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  • Gouvernance : la CGT propose  « un système où il n’y a plus de RFF » Par Gilbert Garrel, secrétaire général de la CGT Cheminots

    Gouvernance : la CGT propose « un système où il n’y a plus de RFF » Par Gilbert Garrel, secrétaire général de la CGT Cheminots

    Invité à réagir sur les Assises du ferroviaire, Gilbert Garrel déplore qu’elles n’aient pas fait l’objet d’un véritable débat public et qu’elles n’aient pas exploré toutes les pistes de réflexion, que ce soit pour envisager des solutions répondant aux attentes du pays ou en matière de gouvernance efficace de l’entreprise. Ville, Rail & Transports. Vous aviez manifesté pour réclamer un débat sur le ferroviaire. Les Assises ont-elles répondu à vos attentes ?
    Gilbert Garrel. Les Assises ne se sont pas engagées de la bonne manière. On est parti de réflexions libérales, avec pour objectifs la concurrence libre et l’équilibre économique. On a très peu tenu compte de la place que doit tenir le ferroviaire dans le transport national, de la réponse à apporter aux besoins de la population, du rôle du ferroviaire dans la réindustrialisation du territoire. Tout a été pris à l’envers, avec des présidents englués dans une dimension économique et qui n’ont pas pris en compte deux autres critères de développement durable : le social et l’environnemental.

    VR&T. Ce débat a largement évoqué l’impact de l’ouverture à la concurrence…
    G. G. Avant toute évolution, il aurait fallu faire un retour d’expérience de la directive 91-440 et du premier paquet ferroviaire. Ce qui n’a toujours pas été fait. Cette directive prévoyait le désendettement du système, qui a été effectué en Allemagne, mais pas en France. Or, on s’est vite rendu compte du poids énorme de la dette ! Malgré cette absence de bilan, la concurrence est présentée comme un fait inéluctable. Et pourtant, le fret montre bien que l’ouverture à la concurrence n’a rien réglé, bien au contraire.

    VR&T. Les Assises ont donné l’occasion de comparer les expériences entre divers pays européens. Qu’en retenez-vous ?
    G. G. Les comparaisons faites avec les systèmes étrangers par certaines personnes dites qualifiées n’étaient absolument pas objectives. En Grande-Bretagne, on a un train pour les riches, avec une hausse de 12,5 % des tarifs en 2011. En Suède ? Le développement ferroviaire n’est pas lié à l’ouverture à la concurrence mais à un engagement fort de l’État, à la taxation des poids lourds, à des investissements énormes pour développer le ferroviaire, à l’attention à l’environnement… Et puis, lors d’un récent colloque organisé par les CCE de la SNCF et de RFF, des syndicalistes suédois nous ont dit qu’aujourd’hui le système conduit à une casse des conditions sociales. Et le pays commence à avoir de sérieux problèmes de sécurité. En Espagne, il y a des trains de banlieue vétustes autour des grandes métropoles, de la grande vitesse pour les riches, les autres prennent le bus, et il n’y a pas de fret. Est-ce cela qu’on veut ?

    VR&T. La concurrence est effective en France dans d’autres secteurs. Le chemin de fer doit-il faire exception ?
    G. G. Dans les secteurs libéralisés, l’eau, l’aérien, la poste, l’énergie, la santé, la concurrence a peu souvent entraîné des hausses de qualité et rarement des baisses de tarifs. Il y a un point commun : une dégradation des conditions sociales des salariés. Le pays est en droit d’avoir un vrai débat public national, à partir duquel on peut prendre des décisions, tout en restant dans la législation européenne, qui n’oblige en rien à ouvrir à la concurrence.

