Grand Paris : Auzannet dit tout (ou presque)

PASCAL AUZANNET

Cheville ouvrière du métro du Grand Paris depuis ses débuts, voire avant, Pascal Auzannet vient de publier un livre on ne peut mieux venu. L’Etat s’apprête à dire ce qu’il veut (espérons qu’il saura cette fois le faire), et la succession de Philippe Yvin semble ouverte. C’est le moment de revenir sur l’histoire de ce projet complexe et sur celle de la SGP. Auzannet le fait avec un certain bonheur. C’est à souligner dans un monde où l’histoire immédiate est rare, où les livres sont souvent la glorification d’un projet qui rejoint en se jouant des obstacles son avenir radieux.

Auzannet n’est pas dénué de sens politique. Il sait que l’histoire est complexe. Et il montre comment un projet avance : rien de linéaire, plutôt la résultante de tensions, de volontés contraires, de petits coups de force, de retours en arrière ou d’accords boiteux. Jusqu’à ce qu’apparaisse un visage qu’on n’attendait pas. Quelques étapes le montrent.

Juillet 2006. Pierre Mongin, nouveau PDG de la RATP, s’approprie le projet concocté de longue date par la RATP et qu’Anne-Marie Idrac appelait joliment « un collier de pôles ». On s’apprêtait à choisir entre trois noms : Romeo, Giro, Métroférique. Mongin choisit le dernier, le réécrit Métrophérique et en fait le grand projet de l’entreprise. « La forte implication de Pierre Mongin s’accompagnait d’une petite réécriture de l’histoire en s’appropriant un projet dont il ne cessa de revendiquer la paternité », s’amuse Auzannet. Jean-Paul Huchon, lui ne s’amuse alors pas du tout : le président de la région Ile-de-France est effaré par ce projet qu’il dénonce sous le nom de « Métroféérique »… avant de sortir de sa poche un « Arc Express » moins abouti mais qui lui ressemble assez.

Mars 2008. Christian Blanc devient secrétaire d’Etat au Développement de la région capitale. L’ancien PDG de la RATP s’intéresse à Métrophérique, mais trouve l’anneau trop limité, veut l’étendre aux aéroports, à Saclay, et aux huit territoires de projet qu’il esquisse. Christian Blanc obtient de Pierre Mongin le détachement de quatre ingénieurs de la RATP qui travaillent à divers scénarios de métro. « Cela devait se faire dans le secret le plus total. Les salariés s’étaient d’ailleurs engagés à respecter une totale confidentialité, y compris vis-à-vis de leur propre hiérarchie qui ne devait pas être au courant de leur travail. […] Cette cellule secrète est dirigée par Yves Ramette, membre du Comex RATP, qui a la confiance du secrétaire d’Etat et du président de la RATP. »

Blanc avance, les rapports avec Huchon sont mauvais, voire exécrables, puis Blanc démissionne, Huchon est confortablement réélu ; alors se met en place peu à peu une pratique de la discussion, autour du ministre Michel Mercier, chargé du Grand Paris, et de son directeur de cabinet Etienne Guyot, qui va déboucher, après l’affrontement des débats publics, sur un accord entre l’Etat et la région, en janvier 2011, qu’on se croit obligé, chaque fois qu’on en parle, de dire historique. Accord conclu sous l’égide de Maurice Leroy, ministre de la Ville, qui a hérité du dossier à la suite d’un coup de fil de l’architecte Roland Castro. Celui-ci téléphone en effet à Nicolas Sarkozy et lui dit, comme le rapporte Auzannet : « C’est génial d’avoir nommé Momo au ministère de la Ville […]. Le Grand Paris est bloqué et Momo est un démineur hors pair. Il sera parfait pour le Grand Paris. » Accord du président de la République. Et, quelques instants plus tard, c’est Roland Castro qui annoncera la nouvelle à Maurice Leroy. Un Leroy qui de, fait, déminera ce qu’il reste à déminer, et saura déporter la double boucle vers l’est, où deux lignes traverseront la Seine-Saint-Denis.

On n’en finirait pas de citer les scènes qui éclairent les infléchissements. Et font apparaître une SGP qui se détache peu à peu de la RATP dont elle fut d’abord l’émanation, jusqu’à prendre des options techniques contraires à celles d’abord retenues par la maison mère. Ce sera toute la question, si sensible, du choix du roulement fer et d’un gabarit large, qui dessinent un réseau d’un type nouveau.

On regrettera que Pascal Auzannet, qui aurait pu sans doute en dire beaucoup plus, se fasse parfois discret et ne dise pas tout des secrets qu’il connaît. Sans doute fallait-il le faire, pour qu’il garde la confiance de personnes qu’il connaît bien, avec qui il a travaillé et à qui, au bout du compte, il rend justice. Optimiste, il préfère souligner ce que chacun a apporté au projet, de Pierre Mongin, qui n’est pas son ami, à Maurice Leroy, qui l’est. Et apporter ainsi une nouvelle pierre à l’édifice.

F. D.

Pascal Auzannet. Les secrets du Grand Paris
Zoom sur un processus de décision publique
Préface de Maurice Leroy
Herrmann – 198 pages