Les acteurs de la mobilité se tournent de plus en plus vers l’intelligence artificielle générative pour profiter de ses facilités. Mais l’adoption à grande échelle de cette technologie soulève aussi la question de son impact environnemental. C’est sur ce thème que s’est tenue la table ronde organisée par VRT le 10 décembre avant la remise des prix du Palmarès des Mobilités 2024.
Marta Alvarez
L’intelligence artificielle est utilisée depuis des décennies, mais la diffusion au grand public il y a deux ans de l’intelligence artificielle générative, avec ChatGPT, a contribué à une révolution technologique des usages. Par exemple, 95 % des étudiants recourent désormais à l’IA générative.
Pour accompagner ses salariés, Keolis a mis en place un plan d’action que détaille Arnaud Julien, directeur de l’innovation. Le premier axe vise à « acculturer» les équipes en les formant et en les faisant monter en compétences, mais aussi en les sensibilisant à l’impact environnemental de la technologie. « Nous les accompagnons pour leur apprendre à prompter, c’est-à-dire à faire une demande pour générer des réponses fiables et utiles, en évitant d’avoir besoin de s’y reprendre plusieurs fois, car les requêtes ont une empreinte carbone », explique Arnaud Julien. L’entreprise a développé son outil interne, Keolis GPT, dans un environnement Microsoft Azure sécurisé. Elle a lancé des projets pilotes intégrant cette technologie pour améliorer l’efficacité des processus existants et imaginer de nouvelles façons de travailler.
Keolis explore les applications potentielles de l’IA générative dans des domaines tels que la prédiction, l’affluence et la sécurité. « Nous travaillons avec l’IA générative sur la communication aux voyageurs en cas de perturbations, en veillant à fournir des messages validés pour éviter les “hallucinations“, c’est-à-dire les réponses fausses ou trompeuses », précise Arnaud Julien. Grâce à cette technologie, l’entreprise est parvenue à réduire par quatre le temps de délivrance de l’information aux voyageurs.
50% d’erreurs
Arnaud Valhas
« Transdev utilise l’IA algorithmique ou analytique depuis une vingtaine d’année pour des projets d’informatisation, de maintenance ou de relation client », rappelle de son côté Arnaud Vahlas, directeur des systèmes d’information. Mais l’arrivée de l’IA générative a marqué une rupture, comme l’a été celle d’internet il y a 30 ans, ou du smartphone il y a 15 ans. La différence, c’est la rapidité à laquelle cette technologie s’impose. En deux ans, ChatGPT a atteint 200 millions d’utilisateurs dans le monde.
« Les étudiants qui l’utilisent vont arriver en entreprise, il faut s’y préparer », souligne Arnaud Vahlas. Les équipes de Transdev planchent sur les perspectives inédites offertes par cette technologie. « Notre objectif est d’expliquer à nos collaborateurs ce qu’est l’IA générative, ce qu’elle apporte, et les pousser à s’y essayer », détaille le représentant de Transdev. Pour que l’IA soit acceptée socialement, le groupe a développé une charte pour s’assurer de son usage dans le cadre du respect de la vie privée et pour limiter son empreinte carbone. « Notre ambition est de tirer pleinement parti des bénéfices de l’IA générative, tout en maîtrisant les risques associés, les risques de fausse réponse, mais aussi les risques cyber ou environnementaux. Cela en veillant à ne pas perdre le contrôle », affirme le directeur SI.
Les premiers cas d’usage se concentrent sur la bureautique. L’IA générative est utilisée comme «assistant» ou «compagnon» par les salariés, et leur permet de gagner en productivité sur des tâches comme la rédaction de comptes-rendus.
L’IA est aussi utilisée en interne pour le recrutement, pour rédiger des offres d’emploi ou pour des questionnaires d’entretien. Avec un garde-fou : l’IA ne doit pas priver l’humain de son l’expertise. Elle ne doit pas viser à réduire les compétences humaines, mais les compléter. Enfin, il faut veiller à la qualité des données indispensable à la fiabilité de l’IA. « Sans données pertinentes, 50% des réponses sont fausses », alerte Arnaud Valhas.
Un assistant du quotidien
Pour mener des expérimentations, la RATP a créé la fabrique digitale. « Nous recherchons des usages qui apportent une valeur différenciante, justifiant l’investissement», explique Mathilde Villeneuve, responsable IAgreen au sein de la fabrique digitale du groupe RATP. La « data factory » est ainsi un collectif composé d’experts métiers et en data, qui recherche des cas d’usage susceptibles d’apporter des améliorations aux voyageurs, aux territoires ou aux collaborateurs.
