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Vente de billets de train : les plateformes indépendantes invoquent une distorsion de concurrence

Imaginons que vous vouliez faire un trajet Paris-Lyon en train, en milieu d’après-midi, le 19 décembre. Sur le site de Trainline, vous avez le choix : 29 euros en Ouigo (départ de Marne-la-Vallée), 35 euros en Frecciarossa (Trenitalia) depuis Paris gare de Lyon, 65,60 euros en TER depuis la gare de Paris-Bercy, 72 euros en TGV Inoui, 16 euros en Ouigo train classique (Corail à mini-prix). Mêmes offres, à quelques euros près, sur les sites de Kombo ou Omio, deux autres plateformes indépendantes de vente de billets en ligne.
Sur l’appli SNCF Connect, mêmes tarifs que chez les distributeurs indépendants pour les TGV Inoui, Ouigo, le TER ou le train classique Ouigo de la SNCF. Tous des trains maison qui captent 85 % du marché ferroviaire français longue distance. Mais aucune offre du concurrent italien Trenitalia, à 35 euros, qui opère pourtant un Paris-Lyon depuis deux ans. Et pour cause, les rivaux de l’opérateur historique ne sont pas répertoriés sur la billetterie de la filiale de SNCF Voyageurs. Faisant dire à Michel Quidort, vice-président de la Fédération nationale des associations d’usagers du transport que sur SNCF Connect « l’offre est orientée, partielle et partiale ».
Au cours d’une table ronde organisée le 5 décembre par trois plateformes indépendantes de vente de billets de train, d’autocar et d’avion – Trainline, Kombo et Omio – le défenseur des intérêts des passagers a plaidé pour « des critères de sélection choisis par le voyageur » et pour « une distribution indépendante afin de simplifier le parcours voyageur, de bout en bout ». A condition d’avoir les informations indispensables. « On a besoin d’avoir accès aux données de la SNCF en temps réel, le calendrier des billets les moins chers, les indemnisations en cas de retard , par exemple», s’est plaint Alexander Ernert, le directeur des relations gouvernementales chez Trainline. L’agence britannique de vente de billets en ligne, née avec la libéralisation du rail outre-Manche à la fin des années 90 (et qui a racheté le Français Captain Train en 2016), se plait à jouer les petits Poucet face à la grosse machine SNCF. Avec les deux autres plateformes, Kombo et Omio, de loin plus modestes, Trainline dénonce régulièrement les barrières commerciales de nature, selon son porte-parole, à entraver l’essor des challengers de la SNCF. Et donc, la baisse du prix des billets de train en France.
SNCF Connect ne ferait donc pas bon accueil aux concurrents du groupe ferroviaire public sur son site de vente de billets ? « Trenitalia ne nous en pas fait la demande », s’est défendue un peu maladroitement Anne Pruvot, la directrice générale de SNCF Connect & Tech, lors d’une rencontre le 7 décembre avec l’Association des journalistes des transports et la mobilité (AJTM). En 2022, il s’est vendu 190 millions de billets sur l’application, 22 millions rien qu’à l’été 2023. On comprend que la SNCF n’ait pas très envie de mettre en vitrine, sur son site, l’offre de ses concurrents Trenitalia ou Renfe. Et demain Transdev qui a remporté des contrats d’exploitation de lignes TER en région Sud ? « SNCF Connect va bien les distribuer pour l’axe Marseille-Nice« , nous a précisé la filiale distribution de la SNCF.
Taux de commission
Mais le principal grief des plateformes de vente de billets en ligne, c’est la commission que leur reverse l’opérateur ferroviaire public. La convention de distribution signée début 2023 entre les Entreprises du voyage (EDV) et la SNCF fixe à 2,9% le taux de commission que le transporteur doit payer aux agences de voyages, physiques ou en ligne. Mais en réalité, elles peuvent négocier en direct, en bilatéral. Selon les start-up rencontrées le 5 décembre, les taux obtenus à l’issue de ces négociations sont insuffisants pour couvrir les coûts de distribution : frais techniques, frais marketing, frais de paiements en carte bancaire, frais d’après-vente. « Ces taux de commission ne sont pas viables face à ces coûts », a estimé Mathieu Marquenet, PDG de Kombo. « On ne gagne pas assez d’argent pour pourvoir investir afin d’innover dans nos outils numériques », a repris le représentant de Trainline qui emploie un millier de salariés en Europe, l’équivalent de SNCF Connect en France.
Les plateformes de vente de billets de train indépendantes demandent une « instance externe » pour réguler le montant des commissions. Une demande que la dirigeante de SNCF Connect dit ne pas comprendre. « Réguler quoi ? Le taux de la commission de distribution est fixé par contrat, pour cinq ans », balaie-t-elle. Oui, mais renégociables.
La question n’est pas si incongrue. L’Autorité de la concurrence enquête depuis plusieurs mois sur le fonctionnement du secteur de la distribution de billets de trains en France, et a procédé en mai à «des opérations de visite et saisie inopinées auprès d’entreprises suspectées d’avoir mis en œuvre des pratiques anticoncurrentielles dans les secteurs du transport ferroviaire de voyageurs», selon un communiqué publié alors par le gendarme de la concurrence. Il se refuse à tout commentaire avant la fin de l’instruction.
Nathalie Arensonas