Sûreté. Les transports en mode état d’urgence

La France, qui n’avait pas beaucoup dormi, s’est réveillée en état d’urgence le 14 novembre au lendemain des attentats de Paris. Décrétée aussitôt, la mesure, créée en 1955 et inédite en France sur tout le territoire national métropolitain et en Corse, a été reconduite pour trois mois en urgence aussi par le Parlement. Avec un impact instantané sur l’un des secteurs cibles de la menace terroriste : les transports. Et particulièrement en Ile-de-France où le dispositif Vigipirate en alerte maximum, déjà en vigueur depuis les attentats de Charlie Hebdo il y a près d’un an, est encore monté de plusieurs crans. Autant pour assurer au mieux la sécurité des millions de voyageurs qui circulent chaque jour sur les réseaux que pour les rassurer.
Les rassurer, c’est à quoi se sont employés Stif, SNCF et RATP qui tenaient conférence de presse commune le 17 novembre dernier. Pour détailler l’ensemble des moyens déployés.
Dès le lendemain des attentats, la préfecture de police multipliait par deux les effectifs en tenue avec 600 agents sur le réseau, le renfort de trois unités de gardes mobiles, 123 agents de police sur les sites sensibles dont les gares, 9 équipes de 27 gendarmes, 80 CRS et enfin 1 000 militaires dans le cadre de la mission Sentinelle qui s’ajoutent aux 3 000 déjà présents sur les pôles multimodaux d’Ile-de-France. Des personnels armés qui viennent appuyer les 1 200 agents de la Suge en place, les 1 000 agents du GPSR, le service de sécurité de la RATP et 500 médiateurs.
Un déploiement humain que Jean-Paul Huchon, le président du Stif, estimait « à son niveau maximum », assurant, confiant, qu’on allait « pouvoir rapidement juger de son efficacité. »
« Chacun est à son travail. Chacun est à sa mission. On est en guerre mais pendant la guerre on vit aussi », ajoutait de son côté Jean-François Carenco, le préfet de région, se voulant tout aussi rassurant.
Et pour ce qui est de l’interface entre pouvoirs publics et SNCF, elle est assurée par Christian Lambert, l’ancien patron du Raid devenu celui de la sûreté de l’entreprise, rappelait Guillaume Pepy.
Le président de la SNCF attendait impatiemment que soit voté le projet de loi du député (PS) Savary (voir Lettre confidentielle n°93). De quoi « permettre aux agents de la Suge déjà armés d’exercer en civil, de contrôler les bagages et de fouiller les personnes. » Du côté des renforts encore, le nouveau contrat que la SNCF vient de signer pour 2016-2020 avec le Stif prévoyait par ailleurs, on le sait, la création de 250 postes supplémentaires d’agents de présence et de sécurité et 50 médiateurs de plus. Guillaume Pepy a annoncé, qu’en raison des circonstances, leur recrutement « parmi le vivier de candidatures dont dispose la SNCF » allait être accéléré avant la fin de l’année et leur indispensable formation à la sécurité spécifique des transports également.
Il rappelait aussi le déploiement, dès le lendemain des attentats, d’Unir, une Unité nationale d’intervention rapide mobilisant spécifiquement 80 agents de la Suge.
« Les gares sont aujourd’hui toutes équipées de caméras de vidéosurveillance et l’équipement des trains continue », détaillait-il encore. Et certaines grandes gares parisiennes expérimentent des « vidéos patrouilles, des patrouilles déclenchées pour pister aussitôt tel ou tel individu dont les caméras ont permis de repérer le comportement suspect. »
Une mobilisation qui ne doit pas faire oublier que la sécurité est l’affaire de tous les citoyens. Annonces d’information réitérées en boucle, consignes multipliées aux voyageurs : toutes les 10 minutes en banlieue, ils doivent entendre l’un de ces rappels. Dans les trains, sur les quais, partout les voyageurs sont invités à ouvrir l’œil.
A la suite du drame évité du Thalys, la SNCF avait relancé et généralisé à tout le territoire son numéro d’appel d’urgence, le 3117 que le voyageur témoin du moindre problème ou saisi du moindre doute est invité à appeler 24 heures sur 24 pour le signaler. Elle y ajoute à partir du 14 décembre un numéro d’alerte par SMS le 31177. Les deux numéros assurent en permanence le relais vers les services de secours : pompiers, police, Samu, démineurs… En temps réel. Grâce à la géolocalisation de l’appel et en fournissant la connaissance des gares et de la circulation des trains aux services d’intervention. Les opérateurs qui sont au bout de fil ont suivi une formation spéciale « alerte attentats ». Quant à généraliser les portiques de contrôle pour filtrer tout le monde, comme le réclamait au même moment Ségolène Royal sur iTélé, Jean-Paul Huchon précisait que la préfecture de police estime que « ce serait dangereux ». En créant des poches de rétention de voyageurs, ces barrages empêcheraient au contraire le trafic qui, pour se faire en toute sécurité, doit s’écouler régulièrement.
Reste qu’effet pervers de toutes ces mesures, les fausses alertes aussi se multiplient, compliquant encore la tâche des forces mobilisées et s’ajoutant pour les Franciliens aux difficultés habituelles. En état d’urgence, c’est sûr la vie continue mais elle se complique.
Chantal BLANDIN


