Covoiturage : les collectivités prennent la main

Depuis un an ou deux, ce sont les collectivités, et plus particulièrement les départements, qui semblent vouloir prendre la main sur le covoiturage. La plupart du temps, la mise en place d’un service dédié s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre d’un agenda 21 ou d’un PDU. Les élus misent sur le sentiment de proximité pour lever les freins au développement de cette pratique et inciter les administrés à franchir le pas. « C’est bien plus simple pour une collectivité de communiquer sur un site local qui porte leur nom plutôt que d’essayer de renvoyer les gens vers un site national », explique Arnaud Sarfati, président de Green Cove Ingénierie, l’éditeur de 123envoiture.com, qui propose comme ses concurrents une plateforme de base avec toute une série d’options : standard téléphonique pour ceux qui n’ont pas accès à Internet, garantie retour en cas de défection du chauffeur, kits de communication… Le prix varie de 4 000 à 30 000 euros selon la prestation retenue. A cela, il faut ajouter le coût de gestion du site, qui va varier de 400 euros à 4 000 ou 5 000 euros par an. Une paille dans le budget transports d’un département et même d’une agglomération. D’autant que la plupart du temps, la mise en place du site est subventionnée par l’Ademe et les fonds européens Feder. Cependant, il ne suffit pas de se doter d’un outil informatique pour que le covoiturage fonctionne. De fait, le succès ou non du service de rapprochement va largement dépendre de l’implication de la collectivité et des acteurs locaux.

Un travail de longue haleine
En effet, une politique de communication active est indispensable pour générer du trafic sur un site de covoiturage et atteindre une taille critique qui permettra une rencontre de l’offre et de la demande. « Cela suppose d’aller voir les entreprises et les administrations situées sur le territoire concerné, note Régis Lippinois, du cabinet Ecolutis, de sensibiliser des groupes ciblés comme les étudiants, d’associer au maximum les communes du territoire concerné… » Trop souvent, les collectivités font cet effort au lancement mais ne donnent pas suite. Il faut pourtant une action suivie dans le temps pour arriver à un nombre d’inscrits et de trajets satisfaisants. Les sites qui ne sont que de simples vitrines ne dépassent pas les quelques centaines d’inscrits. Pour susciter l’adhésion des automobilistes, en plus des campagnes de communication régulières, certaines collectivités financent l’aménagement d’aires de covoiturage. Le Morbihan a été précurseur dans ce domaine, suivi par le Finistère, lequel compte déjà 18 aires installées autour des grands axes et consacre 500 000 euros par an à ce chantier. « Il s’agit de sécuriser la pratique mais aussi de lui donner de la visibilité », explique Jean Baptiste Huet, directeur des déplacements au conseil général du Finistère. Les collectivités qui se lancent dans ce type d’investissement ont généralement une vision plus intégrée de la place du covoiturage. Il s’agit non seulement de réduire le nombre d’autosolistes mais aussi d’organiser une complémentarité avec le réseau de transports en commun. Le covoiturage aurait pour vocation de devenir le dernier maillon de la chaîne de déplacement, la solution pour les zones du territoire non ou mal desservis.