    VR&T. Pourtant, dans le ferroviaire, déjà, l’ouverture à la concurrence s’annonce aussi sur les trains d’équilibre du territoire.
    G. G. Et pour ce faire on va subventionner fortement le matériel, la modernisation des lignes ! Ce serait injuste de mobiliser des subventions publiques pour attribuer ces lignes à des privés. Alors que la SNCF a dû se débrouiller avec des subventions très basses, y compris dans la convention TET conclue jusqu’en 2013.
    Surtout, dans la question de la concurrence, il y a les conditions sociales. Tout le monde parle de cadre social harmonisé. On ne parle à ce propos que de la réglementation du travail. Mais il y a des clauses statutaires qui sont directement visées, comme le financement du T2, c’est-à-dire la partie de nos cotisations salariales qui sert à financer notre régime spécifique, qu’il est question de supprimer. Je rappelle que ce T2 est entièrement payé par nos cotisations. Il n’a rien à voir avec la compensation versée par l’État pour notre régime de retraite, conformément à une clause européenne, du fait du déséquilibre démographique induit par les efforts de productivité et les réductions d’effectifs que l’État nous impose depuis des années. Le T2 garantit tout ce que nous avons négocié en 2007 : la pénibilité, l’ouverture des droits à la retraite à 55 ans – même si cette possibilité est écornée –, ou le fait que nos retraités sont payés au trimestre à échoir. Or, ce T2, pour les trains régionaux, Guillaume Pepy voudrait le refacturer aux régions, ce qu’elles ne peuvent que refuser. Et ce qui est une façon de conduire à sa suppression, en montrant qu’on ne peut pas le financer.
    La dernière tendance, c’est d’embaucher hors statut pour faire mourir le système. Actuellement, dans l’établissement public SNCF, on recrute environ 50 % des cadres hors statut, et 20 % de l’ensemble des cheminots. Normalement, les embauches hors statut, dans l’Epic, devraient se conformer à des normes précises que la SNCF contourne. Et puis, dans le déroulement de carrière, il y a la volonté d’abroger la partie liée à l’ancienneté. Lorsqu’on s’attaque au statut, il faut avoir conscience du fait que c’est un avantage à mesurer à sa juste valeur, avec ce qu’il permet d’indépendance des salariés par rapport aux pouvoirs politiques et aux pouvoirs économiques. Cela a un impact direct sur la sécurité. Quand nous sommes au taquet, on dit stop.

    VR&T. Pas les autres salariés d’entreprises ferroviaires privées ?
    G. G. Chez ECR, on voit des conducteurs travailler 13-14 heures. Des journées de travail inimaginables, avec 200 km en voiture pour prendre son poste, puis 200 à 300 km sur une locomotive. Avant d’attaquer ce qui est considéré comme la journée de travail, le conducteur a déjà fait cinq-six heures… L’indépendance constitutive du statut permet de fournir un service public de qualité. Dans le système privé, on est loin de cela. Nous avons les expériences de l’aérien, du routier, du maritime. Le chemin de fer se transforme en entrant dans cette jungle. Les franchissements de carré, les défauts d’essais de freins commencent à se généraliser.

    VR&T. L’EPSF n’évoque pas une recrudescence du nombre d’incidents depuis
    l’arrivée de la concurrence…
    G. G. L’EPSF dit surtout qu’il n’a pas les moyens de jouer les gendarmes du rail, pas la possibilité de mesurer. Mais beaucoup de signaux d’alarme s’allument et l’on en tient moins compte qu’avant. On banalise certains incidents de sécurité, tant qu’ils ne provoquent pas d’accidents. Attention à ce qui peut arriver lorsque les salariés sont managés seulement par des critères économiques. Comme dans le ferroviaire, les marges bénéficiaires ne peuvent être que très réduites, lorsque le privé arrive, il joue sur les conditions sociales et la productivité. Cela a un impact sur la sécurité. Lors des Assises, ces questions ont été largement occultées.