Des cloches pour enfermer les colis suspects, des logiciels qui traquent les comportements inquiétants

Ce ne sont encore que des moyens expérimentaux. Mais sous l’autorité de l’Etat, la SNCF étudie actuellement avec la préfecture de police l’utilité de nouveaux outils. Notamment, explique Guillaume Pepy, le président de la SNCF : « une machine qui renifle les colis suspects pour détecter un éventuel contenu dangereux. » Mais aussi « des cloches, déjà utilisées dans d’autres pays et permettant d’enfermer ces colis pour circonscrire les dégâts en cas d’explosion avant l’arrivée des démineurs. »
Enfin, à l’étude aussi, le recours possible à des logiciels d’analyse comportementale automatique pouvant équiper les caméras de surveillance, qui se développent actuellement aux Etats-Unis.


 

Portiques « Royal » pour Thalys

Onze jours après les attentats, la ministre de l’Ecologie a fait une série d’annonces pour améliorer la sécurité dans les gares, notamment celle d’équiper de portiques les gares desservies par Thalys, y compris hors de France ! Il semble toutefois que l’installation commencera par les gares de Paris-Nord et Lille, seules mentionnées pour la France.

Portiques de sécurité pour les Thalys, barrages filtrants et billets nominatifs pour les trains internationaux, contrôles aléatoires pour les autres trains. Ségolène Royal a annoncé, le 24 novembre sur France-Inter, une série de mesures pour les trains. Et notamment que des portiques de sécurité seront installés à Paris et à Lille, avant le 20 décembre, pour contrôler l’accès aux Thalys.
Cette décision, prise la veille, a expliqué Ségolène Royal, avec le Premier ministre, le ministre de la Défense et le secrétaire d’Etat aux Transports, s’est appuyée sur un rapport remis le 19 novembre au soir, par la SNCF, comme l’avait indiqué Guillaume Pepy dès le lendemain.  Ségolène Royal a avancé que des portiques devraient aussi être installés en Belgique, tout comme aux Pays-Bas et en Allemagne. « Au besoin, on pose les portiques avec leur accord, et ensuite ils s’arrangent financièrement pour rembourser les choses, a indiqué la ministre. On peut très bien coordonner, prendre en charge le pilotage des opérations. Je pense que la SNCF va prendre contact avec ses homologues, il faut que les choses se passent simplement », a-t-elle précisé. L’installation de portiques de sécurité ne vaut que si toutes les gares desservies par les Thalys sont également sécurisées. Soit un total de 18 gares hors de France (Belgique, Pays-Bas, et Allemagne).
Mais côté belge on a fait aussitôt valoir que ce type de mesure devait être « concerté avec les différents pays et opérateurs nationaux », a indiqué le gouvernement. « Pour l’instant, nous avons un accès limité pour les trains internationaux, nous avons mis des barrières pour permettre des contrôles des titres de transport et d’identité en coopération avec la police », a indiqué une porte-parole de la SNCB, ajoutant que c’était « une mesure provisoire ».
Mais quid des gares françaises, autres que Paris et Lille, qui sont desservies par quelques Thalys : Aix-en-Provence, Avignon, Marseille, Valence ? Ségolène Royal n’en a pas fait mention. Pour les autres gares françaises qui reçoivent des trains internationaux, « la gare de l’Est notamment, l’on va regarder très rapidement la faisabilité des contrôles d’accès aux trains », a détaillé Ségolène Royal qui veut aussi « regarder comment diffuser des billets nominatifs comme cela se fait dans les avions ».
Pour l’ensemble des gares, la ministre veut aussi développer les « barrages filtrants », qui permettraient de fouiller les bagages et de vérifier que seuls les voyageurs munis de billets aient accès aux quais où est stationné leur train. Ces contrôles aléatoires se feraient « en s’appuyant sur les moyens de la SNCF qui peut aussi s’adjoindre des agents assermentés d’entreprises [extérieures] », a dit la ministre. La SNCF compte 1 200 agents au sein de la Surveillance générale (Suge), dont une partie seulement est assermentée et armée. Par ailleurs, en Ile-de-France, le nouveau contrat passé entre la SNCF et le Stif prévoit de déployer 240 agents SNCF en plus, ainsi que 50 médiateurs, pour augmenter la présence humaine et le niveau de sécurité sur l’ensemble du réseau.
Ségolène Royal a également évoqué le déploiement de scanners mobiles, dans les gares, et non plus seulement sur les quais, afin d’absorber les flux de voyageurs sans gêner l’accès à un seul train, sans préciser dans quelles gares ces portiques mobiles seraient installés. Reste beaucoup de flou autour de ces mesures extrêmement compliquées à mettre en œuvre dans des délais aussi courts. La ministre de l’Ecologie n’a pas précisé si les autres propositions de la SNCF, comme les caméras de surveillance révélant les mouvements anormaux ou la présence d’agents SNCF armés à bord des trains, seraient retenues, ni la façon dont seraient financés ces dispositifs forcément très coûteux.    Yann GOUBIN


