŻÂ».
Le dirigeant de Digimobee se dit favorable Ă des solutions permettant de ventiler immĂ©diatement la recette entre tous les acteurs, comme Stripe. En revanche, il se montre plus rĂ©ticent sur la solution dâopen paiement quâil juge onĂ©reuse et difficile Ă dĂ©ployer de façon globale sur tous les rĂ©seaux. Il cite lâexemple de Londres, pionnier dans lâopen paiement et qui, 15 ans aprĂšs, constate que 60 % des voyages sont toujours achetĂ©s avec la vieille carte Oyster. «âŻLes utilisateurs prĂ©fĂšrent toujours ce qui est simple. Une solution optimale pourrait consister Ă porter la carte dans le mobile.âŻÂ»
De son cĂŽtĂ©, Pascal Lemonnier Ă©voque la gestion de la garantie du paiement, qui est Ă©videmment plus simple dans le cas du prĂ©paiement, puisque le client paye Ă lâavance, alors que la question se pose dans le cas du post paiementâ: «âŻQui prend le risque dâun Ă©ventuel non paiementâ? Est-ce lâopĂ©rateur de bus dans lequel le voyage sâest effectuĂ© ou bien lâopĂ©rateur de la plateforme qui «âŻpossĂšdeâŻÂ» le clientâ? âŻÂ», sâinterroge-t-il, tout en considĂ©rant que ce serait plutĂŽt Ă lâopĂ©rateur de la plateforme, oĂč le client sâest enregistrĂ©, de prendre des garanties de paiement. Cela va nĂ©cessiter lâinstauration de rĂšgles «âŻun peu plus compliquĂ©esâŻÂ» pour le client, qui devra rentrer ses donnĂ©es bancaires sur une plateforme. Le responsable dâEgis plaide pour une seule inscription sur une plateforme de titre unique, mĂȘme sâil y a plusieurs fournisseurs, afin que la plateforme assure la relation avec tous les opĂ©rateurs et que lâutilisateur nâait pas Ă se rĂ©inscrire Ă chaque fois. .
A quand un véritable titre unique en ßle de France ?
Selon Eric Alix, lâapplication « Bonjour Ratp » permet dĂ©jĂ la dĂ©matĂ©rialisation sur les portables Android. « Toutes les applications ont signĂ© le contrat de distribution avec Ăle-de-France MobilitĂ©s et cela sera le cas dâici quelques semaines sur les iPhone, ce qui sera trĂšs utile pour les Jeux Olympiques de Paris 2024 car la dĂ©matĂ©rialisation permettra dâĂ©viter en partie les files dâattente importantes dans nos stations ». La prochaine Ă©tape concerne la dĂ©matĂ©rialisation de la carte de post paiement « LibertĂ© + », qui existe pour lâinstant sous forme de carte et ne concerne que Paris intra-muros. « Lâenjeu est de dĂ©matĂ©rialiser ce titre dans les tĂ©lĂ©phones et cela, pour toute la banlieue. A plus long terme, il faudrait quâun voyageur francilien puisse utiliser son application RATP lorsquâil se dĂ©place Ă Toulouse ou Tourcoing, et inversement. »
Plateforme nationale et gouvernance
La fameuse plateforme nationale de mise Ă disposition du titre unique, sur laquelle travaille la DGITM et que tous les acteurs appellent de leurs vĆux, devra donc sâadapter Ă lâoffre existante tout en proposant des solutions pour les collectivitĂ©s nâayant pas encore dĂ©veloppĂ© leur MaaS. Gabriel Plouvier plaide pour la crĂ©ation de briques techniques fonctionnelles Ă lâĂ©chelon national qui puissent ĂȘtre rĂ©utilisables par les AOM pour alimenter les MaaS rĂ©gionaux et urbains. «âŻLes gĂ©nĂ©rateurs de QR codes sâavĂšrent des logiciels extrĂȘmement complexes et coĂ»teux Peu dâindustriels les maĂźtrisent et le dĂ©veloppement dâun gĂ©nĂ©rateur Ă lâĂ©chelle nationale serait extrĂȘmement intĂ©ressant pour toutes les mĂ©tropoles. Il en va de mĂȘme pour la construction dâun module de rĂ©servation Ă lâĂ©chelon national qui pourrait Ă©galement servir Ă contingenter certains transports, rĂ©server sa place dans des trains ou des carsâŻÂ», estime-t-il.
La question du moteur tarifaire se pose aussi. «âŻPratiquement toutes les rĂ©gions se dotent dâune stratĂ©gie MaaS en construisant leur propre moteur tarifaire et en ont mĂȘme parfois plusieurs pour lâensemble de leur rĂ©seau de transport (un pour le car, un pour le train, un autre pour le rĂ©seau urbain, etc.), avec une construction souvent artisanale. LĂ encore, ce procĂ©dĂ© gagnerait Ă ĂȘtre industrialisĂ© Ă lâĂ©chelle nationale», suggĂšre-t-il. Ces briques, qui manquent parfois cruellement pour les MaaS locaux ou rĂ©gionaux, faute dâingĂ©nierie ou de financements suffisants, sont jugĂ©es essentielles et complĂ©mentaires Ă lâapplication titre unique. Pascal Lemonnier insiste pour sa part sur le besoin de mettre en place un systĂšme dâĂ©change de donnĂ©es entre AOM qui puisse satisfaire aux exigences du RGPD, Sâil nây a quâune seule inscription chez une AOM avec un contrat unique, cela signifie que de multiples fournisseurs de services dans les rĂ©gions, du secteur privĂ© ou public, vont essayer dâattirer les clients avec une gamme de services de plus en plus Ă©laborĂ©e, poursuit-il. «âŻCe sera bĂ©nĂ©fique puisque la concurrence va permettre de monter en gamme et dâoffrir aux clients finaux des services de plus en plus fiables et intĂ©ressants.âŻÂ» Pascal Lemonnier plaide aussi pour quâune instance nationale puisse imposer des standards dâĂ©changes de donnĂ©es, comme lâAsfa a su le faire pour permettre lâinteropĂ©rabilitĂ© entre les diffĂ©rentes autoroutes. «âŻLa DGITM lance son projet sur le sujet. Câest une Ă©tape prĂ©liminaire indispensableâŻÂ», insiste-t-il.
Tous les intervenants reconnaissent aussi lâimportance dâinstaurer une gouvernance claire pour la gestion du titre unique. Gabriel Plouviez rappelle que le lancement dâun titre unique au niveau dâun territoire, ne serait-ce quâĂ lâĂ©chelle rĂ©gionale, reprĂ©sente un dĂ©fi de taille «âŻparce que chaque AOM a ses propres projets et ambitions, avec sa maniĂšre de fonctionner». Lorcan Le Pen acquiesceâ: «âŻIl faut un chef de fil pour orchestrer le titre unique et coordonner les initiatives, avec une coopĂ©ration intelligente et saine entre les acteurs.âŻÂ»
Grégoire Hamon