Le dernier maillon de la chaîne ?
« Dans le Morbihan, nous allons vers le développement de lignes haute performance qui ne pourront pas passer dans tous les villages, explique Marc Letourneux, chargé de mission covoiturage. Une des voies d’avenir consiste à encourager l’utilisation mutualisée de la voiture pour faire du rabattement vers ces transports en commun. Nous essayons de développer des aires de covoiturage à proximité des nœuds multimodaux. » Le syndicat mixte des transports de l’Oise, qui a lancé son site au début de l’année, est sur la même ligne. « Nous voulons vraiment coordonner le covoiturage et l’offre de transports existante. Quand un voyageur fait une recherche sur le site, le système liste toutes les solutions pour se rendre là où il veut aller », note François Ferrieux, vice-président délégué aux transports du conseil général et président du syndicat mixte, qui devrait se lancer lui aussi dans l’aménagement d’équipements spécifiques. «Nous avons demandé aux communes d’identifier les besoins en matière d’aires de covoiturage. Nous prévoyons aussi de réserver des places aux covoitureurs dans les parcs d’échange comme celui qui va être construit près de la gare de Compiègne. » L’idée d’une utilisation mutualisée de la voiture à grande échelle pour les trajets où cette dernière est vraiment indispensable est séduisante. Reste à savoir si cela relève de l’utopie ou si, avec le soutien des pouvoirs publics, le covoiturage peut vraiment s’imposer comme un mode de transports semi-collectif. Pour l’instant, il est difficile de connaître l’impact réel des politiques volontaristes sur les flux de déplacements. Les collectivités qui se lancent dans une politique active ont plus d’inscrits et de trafic sur leur site que celles qui se contentent d’une simple vitrine. De plus, les aires de covoiturage mises en place sont en règle générale très fréquentées. De là à conclure à un impact signifiant sur les flux de déplacement, il y a une marge.

Manque d’indicateurs fiables
« C’est difficile de savoir quelle est l’efficacité de ce que l’on déploie, reconnaît Jean-Baptiste Huet, directeur des déplacements du conseil général du Finistère. C’est encore trop tôt. Nous manquons de recul et d’indicateurs. » En effet, aujourd’hui, ni les collectivités ni les prestataires ne sont capables de compter les mises en relations effectives. C’est une des limites du système. « Nous ne savons compter que les mises en relation théoriques, reconnaît Régis Lippinois. Nous avons des modules de déclaration d’équipage pour les utilisateurs qui se mettent à covoiturer, mais beaucoup ne les remplissent pas. Le seul moyen pour nous de savoir l’impact réel du service, ce sont les enquêtes de satisfaction. » Sur La Rochelle, qui compte aujourd’hui plus de 6 000 inscrits, Ecolutis en a mené deux : la première, sept mois après la mise en service du site, la seconde, après un an et demi. « Sur l’échantillon de personnes inscrites, 26 % déclaraient covoiturer, note le gérant d’Ecolutis. Ce n’est pas énorme. Il faut cependant relativiser ces résultats : plusieurs années sont nécessaires pour qu’une plateforme décolle. » Cette incertitude peut faire hésiter certains élus à aller plus loin que la simple mise en place d’une vitrine soutenue par une communication minimaliste. Elle pose aussi la question de la gouvernance. A quel niveau le service est-il le plus pertinent ? Dans une agglomération, l’effet de proximité jouera à plein. Par contre, il n’est pas certain que le nombre de trajets proposés soit suffisant pour qu’il y ait un impact réel sur les flux.

Une nécessaire rationalisation
A terme, la solution réside certainement dans la mutualisation des bases de données. D’abord, pour limiter les redondances. Trop souvent, les initiatives se font de manière non concertée, au détriment des utilisateurs. Pourtant, des solutions existent. L’an dernier, par exemple, de nombreuses collectivités sont venu solliciter des financements auprès du conseil régional de Poitou-Charentes pour mettre en place des services de rapprochement. Cet afflux de demandes a incité la collectivité à développer un site mutualisé, grâce à un groupement de commande publique. Cette mise en commun permet de centraliser les offres mais aussi de mieux prendre en compte les dynamiques interdépartementales en matière de déplacements. Des projets de mutualisation sont en cours dans certaines régions. En Bretagne, le Morbihan, le Finistère et les Côtes-d’Armor travaillent au rapprochement de leurs bases de données. La Seine-Maritime, de son côté, a développé une base de données commune avec l’Eure. Le lien, cependant, reste à faire avec le site de la communauté d’agglomération de Rouen. L’implication des collectivités sur ce sujet est encore récente. Il faudra sûrement encore attendre quelques années pour arriver à une rationalisation de l’offre et à l’émergence de bonnes pratiques.
 

Nicolas REYNAUD