    VR&T. En ce qui concerne la gouvernance du système, êtes-vous en plein accord avec la direction de la SNCF ?
    G. G. On nous dit qu’il y a seulement deux voies possibles. Aller plus loin dans l’éclatement du système. Mais partout où l’on est allé très loin, on a multiplié les interfaces, sans diminuer les coûts, et chacun travaille en fonction de ses impératifs internes. Cela s’est vu à la suite du récent changement de service en France. RFF était obnubilé par les travaux à moindre coût, la SNCF par le fait de faire passer ses trains. Chacun a tiré dans son sens !
    Et puis il y a la holding à l’allemande, comme le demande Guillaume Pepy. Mais attention, la SNCF est allée très loin dans la séparation par activités. Cela entraîne des conflits dans la SNCF et un vrai gaspillage de moyens humains et matériels. La proposition CGT, c’est qu’il faut un intégrateur, avec la possibilité d’utiliser les moyens pour rendre l’ensemble cohérent. Un exemple : actuellement, sur Bordeaux, il y a 10 conducteurs de trop au Fret, qu’on ne peut pas utiliser ailleurs, alors qu’il en manque 20 pour Voyages et TER. C’est une aberration complète alors que les conducteurs sont capables de conduire tous les trains.
    De plus, séparer la roue du rail, dans un système aussi rigide que le ferroviaire, cela n’est pas bon. Y a-t-il d’ailleurs un autre système guidé où l’on sépare l’infrastructure et l’exploitation ? Les ascenseurs, le tram ? Il n’y en a pas. Comment organiser les travaux dans le ferroviaire sans convergence d’intérêts ? Et la sécurité c’est toute une chaîne : maintenance de la voie, du matériel. L’efficacité de tout le système passe par la coopération. En Suisse, tout le monde est autour de la table. On ne peut fonctionner que comme ça, du fait de la rigidité du ferroviaire. Chacun est assujetti à la qualité du travail que fait l’autre. Aussi faut-il une entreprise intégrée, avec des entités, mais une direction qui garantisse la coordination de l’ensemble des services. Ce serait notre troisième voie.

    VR&T. Une telle voie peut-elle être eurocompatible ?
    G. G. Cela suppose trois conditions. Que l’on renforce les pouvoirs de l’État à travers la Direction générale des infrastructures, des transports et de la mer (DGITM) qui serait chargée du développement du réseau, de la fixation du prix des sillons… L’Araf, comme il y a des opérateurs privés, doit être en capacité de vérifier que les critères d’attribution des moyens soient respectés. Et puis, il faut renforcer l’EPSF. Qu’elle devienne un vrai gendarme du rail, capable d’aller plus loin qu’une simple vérification du fait que les normes sont connues et appliquées. Tout ceci permettait un développement fort du rail, conforme aux orientations du Grenelle. Et, dans ce système, il n’y a plus de RFF.

    VR&T. Comment financer le ferroviaire de demain ?
    G. G. Nicolas Baverez dit qu’il manque 1,5 milliard par an, et il veut baisser les coûts. Il recommande les gains de productivité, la sous-traitance, la mise en concurrence d’entreprises de travaux, l’attaque du statut des cheminots, du T2, du déroulement des carrières… Or, la dette qui pèse tant sur le système devrait en fait être dans le budget de l’État. La dette ferroviaire, c’est 32 milliards et donc 1 milliard d’intérêts par an pour RFF. Si on la requalifie en dette de l’État, ce sera à un taux beaucoup plus bas, ceux que l’on fait aux banques, à 1 % au lieu de 5 %. Actuellement pour faire face, on limite les travaux, on augmente les tarifs. On ne cherche pas des recettes nouvelles.
    Les régions paient de plus en plus. Pourquoi ne peuvent-elles pas bénéficier du Versement transport ? Je propose de plus de créer les conditions d’une épargne populaire, avec une sorte de Livret A dédié au financement de l’infrastructure. Et puis il faut stopper les injustices. Pour les routes, qui paie ? On évoque maintenant la taxe poids lourds pour 2013… Elle est toujours reportée en fonction du poids de ce lobby. La privatisation des autoroutes ? C’est deux milliards de bénéfices en 2011 et cela va augmenter tous les ans. Or elles pouvaient avec une part de leurs bénéfices financer les infrastructures de transport alternatives à la route. Il y a des moyens. Et puis, nous sommes dans un système où, quand un centre commercial ou un parc de loisirs s’installe, l’État se charge d’amener les clients, les employés. Il faut qu’il y ait une contribution de ceux à qui le transport profite. On ne responsabilise pas les entreprises sur ce point.

