Le compte à rebours est lancé pour Jean-Pierre Farandou. Le PDG de la SNCF devra quitter le groupe au moment où une assemblée générale validera le nom de son successeur désigné par le Président de la République sur proposition du Premier ministre. Sans doute fin mai, voire en juin.
C’est donc l’heure du bilan pour le plus cheminot des présidents de la SNCF, qui aura atteint le 4 juillet prochain la limite d’âge pour ce poste : 68 ans. Car pour Jean-Pierre Farandou, cette grande maison rassemble « une famille ». Il parle « cheminot première langue », avait coutume de dire Guillaume Pepy qui l’a précédé à la présidence de la SNCF.
Pour avoir fait quasiment toute sa carrière dans le groupe, il en connaît tous les arcanes. Originaire du sud ouest, ingénieur des Mines de Paris, il a occupé différents postes de la production, à l’exploitation, en passant par le marketing… et a gravi rapidement les marches en accédant à de hauts postes de direction.
Quand il est nommé à la tête du groupe, fin 2019, c’est donc la consécration. Mais aussi le début d’un vrai challenge puisque son arrivée aux commandes d’un poste, déjà réputé comme l’un des plus difficiles de la République, sera en plus marquée par une succession de crises externes, Covid, guerre en Ukraine, réforme des retraites, fin du recrutement au statut….
Concurrence toute !
Début 2020, il doit mettre en place la « nouvelle SNCF » décomposée en une société mère et des SA filles de plein exercice. L’arrivée de la concurrence dans les transports régionaux le pousse aussi à créer systématiquement, en coordination avec le management de SNCF Voyageurs, des filiales pour répondre aux appels d’offres en vue d’exploiter des lignes de TER.
Il estime que dans quelques années, l’ouverture à la concurrence concernera 100 % des activités du groupe. La réponse passe par des sociétés dédiées et filialisées, adaptées à leur marché particulier.
L’autre versant de la stratégie, c’est d’aller ferrailler à l’international pour récupérer le chiffre d’affaires qui sera perdu sur le marché domestique.
L’objectif est de doubler l’activité à l’international qui représente aujourd’hui 3 milliards d’euros sur un total de dix milliards. Les bases de la stratégie sont posées. La SNCF historique devrait en sortir profondément changée.
Mais cet avenir tout tracé passe mal auprès des syndicats de la SNCF. C’est d’ailleurs l’un de leurs principaux reproches. Et pourtant, commente Fabrice Charrière, le secrétaire général de l’Unsa-Ferroviaire « il a l’esprit groupe chevillé au coeur ».
Des bénéfices réinvestis dans les trains et le réseau
Quand il prend les commandes, les comptes sont dégradés, mis à mal par une grève dure contre la réforme des retraites, puis le Covid. Il engage un plan d’économie, obtient l’aide du gouvernement pour affronter la crise sanitaire et bénéficie par la suite d’un fort engouement des Français pour le train. Résultat, il peut présenter de confortables bénéfices.
Le PDG de la SNCF, qui se targue d’avoir redressé les comptes, assume le double rôle de cette compagnie pas comme les autres : la SNCF gagne de l’argent utilisé prioritairement pour investir dans l’achat de rames TGV, faire face à la demande et remédier au manque de matériel roulant. Et pour abonder un fonds de concours afin d’entretenir le réseau ferré. En 2024, la SNCF a affiché 1,6 milliard d’euros de bénéfices pour la quatrième année consécutive.
100 milliards pour le fer
Avec son sens du contact, son accent chantant et une certaine faconde, il prend son bâton de pèlerin pour aller sur un autre front : obtenir des financements en faveur du rail et accélérer le report modal. Un lobbying réussi puisqu’il parvient à convaincre Elisabeth Borne, alors Première ministre, d’annoncer 100 milliards d’euros pour le ferroviaire. Mais inabouti car on attend toujours la concrétisation. La conférence sur le financement, qui doit débuter mi-mai, doit permettre de trouver des ressources pérennes pour le transport public.
Fibre sociale
Le dirigeant prend régulièrement la parole pour s’offusquer du SNCF-bashing et défendre les cheminots quand ils sont attaqués. Il soigne aussi tout particulièrement les relations avec les organisations syndicales. Jean-Pierre Farandou veut en faire un marqueur fort de son mandat. « Quand je suis arrivé à la SNCF fin 2019, il y avait une rupture, une glaciation des relations sociales. J’ai rétabli le dialogue, il a été nourri et réussi », nous avait-il affirmé lors d’une interview publiée par VRT le 3 mai 2024. « Concurrence, discontinuité de Fret SNCF…, les enjeux sociaux sont énormes. On ne peut pas embarquer 150 000 cheminots dans un projet de transformation sans les représentants du personnel. Sinon, c’est la porte ouverte aux collectifs et alors là, c’est très compliqué… ».
Plusieurs accords importants ont été signés sous son égide. Parfois par tous les syndicats, comme cela a été le cas pour l’accord sur la cessation anticipée d’activités. Ce texte a permis de calmer l’ambiance sociale au sein de l’entreprise avant les JO comme cela lui avait été demandé.
Mais il a été fortement critiqué par Bercy dans le contexte de la réforme des retraites car jugé trop généreux. Et lui a sans doute coûté son poste qui aurait pu être prolongé. D’où un goût amer pour Jean-Pierre Farandou qui ne connaît pourtant que trop bien les injonctions contradictoires auxquelles un président de la SNCF est régulièrement confronté… Le patron du ferroviaire campe sur ses positions. Il est, dit-il, « un infatigable du dialogue social ».