« Nous cherchons à utiliser l’IA en maitrisant les usages et en y ayant recours uniquement là où le jeu en vaut la chandelle, tout en maîtrisant les aspects techniques et économiques », précise-elle. D’où une démarche « d’industrialisation » dans quelques domaines pour améliorer la maintenance, le service aux voyageurs et la performance de l’exploitation. Par exemple, la RATP a lancé le chatbot CMalin qui permet à ses agents en station de renseigner les voyageurs, de vendre des billets ou encore de surveiller l’état de la station. Autant de tâches qui demandent une maîtrise de toutes les procédures et réglementations. « L’assistant CMalin permet aux agents d’accéder aux connaissances utiles dans des situations qu’ils ne rencontrent pas quotidiennement », explique Mathilde Villeneuve. Le dispositif est expérimenté sur les lignes 1 et 3. « Il offre de la réassurance, renforce la polyvalence et permet aux agents de gagner en efficacité tout en améliorant la qualité de service offerte aux voyageurs et en contribuant à éviter les surcoûts liés à une mauvaise application des gestes métier », souligne la responsable.
A petits pas
Arnaud Julien
SNCF Connect &Tech, filiale de la SNCF, a eu recours à l’IA générative pour trouver une solution aux manquements du chatbot d’accompagnement client. « Utilisé par huit millions de personnes par an, notre logiciel conversationnel fonctionnait sur une logique de connaissances, en interprétant les questions, afin d’apporter la réponse considérée comme la plus pertinente. Mais malgré nos efforts, la satisfaction des clients n’était pas au rendez-vous », rappelle Franck Gbenou, directeur de l’information voyageurs chez SNCF Connect & Tech. D’où la décision de tester l’IA générative (IAG) à petits pas, de manière très sécurisée pour l’améliorer. Résultat, aujourd’hui 5 à 10 % des réponses apportées par le chatbot de SNCF Connect sont générées par IAG, avec des indicateurs de qualité et la possibilité de débrayage si un problème est constaté, précise Franck Gbenou. L’entreprise ne prévoit pas de se reposer uniquement sur l’IA, « car il y a des situations où l’intervention humaine des conseillers clients reste supérieure à celle de l’IA, même la plus performante. De plus, certaines personnes ne souhaitent pas parler avec un robot », souligne Franck Gbenou.
Un secteur très impacté
Mathilde Villeneuve
Le secteur des transports est, avec celui de la santé, l’un des domaines où l’intelligence artificielle aura le plus d’impact, estime Pierre Lagarde, CTO chez Microsoft France. Il rappelle les progrès déjà réalisés : « l’IA a aujourd’hui des capacités de calculs qui étaient inenvisageables par le passé, en raison d’un trop grand nombre de données. L’IA générative a fait de l’inférence, s’est entraînée sur une vaste quantité d’informations et peut restituer des données de manière pertinente, afin de répondre aux utilisateurs de manière extrêmement précise. » Microsoft a intégré l’IA générative dans ses outils de collaboration. Avec sa solution Copilot, n’importe quel utilisateur peut interagir avec la machine par la voix ou en tapant son intention qui sera transformée en action ou en texte. « Nous avons transformé l’interaction avec la machine, qui n’est plus limitée à l’utilisation traditionnelle d’un clavier et d’une souris, et comprend l’intention pour apporter une réponse pertinente », affirme Pierre Lagarde.
Selon lui, l’IA générative peut répondre aux enjeux de développement durable en donnant des informations pour voyager en ayant le moins d’impact possible sur l’environnement, tout en prenant en compte les contraintes de l’utilisateur. Interrogé sur le coût de développement et de l’utilisation de l’IA, il répond que des études ont démontré que pour chaque dollar investi, les entreprises bénéficient d’un retour sur investissement de 3,5 dollars en moyenne.
L’IA permet de gagner en productivité en automatisant les tâches ou en permettant aux collaborateurs d’enregistrer de meilleurs résultats, par exemple en proposant un service d’information en plusieurs langues. « L’IA peut permettre de changer les process si on constate que ses résultats sont supérieurs aux coûts d’investissements et aux besoins en ressources», ajoute Pierre Lagarde.