    VR&T. Depuis le 16 juin 2011, date de votre manifestation, les choses n’auraient pas avancé ?
    G. G. Nathalie Kosciusko-Morizet nous avait dit alors : « Je vous ai entendus, il va y avoir un débat public. » Il n’a jamais eu lieu, car les Assises n’ont pas été un débat public. Il n’y a pas 10 % de cheminots qui savent qu’il y a eu des Assises ferroviaires. Et l’on n’a retenu que ce que l’on voulait retenir. Face à cela, nous avons créé sur le territoire nos états généraux, pas seulement entre cheminots. Sur la pertinence du service public, le rôle de l’État, la problématique posée par le fait d’avoir des voies pour tout le monde dans un système hyperrigide. Tout cela mérite un débat d’une autre nature. La prochaine étape de nos états généraux, c’est l’invitation lancée aux politiques lors d’un meeting le 4 avril à Paris. Nous voulons en particulier faire s’exprimer les députés européens. Car il y a des élus qui, écharpe en bandoulière, manifestent aux côtés des cheminots pour garder un guichet, ou leur ligne, et qui, dans le même temps, prennent à Strasbourg des décisions qui vont complètement dans un sens contraire, celui de l’éclatement du système, de l’ouverture à la concurrence, des seuls critères de rentabilité… Nicolas Baverez évoque la fermeture de 11 200 km de ligne, soit plus de 30 % du réseau, si les régions ne financent pas les déficits. On remplacerait les trains par des bus. Mais, sur certaines lignes, il y a du fret et des TER. Si on met des bus pour remplacer les TER, il n’y a plus de partage possible du coût de la ligne, et cela renchérit le coût du fret. Les choses sont complètement liées. On ne peut prendre les trains un par un. Il est important que le débat sur l’ensemble de ces questions ait lieu.

    Propos recueillis par François Dumont et Pascal Grassart

  • A force de ménager la chèvre et le chou… par Pierre-Louis Rochet, ancien PDG de Systra et de SNCF International

    A force de ménager la chèvre et le chou… par Pierre-Louis Rochet, ancien PDG de Systra et de SNCF International

