Le renouveau attendu de la croisière ferroviaire

Stéphane Jaumot s’exprime dans ce franglais répandu chez ceux qui mènent leur carrière à l’international. Ce jeune Belge de 41 ans a toujours eu le goût des voyages. Master de commerce en poche, il enfourche un vélo pour faire le tour du monde avant de collaborer pendant huit ans avec la Cnuced (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement). Il y trouvera sa propre voie : l’Afrique et l’Asie ferroviaires. En 1997, alors qu’il travaille sur la gestion des chemins de fer ougandais, il découvre de vieilles voitures voyageurs en bois des années 20 à l’abandon. C’est à ce moment que germe l’idée d’un train de luxe en Afrique de l’Est. Cette première tentative n’aboutira pas mais l’idée, elle, ne le quittera plus. Il rejoint en 1999 un groupe privé de gestion de chemins de fer africains, la Comazar. Une restructuration du conglomérat provoque son éclatement en trois entités. La première est Vecturis SA, une société dont il est toujours l’un des administrateurs, qui opère désormais Madarail à Madagascar ; s’y ajoutent le contrat d’assistance technique sur le Congo et, en 2007, Transrail (Sénégal – Mali). Vincent Bolloré conserve Sitarail (Côte d’Ivoire) et Camrail (Cameroun). Le troisième opérateur, des Sud-Africains, poursuit la concession du chemin de fer Kenya – Ouganda. Entre 1999 et 2002, Stéphane Jaumot prend la direction d’une filiale de la Comazar en Tanzanie, Transafrica Railways, qui dispose d’un droit de trafic sur les chemins de fer nationaux. Le Belge se retrouve à gérer une transafricaine entre l’Afrique du Sud et l’Ouganda, une nouvelle source d’inspiration et un terrain d’expériences pour ses projets. En 2005, il crée en Belgique le bureau d’études Rail Away Concept (RA Concept) avec l’intention de lancer une chaîne de trains de luxe. Chaque ligne sera exploitée sous une marque qui viendra alimenter un portefeuille détenu par la Compagnie internationale de trains de Luxe (CITL), sa structure d’investissement créée en parallèle de RA Concept. « Avec ses petites cabines, ses lits superposés, ses toilettes au bout du couloir, le Venise Simplon-Orient-Express n’est pas un palace, n’hésite pas à commenter le patron de RA Concept. Qui ajoute : Les voyageurs payent un prix important pour un mythe, une légende, un voyage dans le temps. Il faut reconnaître que cela fonctionne très bien. C’est dans sa version asiatique, l’Eastern & Oriental Express, propriété du même groupe, que les prestations à bord deviennent dignes d’un cinq étoiles. Même si la décoration est trop clinquante à mon goût. » Le groupe Orient-Express avec ses cinq trains de luxe se positionne comme son principal concurrent sur la niche de la croisière ferroviaire. Mais c’est du côté de la Chine, avec le très attendu Tangula Luxury Trains (voir ci-dessous) que Stéphane Jaumot trouve le modèle de ce que devrait être, selon lui, la nouvelle génération de trains de luxe : « Il ne s’agit plus de réhabiliter de vieux wagons chargés d’histoire, mais de construire avec les normes d’un grand hôtel de nouvelles voitures. On échappe ainsi aux contraintes techniques de l’ancien. »