Financements européens
Pierre Lagarde
Entité liée à l’Union européenne, EIT Urban Mobility est une communauté d’acteurs de la mobilité urbaine. « Notre vocation est d’aider les villes à atteindre leurs objectifs climatiques en collaborant avec l’ensemble de l’écosystème de la mobilité urbaine, afin de leur fournir des solutions adaptées », détaille Marta Alvarez, responsable des partenariats pour l’Europe du sud. L’EIT Urban Mobility a par exemple soutenu le lancement d’une application mesurant la qualité d’air et permettant de tester l’impact sur la qualité de l’air que peut avoir l’ajout ou le retrait de pistes cyclables, ou la mise en place de feux de signalisation. L’entité a aussi participé au financement d’une application dont l’objectif est de concevoir des intersections intelligentes pour éviter les points de congestion dans les villes et réduire les risques d’accidents. Cela grâce à des caméras qui collectent des données traitées par des logiciels.
Autre type d’intervention, elle a financé une solution utilisant la vision par ordinateur pour surveiller le stationnement des vélos et trottinettes sur les trottoirs, afin de prévenir les piétons des dangers et garantir leur sécurité. Pour Marta Alvarez, l’IA peut donc être un fabuleux outil pour transformer la mobilité urbaine, sous réserve que l’on veille aux risques de confidentialité et environnementaux. C’est pourquoi elle plaide pour une technologie qui soit digne de confiance, éthique, centrée sur l’humain. Et elle insiste sur la nécessaire régulation. « Il est crucial de mettre en place un cadre clair pour assurer une IA éthique et responsable. Ce que l’Europe a fait via un règlement établissant des exigences et des obligations concernant l’utilisation de l’IA », rappelle-t-elle.
L’Europe a pris du retard en matière d’IA, par rapport à la Chine et aux États-Unis, c’est pourquoi EIT Urban Mobility préconise de poursuivre les investissements destinés à combler ces retards. C’est réalisable compte tenu des dépenses planifiées, estime Marta Alvarez. Le programme Next Generation a ainsi alloué 4,4 milliards d’euros pour des initiatives liées à l’IA pour la période 2024-2027 et l’UE prévoit de consacrer un milliard d’euros par an à l’intelligence artificielle (IA) pour renforcer sa compétitivité dans ce domaine.
Gare à l’impact environnemental de l’IA
Lorraine de Montenay.
Consultante spécialisée en Green IT, Lorraine de Montenay, dénonce l’impact environnemental de l’intelligence artificielle. « L’IA fait partie du secteur numérique, qui représente 40 % du budget GES soutenable des européens. Pour limiter à + 1,5 °C le réchauffement climatique, si nous ne faisons pas d’efforts pour réduire l’impact de ce secteur, il faudra atteindre cet objectif avec les 60 % restants. C’est irréalisable », prévient-elle. Il est donc crucial de minimiser l’impact environnemental du numérique. Or on mesure encore mal les conséquences de l’IA générative (IAG), même si on comprend déjà qu’elles seront extrêmement importantes. Les études réalisées se concentrent principalement sur les émissions électriques, qui ne représentent qu’un des aspects. « Nous ne savons pas encore mesurer l’impact de la fabrication des équipements, des pièces, des puces, ni celui des besoins en refroidissement nécessaire au bon fonctionnement de cette technologie », souligne Lorraine de Montenay. L’arrivée de l’IAg demande des data centers toujours plus grands et nécessite des ressources énergétiques exprimées en gigawatts et des systèmes de refroidissement spécifiques. « Nous arrivons à des projets ayant un impact environnemental considérable en termes de consommation électrique. C’est une aberration, car cette consommation n’est que la partie visible de l’iceberg », déplore Lorraine de Montenay. Malgré les efforts d’optimisation annoncés pour réduire la consommation des data centers, les résultats ne sont pas visibles. Or, il est prévu une hausse de 26 % de leur superficie au cours des cinq prochaines années. « Le dernier rapport de développement durable de Microsoft fait état d’une hausse de ses émissions de 29 % et de sa consommation d’eau de 23 %. Cela soulève des questions sur l’alignement de ces chiffres avec les objectifs de réduction des gaz à effet de serre. Nous sommes confrontés à une problématique qui dépasse largement l’aspect virtuel et séduisant que l’on peut attribuer à l’IA en première intention », conclut l’experte.
Usages raisonnés
Franck Gbenou
Les opportunités offertes par l’intelligence artificielle sont nombreuses. Mais son impact sur l’environnement est aussi considérable. Tout en le reconnaissant, Arnaud Julien rappelle que le développement des transports en commun est une partie de la solution pour lutter contre le dérèglement climatique.