    Le plaidoyer de Thierry Mignauw publié récemment dans nos colonnes en faveur d’un chemin de fer intégré a trouvé un lecteur attentif en la personne de Pierre-Louis Rochet. Un homme de l’art attentif, et critique. Car l’ancien président de Systra et de SNCF International juge inéluctable l’évolution européenne vers la séparation du gestionnaire d’infrastructure et de l’opérateur historique, selon le modèle mis en pratique aujourd’hui par les Suédois ou les Espagnols. L’ancien dirigeant y voit un gage d’efficacité, permettant notamment au réseau hexagonal de redevenir pleinement une vitrine du savoir-faire ferroviaire français à l’international. J’ai lu avec grand intérêt au sujet de la réforme ferroviaire le long plaidoyer de Thierry Mignauw dans le numéro du 21 février, remarquablement complet et étayé. Ayant eu une expérience internationale étendue et professionnellement variée, je me permets de faire un certain nombre de remarques sur le texte de mon ancien collègue.
    Tout d’abord, je suis aussi enclin que lui à regretter cette évolution européenne qui a détruit cette approche homogène nécessaire pour le fonctionnement du chemin de fer, système de transport à un seul degré de liberté, et je comprends parfaitement qu’il souhaite cette solution avec regroupement sous holding ! Ayant été autrefois chef d’établissement Infrastructure, puis Exploitation/commercial, je suis également sensible à l’aspect cohérence et système global, mais je pense que malheureusement l’évolution est inéluctable maintenant, et qu’en voulant en France « ménager la chèvre et le chou », nous nous sommes mis avec notre curieux montage GI/GID dans une situation ne pouvant pas permettre d’aboutir à des bons résultats.
    Tout le monde en convient, et je renforcerai seulement les points d’inquiétude mentionnés par Thierry Mignauw sur la situation actuelle, en rajoutant qu’il est clair, vu du côté des industriels de la voie, que beaucoup de progrès dans l’infrastructure n’ont pas été mis en œuvre en France ces dernières années en raison des querelles d’experts GI et GID face aux innovations proposées par les industriels, dont certaines n’ont donc pu à ce jour bénéficier au réseau. Le résultat est aussi que le réseau français n’est plus suffisamment une vitrine pour aider, comme auparavant, les industriels français à l’export, car ces derniers doivent aller d’abord vendre leurs produits innovants ailleurs, dans des pays où le GI unique a une capacité de décision rapide.
    En ce qui concerne le chapitre II au sujet des solutions autres qu’intégrées : bien entendu, toute solution intermédiaire est à proscrire, surtout si, comme j’ai cru comprendre, même avec le GI sous holding SNCF, un « new RFF » subsistant garderait un minimum de fonctions et peut-être même gérerait les demandes, ou au moins les recevrait, ainsi que les attributions de sillons ! Mais je pense de mon côté que la solution d’unification, « à la suédoise ou à l’espagnole », poussée jusqu’au bout, ne peut être maintenant que la voie efficace pour sortir de la situation actuelle très « péjorante » pour l’ensemble du système avec son gaspillage d’énergies, d’intelligences et de surcoûts.
    Et je ne partage pas certaines des objections soulevées : en particulier, je crois que le nouvel établissement serait bien entendu placé sous la pression du client, et non pas isolé, car c’est lui qui gérerait les demandes de sillons, c’est lui qui serait en contact avec les régions pour l’organisation des transports régionaux et l’attribution de leurs sillons, c’est lui qui aurait à gérer les gares pour le compte des différents opérateurs.
    Mais je suis bien d’accord avec Thierry Mignauw sur le fait que la concurrence intramodale comme, et également, celle avec les autres modes de transport doivent être bien régulées pour pouvoir s’exercer au mieux des intérêts de la collectivité ! Or ce n’est pas le cas aujourd’hui sur certains points aussi bien fiscaux que de support des coûts externes.
    Je regrette aussi qu’il dise que la concurrence dans le fret n’a pas permis de relancer la dynamique ! Je crois au contraire que sans elle la part ferroviaire du fret serait encore plus faible aujourd’hui, et que l’ouverture est même sans doute arrivée trop tard. A ma connaissance, en 2011, quasiment la moitié du nouveau trafic fret des opérateurs privés a été reprise au mode routier.
    Ne pouvant être schizophrène car ayant été chargé à une certaine époque de chercher à emmener la SNCF à l’international dans des exploitations privées, sur la base d’une excellente idée initiale du président Loïc Le Floch-Prigent, je ne peux qu’être favorable à la concurrence privée, et je suis persuadé que cela apporte des évolutions positives, mais bien entendu pas dans n’importe quelles conditions et sans régulation forte et claire, et effectivement Thierry Mignauw a raison dans sa liste des sujets qui seraient conditions de réussite.
    En tout cas, je ne pense pas que la SNCF et les cheminots, de l’Infra ou non, seraient perdants dans l’hypothèse de la séparation totale, si le cadre est bien clair, car il y aura moins de frustrations, moins de pertes de temps pour tous, y compris industriels, les rôles seront bien plus évidents qu’aujourd’hui, que cela soit pour l’Etat, une Araf forte, l’EPSF, le GI et les opérateurs dont la SNCF, les ingénieries et les industriels également, et cela devrait se faire dans une perspective dynamique du monde ferroviaire, où chacun pourra trouver de nouveau sa motivation dans le développement global de l’activité.
    En ce qui concerne les grands projets à l’international, nous avons gagné au début des années 90 en Corée du Sud la fourniture d’un système TGV, grâce à une SNCF forte, intégrée, et une approche bien coordonnée, mais récemment la partie espagnole a montré en Arabie saoudite qu’elle pouvait gagner la fourniture d’un tel système, avec en plus exploitation et maintenance sur douze ans, tout en étant clairement séparée en Espagne entre GI et opérateur historique, ce qui prouve bien que ce montage n’interdit pas d’être intelligent et de savoir travailler ensemble pour un succès à l’export !
    Enfin, à propos du « rêve » sur DB/SNCF, oui, nous avons rêvé à une époque d’une Europe où l’ensemble DB/SNCF aurait pu dominer, celle-ci gérant le trafic voyageurs, celle-là le trafic fret, et à peu près au même moment, je crois, un autre rêve existait : Siemens/Alstom avec basiquement tous les trains à grande vitesse fabriqués en France et les locomotives en Allemagne ! Nous sommes réveillés maintenant, la réalité est là, surtout financière, ne laissons pas couler ce bel outil qu’est le système ferroviaire, et espérons que notre montage en France évoluera vite dans des conditions surtout claires !