 

Les entreprises face aux atteintes à la laïcité


La RATP est confrontée à une montée du radicalisme religieux de certains salariés qui restent, certes, très minoritaires, mais qui posent de réels problèmes dans quelques services.

Très rapidement après les attentats du 13 novembre, on a appris que l’un des kamikazes avait été machiniste à la RATP pendant 15 mois entre 2011 et 2012 sur la ligne n° 148 qui rallie Bobigny à Aulnay-sous-Bois. Très rapidement aussi, on a évoqué une montée du radicalisme religieux dans certaines entreprises, et tout particulièrement à la RATP qui serait ainsi devenue une des entreprises qui emploierait le plus de personnes faisant l’objet d’une fiche S de surveillance, selon Le Parisien du 17 novembre.
Refus de serrer la main des femmes, de prendre le volant et de s’asseoir sur le même siège qu’aurait occupé une conductrice, et même d’obéir à une femme si elle occupe une position hiérarchique supérieure, ce sont quelques-uns des faits dénoncés par des conductrices de bus de la région parisienne depuis plusieurs années auprès de la direction de la RATP. Mais sans que des sanctions tombent dans les dépôts de bus concernés, notamment à Nanterre-Charlebourg et Pavillons-sous-Bois.
« Ces femmes ont vécu des situations dramatiques. Certaines ont eu du cran, comme Ghislaine Dumesnil qui a alerté sa hiérarchie. Ça a commencé fin 2012. Mais leurs propos ont été très vite récupérés par le site Riposte Laïque, ce qui les a décrédibilisées, rappelle Christophe Salmon, le secrétaire général de la CFDT-RATP. Pourtant, c’est une réalité dans l’entreprise. Il y a des comportements, des attitudes qui ne respectent pas la laïcité. Certains agents ne saluent plus les femmes, c’est devenu une habitude et cela ne semble même plus choquer. »
Certains syndicats présents dans ces dépôts de bus ont été noyautés par des intégristes islamistes. « Que ce soit SUD, la CGT, ou même FO qu’on appelait à un moment, à Nanterre, Force Orientale, des syndicats sont rentrés dans le communautarisme : pour gagner les voix de communautés, il y a eu une surenchère de promesses électoralistes sur les salles de prière, les douches pour faire les ablutions… », raconte une autre source syndicale.
Et dans les métros ? « Les salafistes veulent être visibles, ils veulent le contact avec le public. C’est pour cela que travailler dans le métro les intéresse moins que de conduire des bus », explique une source policière.
Il y a plusieurs années, la RATP, comme de nombreuses autres entreprises, a diversifié ses recrutements, en allant notamment dans les quartiers difficiles pour que l’entreprise ressemble davantage à notre société. Parfois avec des choix « discutables », à en croire Le Parisien du 17 novembre qui ajoute : « Pour éviter le caillassage des bus dans certains quartiers, elle a embauché des “grands frères” au profil peu recommandable. »
Selon le journal, la RATP serait ainsi devenue une des entreprises qui emploieraient le plus de personnes faisant l’objet d’une fiche S de surveillance. La RATP a très vite publié une mise au point, rappelant que « les principes de neutralité et de laïcité sont appliqués à l’ensemble de ses agents ».
Puis elle a fini par reconnaître qu’il « y a eu des faits contraires à la clause de laïcité qui est contenue dans les contrats de travail depuis 2005 », a fini par reconnaître la RATP le 18 novembre. Il y a deux ans, la RATP a en plus adopté un guide de la laïcité pour aider les managers à gérer les situations difficiles, ce qui semble démontrer la reconnaissance d’un problème. « Cette charte de la laïcité a une valeur de règlement avec sanctions à la clé. Les sanctions peuvent aller jusqu’au licenciement », avait expliqué en janvier dernier à notre rédaction Pierre Mongin, qui était alors président de la RATP. Nous l’avions interrogé en aparté, à l’occasion de ses vœux à la presse, sur ces faits dénoncés par des conductrices de bus : « Ce sont juste des vidéos relayés par le FN qui circulent sur Internet. Jamais nous n’avons entendu parler de ce type de faits qui sont inacceptables », nous avait-il alors déclaré. Pourtant, en 2014, Pierre Mongin avait-il fini par prendre la mesure du problème ? Au début de cette année-là, il avait réclamé une réunion sur cette question avec le préfet de police de Paris. Par ailleurs, en octobre 2014, un fonctionnaire de police a été détaché et installé à la RATP. Aujourd’hui, Elisabeth Borne rappelle « qu’elle fera preuve de la plus grande fermeté sur ce sujet ». Tout récemment, deux agents du Groupe de protection et de sécurisation des réseaux (GPRS) se seraient vu retirer leur autorisation de port d’arme. Ils feraient eux aussi l’objet d’une fiche S, selon Le Parisien.
Confrontée à cette multiplication des révélations, la RATP cherche la meilleure réponse. Le 26 novembre, l’entreprise a annoncé la création d’une délégation générale à l’éthique, directement rattachée à Elisabeth Borne et dont la direction est confiée à Patrice Obert, « citoyen engagé dans la réinsertion des jeunes ». Cette délégation aura notamment pour mission de « veiller à ce que l’ensemble des faits contraires aux principes de non-discrimination, de laïcité et de neutralité soit systématiquement signalé et sanctionné ».
Marie-Hélène POINGT