C’est pourtant une menace sociale qui pourrait ternir sa sortie : les préavis de grève des contrôleurs durant les ponts de mai et en juin font remonter la pression sur les dirigeants de la compagnie. Le collectif des contrôleurs, apparu il y a un an et demi sur Facebook et appuyé par Sud Rail, fait planer une menace latente. La CGT, qui les colle aux talons, aussi. Un dernier défi sur le chemin de Jean-Pierre Farandou.
Fabrice Charrière , secrétaire général de l’Unsa-Ferroviaire
« C’est un vrai cheminot, qui a le sens du social et du collectif. Il a oeuvré pour le bien commun et a su défendre les cheminots. il a essayé de garder l’esprit groupe. C’est aussi un homme de dialogue. Il a fait progresser le dialogue social et a réussi à faire signer des accords importants souvent dans le calme, par les syndicats, et même parfois par tous les syndicats comme cela a été le cas pour l’accord sur la cessation anticipée.
Récemment, nous avons encore signé un accord sur une mutuelle santé et prévoyance unique pour tous les cheminots. Il y a bémol : il a créé des filiales pour répondre aux appels d’offres sur les TER, alors que ce n’était pas forcément obligatoire. C’est un choix qu’il assume pour gagner des marchés. Il porte ses engagements avec conviction, et cela se respecte ».
« Jean-Pierre Farandou est allé trop loin dans la mise en œuvre de la concurrence »
Thierry Nier, secrétaire général de la CGT Cheminots
« Ce n’est pas donné à tout le monde de créer les conditions du débat, d’écouter, de tenter de comprendre les contradictions et les désaccords. Et entre la direction et la CGT, il y en avait beaucoup ! Un patron nommé par l’Etat a une feuille de route, on lui fixe un cadre, des consignes qu’il applique parfois avec zèle. On peut considérer qu’on a eu avec lui des temps de discussions. C’est certainement l’une de ses réussites. Dans les négociations sur les fins de carrière, il a tenu la ligne qui lui était imposée par son actionnaire mais il a su entendre nos arguments.
On a pu aller jusqu’au bout et les quatre organisations syndicales ont signé. Il a assumé que le rapport de force soit favorable aux salariés, ce que sont loin d’accepter tous les dirigeants. On a obtenu un accord de très haut niveau. En revanche, il est allé trop loin dans la mise en œuvre de la concurrence en imposant que sur chaque appel d’offres, la SNCF crée une filiale dédiée.
C’est pour moi un élément très négatif de son bilan. Créer une filiale implique un transfert de personnel, un rabougrissement des droits des salariés et une fragmentation de l’entreprise. Toutes les régions ne l’imposaient pas dans leur cahier des charges. C’est sa décision. Il pouvait y avoir une autre logique, sans transfert des cheminots vers une filiale étanche. C’est peut-être un cheminot, mais qui a passé des années chez Keolis dans un secteur concurrentiel. C’est pour cela qu’il a été choisi pour remplacer Guillaume Pepy. Et il a été l’homme de la situation.
« Le bilan du mandat de Jean-Pierre Farandou, c’est avant tout une frustration : il se revendique de la famille cheminote. C’est vrai, c’est un patron issu du sérail. Il a joué son rôle pour faire du lobbying en faveur du ferroviaire et il a rassuré les cheminots quand il est monté au créneau pour les défendre. Mais c’est aussi de la com. En réalité, il a fait le service minimum.
Car, dans le même temps, il a contribué activement à démanteler le groupe SNCF, y compris dans le fret. Il est responsable de la mise en place de filiales privées dans le cadre de l’ouverture à la concurrence. Nous sommes conscients que la SNCF est une entreprise à part. Mais Jean-Pierre Farandou sait que quand on balkanise une entreprise, elle est moins efficace. Et qu’il y a un impact fort sur les conditions de travail des salariés ».
Thomas Cavel, secrétaire général de la CFDT cheminots
« Il a su parvenir à un équilibre entre l’économique et le social, qui a abouti à différents accords : celui sur les fins de carrière, notamment. L’histoire ce cet accord a été très compliquée alors qu’il est socialement juste. Il répondait au thème des conditions de travail, de l’organisation et la pénibilité.
On sortait de la réforme calamiteuse sur les retraites et le gouvernement avait renvoyé la question de la pénibilité vers les branches et les entreprises. C’est un vrai accord de progrès social, un juste retour de la richesse produite par les cheminots. Et il ne coûte rien aux usagers, ni aux contribuables.
Par ailleurs, sous le mandat de Guillaume Pepy, nous avions connu des gels de salaires pendant des années.
La méthode a changé, liée aux résultats financiers de la SNCF, mais Jean- Pierre Farandou a choisi de redistribuer les richesses aux salariés. Tous ces accords ont apporté du progrès social.
Toutefois, il a appliqué le cadre légal et réglementaire de la réforme ferroviaire de 2020, en créant des filiales ayant parfois des intérêts divergents. Difficile dans ces conditions de faire groupe. Enfin, Jean-Pierre Farandou n’a pas défendu le fret ferroviaire face à la Commission européenne, qui aurait dû mener son enquête jusqu’au bout ».