  • Dominique Bussereau : « J’espère qu’on ne va pas revenir à la SNCF de papa »

    Dominique Bussereau : « J’espère qu’on ne va pas revenir à la SNCF de papa »

    Entretien avec l’ex-ministre des Transports, président du conseil général de la Charente-Maritime

    Dominique Bussereau n’a pas de doute : il faut aller jusqu’au bout de la séparation RFF/SNCF et donner à Réseau ferré de France les moyens de devenir pleinement gestionnaire d’infrastructure. Il reste grand défenseur du projet de Snit qui trouve aujourd’hui plutôt des détracteurs. Très attentif à la qualité de service, l’ancien ministre décerne la mention « peut mieux faire » à la SNCF. Enfin, Dominique Busserau souhaite que le consensus entre les grandes forces démocratiques en matière de transport ne soit pas mis à mal par le débat électoral. Ville, Rail & Transports. Un débat a focalisé l’attention lors des Assises du ferroviaire, celui sur la gouvernance du système. Quelle est votre position ?
    Dominique Bussereau. Je suis fondamentalement hostile à une réunification SNCF-RFF. Une reconstitution de la situation du passé est d’ailleurs complètement impossible par rapport aux directives européennes. Quant à la holding à l’allemande tant vantée par certains, c’est une situation qui est considérée par l’Europe comme ne pouvant durer. Je ne suis donc ni pour un retour en arrière, ni pour une copie du modèle allemand, qui serait aussi une forme de retour en arrière.
    Il faut au contraire aller jusqu’au bout, que RFF gère et entretienne les infrastructures dont il est le propriétaire, soit en direct, en intégrant les agents de SNCF Infra, soit en faisant appel à d’autres prestataires, comme RFF le fait déjà dans des marchés de rénovation.

    VR&T.?Et comment fonctionner ensuite ?
    D. B.?Il faudra aller plus loin. Nous avons adopté des positions intermédiaires, sur Gares & Connexions, sur la Direction des circulations ferroviaires, mais après cette période de transition, il faudra sortir des ambiguïtés. Je suis favorable à une séparation entre l’opérateur historique et le gestionnaire d’infrastructure poussée à son terme, de telle façon que les choses soient claires pour tout le monde.

    VR&T.?Gares & Connexions joue pourtant bien le jeu…
    D. B.?C’est vrai, on l’a vu avec Thello. Mais, tout récemment, j’ai pris à la gare Montparnasse un train pour La Rochelle. On pouvait lire des messages sur des panneaux qui annonçaient qu’il y avait du retard du fait du déraillement d’un train d’une entreprise ferroviaire qui n’était pas la SNCF… J’ai demandé à Guillaume Pepy : « Si c’était un train de la SNCF, le dirait-on ? » De plus, dans le TGV, au-delà de Gares & Connexions, les contrôleurs attribuaient ce retard, sur instruction d’ailleurs, au « déraillement d’un train d’une entreprise ferroviaire privée ». C’était exact, mais ce n’était pas très fair-play, Guillaume Pepy me l’a d’ailleurs concédé. Cela partait à la limite d’un bon sentiment, pour bien expliquer les choses, mais ces messages étaient « limites » !

    VR&T. Un accord vient d’être trouvé sur les péages, quelle est sa portée ?
    D. B.?J’ai toujours poussé cet accord pour une vision à long terme des péages, entre la SNCF et RFF, et je crois que c’est un bon accord. Et, sur l’offre TGV, je suis content que Guillaume Pepy ait annoncé des achats de matériel. Car la méthode qui consiste à prolonger les TGV, ou à transformer les Corail en Téoz, puis les Téoz en Intercités, c’est un peu comme si on faisait monter les passagers d’Air France, sur un vol Paris – Nice, dans une Caravelle ou un Mercure dont on aurait changé les sièges et repeint la carlingue. On voit bien que dans l’attrait du TER, il y a ce qui vient du matériel, d’un confort différent qu’offrent des trains modernes et confortables, dans lesquels les clients sont fiers de voyager.
    Pour en revenir aux péages, je n’arrive pas à comprendre qu’il n’y ait que leur augmentation qui ait entraîné la moins forte progression de SNCF Voyages. Je ne voudrais pas qu’on revienne au bon vieux temps d’une entreprise subventionnée, qui ne gagnerait de l’argent que sur l’Ile-de-France parce que c’est le Stif qui paye, ou sur le TER parce ce que ce sont les régions qui payent. Je ne voudrais pas que l’on se désintéresse du TGV.