Faut-il mettre en cause le recrutement ?


Les grandes entreprises cherchent à diversifier leurs recrutements. Notamment à la SNCF. « Cette démarche a été lancée après la crise des banlieues en novembre 2005. Louis Gallois, alors président de la SNCF, a jugé qu’on ne pouvait pas rester les bras croisés. Selon lui, il fallait aller dans les quartiers et recruter les talents. Ce n’était pas une démarche de charité. C’était une politique d’ouverture qui s’appuyait sur les compétences. Nous avons lancé les journées Egalité Compétences car il est normal que l’entreprise soit aux mêmes couleurs que la France », raconte Karim Zéribi, qui a participé à cette politique à partir de 2006 et pendant trois ans. Et il ajoute : « Quand on fait le bilan, on constate que l’entreprise ne s’est pas plus trompée en recrutant des jeunes des quartiers que lorsqu’elle procède à des recrutements classiques. Le taux d’erreur est le même. Dans les relations avec les clients, les jeunes des banlieues apportent même un plus. Globalement, c’est une réussite. »


« Au fil du temps, on s’est résigné jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus »

Ghislaine Dumesnil, qui a préféré quitter son emploi après avoir été conductrice de bus pendant 16 ans, nous livre son témoignage.

« Au dépôt de Nanterre, il n’y a qu’une trentaine de femmes machinistes sur un total de 650 et elles étaient une vingtaine à se plaindre dès 2012. Il y en a beaucoup qui ont peur donc ne disent rien. […] Depuis la mise en place d’une politique de discrimination positive à l’embauche, les rapports entre collègues ont beaucoup changé, il n’y a plus l’ambiance grande famille d’autrefois, il n’y a plus de solidarité. On en voit qui font la prière sur le lieu de travail, qui ne saluent plus les femmes. » Elle dénonce aussi une forme de prosélytisme envers tous les collègues musulmans.
Au début des années 2000, la RATP a recruté massivement des « grands frères » issus des cités. Aveuglément ? « On m’a rapporté qu’un conducteur a vu un jour arriver un nouveau collègue et a reconnu en lui la personne qui l’avait agressé…, raconte-t-elle. La violence contre les machinistes n’a pas régressé, mais elle est venue dans nos dépôts. » Cette ancienne militante et DP CGT a quitté le syndicat qui ne l’a pas soutenue, quand elle a voulu, mi-2012, dénoncer ces faits de « racisme antifemme » : « J’ai eu comme réponse “tu vas réveiller les fachos” et “la laïcité a été instaurée par les bourgeois” ! »
« On m’a traitée de raciste immédiatement et j’ai reçu des menaces. Les personnes que j’accusais ont fait passer un message de représailles : “plus personne ne lui parle”, relayé par les syndicats dans lesquels ils ont pris plusieurs postes et sont devenus leaders. […] Ma direction m’a dit clairement de ne pas faire de vagues au nom de la paix sociale, mais je ne peux pas accepter ça. On m’accuse de mettre le feu. »
« A partir du moment où j’ai été soutenue par Risposte Laïque [un site Internet étiqueté d’extrême droite alors que la conductrice se dit « foncièrement de gauche », NDLR], ils m’ont décrédibilisée et m’ont attribué des actes dont je ne suis pas l’auteur. […] Soudain, j’ai été régulièrement convoquée par mon supérieur à qui on avait rapporté mes fautes, la dernière étant de ne pas avoir fait ma relève, or ce jour-là, je n’avais pas de relève. J’ai été sanctionnée de 5 jours de mise à pied. J’ai contesté la sanction, que je trouvais exagérée, puis j’ai pris un avocat et j’attends les prud’hommes ».
« A l’été, quand il a été annoncé que la RATP allait afficher la campagne contre le sexisme dans les transports, j’ai écrit à tous les ministres concernés – Affaires sociales, Droit des femmes, Transports, et Intérieur avec copie à Elisabeth Borne – pour expliquer que la RATP autorisait le sexisme. […] Au fil du temps, c’est pas qu’on s’est habitué, mais on s’est résigné… Jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus. » Finalement, Ghislaine Dumesnil préférera faire valoir ses doits à la retraite anticipée, auxquels elle peut prétendre après 16 ans de service et cinq enfants. Elle a conduit son dernier bus fin novembre 2015.    

C. N.
 


Les réseaux urbains de province touchés également par des cas de prosélytisme

La RATP n’est pas la seule touchée par ce phénomène de radicalisation. Keolis et Transdev aussi ont ce type de problèmes difficiles à gérer dans des réseaux comme Nantes, Lille, Strasbourg ou encore Aix-en-Provence.