Vietnam, Egypte, Sri Lanka : trois projets sur les rails
Trois projets de trains sont actuellement à l’étude chez RA Concept pour une exploitation au Vietnam, en Egypte et au Sri Lanka. Il s’agissait pour l’entrepreneur d’investir sur des pays qui disposent d’un réseau de chemins de fer en bon état et d’une attractivité touristique prometteuse. Le Vietnam est une évidence avec, en plus, un besoin de transport de qualité sur les 1 710 km qui séparent la capitale, au nord, de Hô Chi Minh-Ville, au sud du pays. Stéphane Jaumot se rapproche du groupe thaïlandais Minor International PLC, suivant la même logique que le Tangula Luxury Trains, qui a confié la gestion hôtelière à bord de ses trois trains au groupe Kempinsky : « Les chemins de fer du pays s’occupent de la traction du train. Ma compagnie est le lien entre les railways et le partenaire hôtelier. Ce dernier a la charge de commercialiser le produit et assure l’exploitation à bord sans être propriétaire des murs. » Coté en Bourse, le groupe Minor International PLC exploite une quarantaine de spas à travers le monde, des hôtels Four Seasons et Marriott et les resorts Anantara. Les accords avec les chemins de fer vietnamiens aboutissent. Il ne manque plus que l’investisseur local qui viendrait conclure le tour de table et soutenir le projet financièrement et politiquement : « C’est compliqué de trouver un partenaire au Vietnam car ils sont dans une logique de rentabilité à court terme. Le ferroviaire, ce n’est pas de l’immobilier », regrette Stéphane Jaumot. Du côté de l’Egypte, le projet est de mettre en place un train de luxe sur la ligne Le Caire -Louxor – Assouan. « Le groupe Orient-Express s’intéresserait aussi à cette ligne. Notre projet a été relancé en raison de la démission du ministre des Transports, Mohammed Mansour, au lendemain de l’accident ferroviaire qui a endeuillé le pays le 24 octobre dernier (18 morts et 36 blessés lors d’une collision entre deux trains au sud-ouest du Caire, NDLR). Notre développement subit les aléas géopolitiques. Il peut se débloquer à la faveur de l’arrivée d’une nouvelle administration », assure notre interlocuteur, qui ajoute que, « pour ces deux pays, nous avions conçu des voitures-couchettes en duplex avec des lits en mezzanine. Nous avons renoncé car la hauteur insuffisante de certains ouvrages d’art nous aurait empêché d’accéder à une partie des voies. » Au Sri Lanka, le réseau en étoile offre des parcours splendides entre la capitale, les plantations de thé et le littoral. Les nuages noirs du tsunami et de la guerre civile entre Tamouls et Cingalais s’éloignent et autorisent de nouvelles perspectives, d’autant plus que le groupe Minor International PLC s’est porté acquéreur de plusieurs hôtels sur l’île. Mais, pour l’instant, « le Vietnam reste notre premier objectif. Lorsqu’on aura un premier train en service, il sera plus facile de convaincre d’autres pays et investisseurs », assure Stéphane Jaumot. Pour le Vietnam, la CITL envisage d’accrocher 14 voitures, la capacité maximale autorisée (16 en Egypte), à une locomotive louée aux chemins de fer du pays. La rame sera constituée de 9 voitures-couchettes pour une capacité d’accueil de 60 personnes (30 cabines). Le reste du convoi sera composé d’une voiture pour loger le personnel (dont le rapport sera d’un employé pour un client) ; une voiture génératrice avec les équipements techniques ; un wagon-restaurant ; la cuisine avec la cave, les espaces de stockage puis la boutique et, enfin, une voiture-bar-bibliothèque-lounge agrémentée d’une terrasse-observatoire qui viendra terminer la rame. Une configuration pas si éloignée de celle de l’Eastern & Oriental Express. Les voitures-couchettes seront aménagées en deux, trois ou quatre cabines. De la plus petite (11 m2) jusqu’à la suite de 22 m2, toutes seront équipées d’une salle de bains, de toilettes séparées, d’un écran plasma et d’une connexion Wifi mais disposeront, pour les suites, d’un majordome à disposition. Outre l’espace, l’aménagement se singularise par une décoration dépouillée, très confortable, avec des innovations techniques en matière de confort visuel, acoustique et antivibratoire. La cuisine, confectionnée à bord, sera une expérience gastronomique exceptionnelle. D’inspiration européenne, elle devra tenir compte des traditions locales.
 
Des trains-hôtels de luxe en gare dès 2011 ?
Sa longue expérience africaine a appris à Stéphane Jaumot ténacité et patience. Des avancées certaines n’en sont pas moins attendues dans les semaines à venir. Elles pourraient permettre le lancement d’un premier train l’an prochain. Il faudra alors entre 15 et 18 mois pour construire une première rame. Et, lorsqu’on l’interroge sur la crise économique et l’existence d’une clientèle disposée à payer entre 700 et 1 200 euros la nuit à bord, le quadragénaire ne doute pas un instant : « La clientèle est là. Nous sommes sur un marché de niche. Regardez l’extraordinaire développement de la croisière maritime ! C’est pourquoi nous recherchons encore de nouveaux partenaires pour nous développer plus vite. »
 

François PONT