    VR&T. Comment faire pour que les TGV attirent plus de monde encore ?
    D. B.?La SNCF a su être imaginative, créer des TGV province – province, des Dijon – Nice, des Strasbourg – Montpellier. A part cela, je trouve que l’offre commerciale est assez décalée par rapport à l’évolution de la société. Je reviens du Canada, où j’ai pris un vieux train diesel qui n’a plus d’âge, qui circule sur voie unique, entre Québec et Montréal, et dont la vitesse commerciale n’est pas supérieure à 80 ou 90 km/h. Mais il y a un vrai service à bord, et une Wifi parfaite sur les trois heures de trajet. La SNCF n’a pas assez développé des produits pour prendre le TGV plus attractif.
    Je pense aussi à l’accueil Grands Voyageurs. Par rapport à ce que fait l’aérien, le ferroviaire a beaucoup de retard. J’utilise chaque semaine le salon Grands Voyageurs de Paris-Montparnasse… c’est assez terrifiant ! Il est fermé le week-end : les compagnies aériennes ferment-elles leurs salons ? Puis, le seul contact qu’on a avec les agents chargés de l’accueil, c’est de leur montrer sa carte pour prouver qu’on a le droit d’être là, cela rappelle le lycée quand il fallait montrer sa carte au surveillant… La SNCF a amélioré ses gares, a fait dans la signalétique des progrès de grande qualité. Mais les produits annexes autour du TGV n’ont pas été développés. La progression de la clientèle pourrait être plus importante qu’elle ne l’est.

    VR&T. Vous avez préparé la convention des Trains d’équilibre du territoire, qui a été signée par Thierry Mariani. Qu’en attendez-vous ?
    D. B.?Primo, je pense que l’avenir, ce sont des automoteurs qui peuvent se coupler et permettre des accélérations plus rapides. Cela permettra d’ailleurs d’avoir des gammes de matériel dans la continuité du TER. Les futurs matériels régionaux d’Alstom ou de Bombardier doivent être capables, dans une version intervilles, d’apporter un confort que les voyageurs aujourd’hui n’ont pas. Les premiers Corail sont entrés en service en 1975…
    Deuxio, je suis favorable à l’entrée d’opérateurs autres que la SNCF dans le TET. Car, autant la SNCF a été imaginative, comme je le disais, en inventant pour le TGV des nouvelles relations, autant, avec les TET, on est resté sur le Chaix de 1946… On fait des Caen – Tours, alors qu’on a une forte demande entre la Normandie, l’Aquitaine et la côte basque. En Allemagne, Veolia a créé des trains qui assurent des dessertes de la Baltique en partant des grandes villes de l’ex-Allemagne de l’Est, propose des Leipzig – Kiel sans arrêt à Berlin. L’opérateur a su faire venir une nouvelle clientèle en créant des liaisons nouvelles sur lesquelles il n’y a pas de concurrence aérienne. On pourrait être plus imaginatif. Mais cela implique de disposer de matériels différents, capables d’utiliser des lignes à grande vitesse, sur certains parcours, à 220 km/h. Le TET, on a repeint la façade, mais l’on a rien changé au commercial. C’est pourquoi j’avais souhaité une convention de trois ans. Pour que l’on puisse dans ce laps de temps se poser la question de l’ouverture à la concurrence de ces liaisons.

    VR&T. La concurrence des TET annoncée lors des Assises était donc inscrite en creux dans la convention ?
    D. B.?C’était « en creux » de ne pas se marier avec la SNCF trop longtemps, et de dire à la SNCF : est ce que vous allez nous proposer du nouveau matériel ? Je sais bien qu’il faut faire travailler les ateliers de Saintes, dans ma région, ou de Périgueux, mais il y a un moment où on ne pourra plus bricoler les Corail. Il faudra de plus se poser la question du service, car le TET, ce n’est pas que du cabotage, ce sont aussi des longs parcours fait par des gens qui n’ont pas d’autre solution de transport. Ceci suppose de leur apporter un minimum de service. Or le TET aujourd’hui, c’est, je dirais par définition, l’absence de service.

