Grippe A : les exploitants sont-ils prêts ?

Un grippé éternue dans le métro, le lendemain, quinze personnes manquent le boulot. Pour contenir la propagation du virus, il paraît évident qu’il faille limiter l’usage des transports, lieux confinés par excellence. D’ailleurs, ralentir avait été le mot d’ordre lorsque la grippe aviaire menaçait. Seulement, « imaginez les conséquences d’un fonctionnement au ralenti des transports pendant 120 jours, durée théorique de la pandémie, soulève Eric Ritter, le secrétaire général de la Fédération nationale des transports de voyageurs (FNTV), ce serait le chaos ». A l’ère du just-in-time, de légères perturbations dans les transports peuvent mettre tout le pays à mal. Alors, cette fois, « afin de ne pas ajouter à l’aspect médical des conséquences économiques désastreuses, la philosophie des pouvoirs publics est de préserver la continuité des activités », a indiqué Didier Houssin, le délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire, lors d’une réunion avec l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP), le 7 juillet dernier. Hors de question que le virus A-H1N1 ne grippe les transports, secteur d’activité d’importance vitale (SAIV). « Cependant, en cas de pandémie importante, il est probable que les taux d’absentéisme pourront être forts et les entreprises de transport doivent s’y préparer », a-t-il averti. Branle-bas de combat. Dans un arrêté, qui devait être publié au journal officiel avant la rentrée, celles-ci ont été invitées à préparer des plans de continuité d’activité (PCA) « précisant les services de transport public maintenus ou modifiés en fonction des hypothèses de disponibilité des personnels ».

Grippe et grève, même combat

Une disposition déjà prise à l’époque où la grippe aviaire menaçait. Les entreprises l’ayant déjà appliquée ont pu se contenter de dépoussiérer leur PCA, en tenant compte d’une différence notable entre les deux virus : H1N1, lui, se transmet d’homme à homme. « Nous avons un plan de transport prêt et validé par la préfecture pour chaque région », indique-t-on à la SNCF. Lesquels sont rodés puisque calqués sur le « service garanti » déjà mis à l’épreuve lors de conflits sociaux. Grippe et grève, même combat. Sauf que cette fois, il s’agira de convaincre les conducteurs et les chauffeurs de ne pas faire valoir leur droit de retrait. « Pour que les salariés les plus exposés donnent leur assentiment pour travailler en cas de pandémie, il faut les sensibiliser préalablement et leur donner les moyens d’être protégés », conseillait Didier Houssin à l’UTP le 7 juillet. Conformément à leur plan de continuité d’activité, les entreprises ont acquis des masques de protection. La RATP – 45 000 agents – en possède trois millions, stockés « sur deux plates-formes tenues secrètes ». Pour fournir une protection à ses conducteurs, contrôleurs ou agents en gare, la SNCF – 160 000 agents –, en a acquis huit millions, d’ores et déjà répartis dans les établissements. Ceux-ci permettront de tenir pendant les 120 jours que durerait la pandémie assure le porte-parole de la société nationale des chemins de fers. Les entreprises ne distribueront les masques qu’à la demande de l’Etat, comme l’indique l’arrêté. Une coordination entre les pouvoirs publics et les autres services de transport sur laquelle insiste le porte-parole de la RATP : « Il ne faut pas que l’on commence à mettre des masques à la SNCF si la consigne n’est pas passée à la RATP. »

« On peut se passer d’Eglise d’Auteuil, pas de Châtelet »

Si les entreprises de transport peuvent convaincre leur personnel non atteint d’avoir pris toutes les précautions pour leur permettre de travailler en toute sécurité, elles devront faire sans ceux qui auront contracté le virus. L’Institut de veille sanitaire a modélisé l’impact potentiel de la pandémie : « En l’absence d’intervention sanitaire, le bilan français pourrait s’établir de 9 à 21 millions de malades », soit 15 à 35 % de la population touchée. Les entreprises pourraient devoir faire face à un taux moyen d’absentéisme de 25 % tout au long de la vague pandémique (8 à 12 semaines) avise l’Etat dans le plan national de prévention et de lutte « pandémie grippale ». La SNCF se dit prête à affronter un fort absentéisme, quant à la RATP, son porte-parole rappelle que le virus étant peu virulent, le personnel touché sera en mesure de revenir travailler après 7 à 10 jours d’arrêt. « Dans un premier temps, nous déplacerons du personnel pour assurer le service. Et dans une hypothèse plus difficile, il sera dégradé, selon un système de lignes prioritaires. » Les trajets travail-domicile et ceux depuis et vers la banlieue, seront privilégiés tandis que des lignes moins chargées en temps normal pourraient être ralenties et certaines stations fermées. « On peut se passer d’Eglise d’Auteuil, mais pas de Châtelet », sourit le porte-parole de la régie. Même son de cloche à la SNCF, qui assure que seront privilégiés les transports « essentiels et vitaux », tels le travail-domicile, les grands axes, le fret notamment pour les céréales, les hydrocarbures, les eaux et boissons. « Si une pandémie se déclarait, il y aurait des suppressions ou des modifications d’horaires et de fréquences, confirmait le secrétaire d’Etat aux Transports, Dominique Bussereau, invité d’Europe 1 le 14 août, et les clients pourraient être invités à porter des masques », ajoutait-il. Mais cette dernière mesure est en totale contradiction avec le discours tenu par le délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire, Didier Houssin, le 7 juillet dernier. Lequel déclarait à l’UTP : « En aucun cas, l’Etat n’a l’intention de recommander le port du masque anti-projections pour les voyageurs non malades dans les transports en commun ou interdire leur accès à des personnes malades ». Alors, masque ou pas masque pour les usagers ? Qu’importe la réponse, les entreprises de transport s’en lavent les mains, ce qui est prudent par les temps qui courent. « La SNCF ne pourra pas elle-même mettre à disposition des masques pour le public. Ne serait-ce parce que la mise du masque requiert un protocole », se décharge la société. « Les pouvoirs publics ne pourront pas obliger les usagers à les porter, seulement le recommander. En tout cas, donner des masques relève du rôle de l’Etat, pas du nôtre », renchérit la RATP.
En ce qui concerne le public, les entreprises n’ont en effet d’autre obligation que son information, selon l’arrêté qui définit les rôles de chacun. A la SNCF, une campagne d’affichage est déjà lancée, avec des messages de prévention dans plus de 150 gares, des annonces dans celles, comme la gare du Nord, qui accueillent le plus fort trafic international. « Lavez-vous les mains plusieurs fois par jour… Lorsque vous éternuez, couvrez-vous la bouche et le nez avec votre bras ou un mouchoir à usage unique… Jetez vos mouchoirs usagers dans une poubelle puis lavez-vous les mains. » Cette campagne pourrait être renforcée pour être diffusée pendant les trajets ou sur des supports fournis par les autorités sanitaires. L’Etat peut également demander aux entreprises de transports de renforcer les procédures de nettoyage et d’aération des véhicules.
 

Louise ALLAVOINE