Après la révélation d’une montée du communautarisme islamiste au sein de certains dépôts de bus RATP, et d’attitudes sexistes à l’encontre de machinistes femmes, les langues se délient. Des conductrices du réseau de bus nantais, la TAN, ont fait part de comportements qu’elles jugent inacceptables au quotidien Presse Océan le 19 novembre. Sous couvert de l’anonymat, elles dénoncent les mêmes faits que les machinistes féminines de la RATP : le refus de leur serrer la main, de les saluer, de les croiser. A Nantes, « un noyau d’une vingtaine de femmes à la Semitan est extrêmement remonté », rapporte une conductrice, affirmant qu’« il y a quatre hommes, musulmans, qui refusent de serrer la main aux conductrices et qui les évitent ».
Encadrer le fait religieux au travail reste une problématique pour les réseaux. Ainsi Alain Boeswillwald, directeur général de la Semitan, met en place des tables rondes sur le thème « Travailler dans la diversité », explique-t-il au quotidien régional. Et précise : « Nous ne voulons pas aborder le sujet sur le seul angle de la religion mais plus globalement. Ce sujet n’est pas tabou, la meilleure façon est de l’aborder directement dans l’entreprise. »
Pour Laurence Broseta, la directrice générale France de Transdev, « notre personnel est le reflet de notre société. Il rassemble des personnes de toutes origines. Il y a aussi des gens dont nous favorisons l’insertion. Mais le sujet de la laïcité et des comportements est difficile à maîtriser pour les managers ». Et elle précise : « Ne pas serrer la main n’est pas une faute professionnelle. En revanche, ne pas vouloir parler à une femme parce qu’elle est une supérieure hiérarchique n’est pas accepté dans nos entreprises. »
Selon nos informations, des réseaux Keolis ont eu également à faire face ces dernières années à des comportements communautaristes, notamment à Lille, Strasbourg ou encore dans le Pays d’Aix. Aix-en-Bus aurait notamment découvert fin 2014 qu’un local était transformé en salle de prière, mais ne l’aurait pas sanctionné dans un souci d’apaisement. Ce réseau compterait une vingtaine de chauffeurs « porteurs de signes ostentatoires de leur appartenance religieuse, tels que cheveux rasés, barbe longue et pantalon porté le plus court possible », selon une source bien informée. A Aix-en-Provence aussi, des responsables féminines se sont plaintes de comportements inadaptés à leur égard.
Des situations qui rendent les rappels au principe de laïcité de plus en plus fréquents, et des réponses au cas par cas, dans le respect du code du travail, mais donnent rarement lieu à de fortes sanctions disciplinaires. Pour le patron de Keolis, Jean-Pierre Farandou, il faut « inciter les réseaux à établir des chartes de la laïcité, qui expliquent ce qui est possible de faire et ce qui ne l’est pas. C’est un sujet compliqué mais je souhaite que le principe de laïcité soit appliqué dans toutes nos entreprises ».