L’IA peut faire partie de la solution si cette technologie permet de faire gagner des parts de marché à la mobilité partagée. Il faut, poursuit-il, en limiter l’usage et y avoir recours uniquement lorsqu’elle contribue à faire préférer le transport public
Une position unanimement partagée
Mathilde Villeneuve assure que le groupe RATP fait le choix de se tourner vers l’IA uniquement lorsque c’est réellement justifié, et en limitant les données utilisées. « Il est crucial d’innover pour rendre la mobilité accessible à tous. Mais ce serait dommage de compromettre nos efforts en matière de durabilité en nous précipitant sur l’IA sans discernement », confirme aussi Franck Gbenou qui milite pour un usage raisonné.
« Inutile de prendre une Ferrari pour faire les courses quand cela peut se faire avec une Twingo. C’est la même chose avec l’IA générative, il faut l’utiliser seulement quand cela présente un intérêt. Dans 99 % des cas, des modèles plus frugaux sont suffisants », estime-t-il. « L’IA générative aura un impact majeur sur la performance et la transformation digitale de Transdev. Il faut en comprendre les bénéfices et en maîtriser les risques pour construire une société plus durable», souligne également Arnaud Valhas.
Quant à Microsoft, le fournisseur de technologie s’est engagé à aller vers la neutralité carbone et maintient cet engagement, malgré la montée en puissance de l’intelligence artificielle. « Nous en sommes seulement au début de l’IA. Nous sommes en train d’optimiser nos méthodes pour trouver le traitement approprié et réduire notre impact, tout en étant pleinement conscients que c’est un défi complexe à relever », reconnait Pierre Lagarde.
Pour tenir son objectif, Microsoft prévoit de construire des datas centers avec des matériaux plus légers. La société française a aussi annoncé la création de ses propres puces et travaille sur sa consommation d’eau et sur l’optimisation du refroidissement de ses data centers, en privilégiant des systèmes de refroidissement liquide plutôt qu’air. « Nous nous sommes engagés à publier notre rapport environnemental, ce qui nous oblige à investir pour nous améliorer », poursuit Pierre Lagarde.
Et Arnaud Julien de conclure : « L’IA n’a que deux ans. Nous sommes encore dans l’inconnu, mais il faut d’ores et déja faire attention à limiter l’empreinte environnementale de l’intelligence artificielle générative. C’est une responsabilité collective du monde de la tech. Nous devons avoir une vision systémique pour garder le cap d’une société plus durable, qui passe notamment par la mobilité partagée».
Atelier d’expert
Monique Agier
Trois questions à Monique Agier, directrice des investissements de la Caisse des Dépôts
VRT. Où en est le déploiement des bornes de recharge électrique en France ? Monique Agier. Le taux de pénétration des véhicules électriques reste encore limité. Mais concernant les bornes de recharge, alors que nous étions considérés comme de mauvais élèves il y a encore trois ans, nous sommes désormais en avance sur la moyenne européenne. Nous avons installé 120 000 bornes de recharge accessibles au grand public, dont 30 000 de plus en un an.
Nous avons vu l’émergence de nombreuses initiatives privées qui ont fait passer le nombre de points de recharge rapide de 10 000 à 18 000. Le réseau a anticipé le déploiement du parc de véhicules électriques.
VRT. Quel est le rôle de la Caisse des Dépôts ? M. A. Nous jouons un rôle dans le déploiement des mobilités au sein des territoires. Nous accompagnons les collectivités dans l’élaboration de leurs schémas directeurs d’installation de bornes de recharge électriques, ainsi que les opérateurs qui répondent à leurs appels d’offres. Nous les aidons à déployer des solutions de recharge rapide.
Et pour garantir à chacun de pouvoir disposer d’une prise de recharge à proximité de son domicile, nous avons créé Logivolt, une filiale qui finance l’installation de prises dans les copropriétés. Nous avons engagé plus de 500 millions d’euros pour financer 60 000 bornes publiques et 150 000 bornes dans les copropriétés.
VRT. Quels sont vos objectifs ? M. A. Nous visons les 300 000 points de charge publics d’ici dix ans, dont 80 000 en recharge rapide, ainsi qu’un parc de 7 millions de véhicules électriques. Nous voulons aussi jouer un rôle dans la transition des poids lourds vers l’électrique et accompagner l’émergence d’un parc de véhicules accessible à tous.
Bien que le secteur privé se soit déjà engagé dans ce domaine, le public a également un rôle à jouer, et les besoins en subventions seront réels. Ils devront être ciblés afin de trouver le bon équilibre.