Le prosélytisme religieux sur le lieu de travail n’est pas à traiter à la légère. A en croire Eric Denécé, directeur du think tank Centre français de recherche sur le renseignement, ce serait une première étape visant à « une prise de contrôle ». Cet ancien officier analyste des services de renseignement français décrit « le risque islamiste dans les entreprises » en trois étapes : « D’abord le prosélytisme religieux ; puis la prise de contrôle de la communauté musulmane au sein de l’entreprise ; enfin la remise en question des règles de fonctionnement de celle-ci pour imposer les valeurs islamiques. » Il cite notamment « le refus de certains salariés musulmans de reconnaître l’autorité de cadres quand il s’agit de femmes ». Avant de conclure que les entreprises devraient réagir comme elles le font contre le risque sectaire.
Cécile NANGERONI
 


Bientôt le « criblage » des salariés ?

Impossible pour un employeur de savoir si un de ses salariés est fiché S (pour atteinte à la sûreté de l’Etat), rappellent en chœur les entreprises. « On part de loin. Aujourd’hui, l’entreprise n’a même pas les moyens de savoir si ses conducteurs sont toujours détenteurs de leur permis de conduire ! », s’exclame Jean-Pierre Farandou, le président de Keolis. L’entreprise n’a en effet pas la possibilité juridique de vérifier que tous les points d’un permis ont été perdus par exemple. Or, des cas de conducteurs sans permis sont relevés deux fois par mois en moyenne.
Cette vérification devrait être possible à l’avenir, si cette disposition prévue dans le projet de loi sur la sûreté dans les transports est votée.
L’Union des transports publics (UTP) discute aussi depuis plusieurs mois avec les pouvoirs publics sur l’établissement d’une liste de métiers soumis à une habilitation administrative préalable. « Jusqu’où faut-il aller dans nos vérifications ? Jusqu’aux personnels de ménage d’une entreprise sous-traitante qui interviendrait dans l’enceinte du métro, ou encore aux sous-traitants qui interviennent sur les infrastructures ? », s’interroge-t-on côté UTP.
La réflexion a été lancée depuis plusieurs mois, notamment dans le cadre de la réunion préparatoire sur la sécurité dans les transports. Mais comme elle touche aux libertés individuelles, elle n’est pas simple à mettre en œuvre. « Il ne faut pas mettre en place de telles mesures dans la précipitation », prévient l’UTP. Surtout que le transport public concerne de nombreux emplois : il représente 260 000 salariés. Si on prend en compte la sous-traitance, il faut ajouter plusieurs dizaines de milliers de personnes.
En attendant cet éventuel « criblage » des salariés (pour reprendre le jargon policier), les réactions se font au cas par cas. Ainsi, à la SNCF, « quand les services de lutte contre le terrorisme nous informent que telle ou telle personne doit faire l’objet d’une mesure particulière, nous ne la licencions pas, mais en fonction de son poste, nous pouvons la déplacer », a expliqué Guillaume Pepy, le président du directoire, qui était interrogé sur ce thème par BFM le 20 novembre. Pas possible selon lui de laisser ces personnes occuper des « postes d’aiguillage, de conducteur, de fonction armée dans un service de sûreté… », a-t-il énuméré. Avant de lancer cette demande : « Mais ce serait mieux si un petit article de loi édictait des règles pour que ce soit blindé. »  

M.-H. P.