    VR&T. On est sorti des Assises avec le sentiment que le schéma national des infrastructures de transport mis au point par Jean-Louis Borloo et vous allait être entièrement réexaminé. Qu’en pensez-vous ?
    D. B.?Contrairement à mon ami Hervé Mariton, je ne pense pas qu’il y ait des choses folles dans le Snit. Pour Tours – Bordeaux, le financement de la partie publique est assuré par des collectivités de prolongement : par les collectivités du Limousin, qui ont l’espoir de Poitiers – Limoges, ou par des collectivités de Midi-Pyrénées. Il y a un engagement moral vis-à-vis de ceux qui financent une ligne qui leur permettra, ensuite, d’avoir des relations de bout en bout. Toulouse, qui est la quatrième ville de France, qui a un aéroport enclavé, de plus en plus demandé par Airbus pour ses vols d’essais, et qui offre donc de moins en moins de créneaux pour les passagers, doit être à trois heures de Paris et bénéficier de toutes les connexions. C’est évident. Les relations avec l’Espagne, il faudra les faire. Ou alors on rompt les relations politiques et économiques ! Nîmes – Montpellier, c’est aussi une demande forte de l’Espagne. La desserte de Nice, c’est compliqué, c’est très cher, mais on devra le faire. Nice est le deuxième aéroport français, si on veut du report modal, il faudra aller à Nice.
    Le projet de doublement de la LGV Sud-Est par l’Ouest me semble obligatoire aussi. J’en avais eu l’idée, que j’avais proposée à Jean-Louis Borloo et à Brice Hortefeux, en leur disant : on ne fera jamais un TGV Paris – Clermont, mais puisqu’il faudra doubler Paris – Lyon à terme, faisons une ligne qui mette la gare d’Austerlitz dans le réseau de la grande vitesse et qui règle le problème de tout le Massif central en reliant ensuite Lyon. Rien ne me semble fou dans le Snit.

    VR&T. Cela veut-il dire qu’il faut selon vous faire tout le Snit ?
    D. B. Le seul projet que je considère comme devant être revu, c’est le doublement par Amiens de la ligne conduisant au tunnel sous la Manche. Il faut profiter de la ligne nouvelle normande vers Caen, Rouen et Le Havre, qui pourra être ensuite prolongée jusqu’au tunnel, ce qui fait que cette ligne ne sera pas en cul-de-sac.

    VR&T. Et tout faire très vite ?
    D. B. Naturellement non. Il faudra trouver des financements. Il y aura des délais. Mais Toulouse, c’est une urgence. Cela dit, on peut faire des économies dans la réalisation des projets. Sur Tours – Bordeaux, on aurait pu faire un milliard d’économie si les maires d’alors n’avaient pas fait pression pour que les TGV desservent les centres-villes. La question a été intelligemment réglée à Reims ou à Besançon, avec des gares nouvelles qui ne sont pas trop éloignées de la ville et reliées par fer. Ce qui coûte cher, ce sont les raccordements au réseau classique pour desservir les centres-villes.
    Mais c’est aujourd’hui une réalité historique économique qu’un pays comme la France, qui a des difficultés, réalise à la fois la LGV jusqu’à Strasbourg, Le Mans – Rennes, Nîmes – Montpellier et Tours – Bordeaux. Et puis, cela dynamise ; une LGV, comme un tramway dans une ville, cela amène les responsables à repenser l’aménagement du territoire.
    Nous parlons des LGV ; mais il y a un autre projet très important, qui est le canal Seine – Nord. Il faut absolument le faire car, du fait – hélas !  – des problèmes de fret ferroviaire, il faut du fret fluvial en France. De toute façon il se fera. Nicolas Sarkozy y tient et, en cas d’alternance, du fait de l’implication des régions Picardie et Nord-Pas-de-Calais dans ce projet, il se fera aussi.

    VR&T. Comment se présente à ce propos le débat de la présidentielle sur les transports ?
    D. B. J’ai lu ce que dit Roland Ries, officieusement pour l’instant, des positions de François Hollande sur la gouvernance du ferroviaire, dont nous parlions pour commencer. Je vous l’ai dit, je ne pense pas du tout, contrairement à lui, qu’il faille réunifier l’infrastructure autour de la SNCF. Je vois bien les gens qui poussent dans cette direction. J’espère que les positions des candidats à la présidentielle seront équilibrées et modernes, et qu’on ne va pas revenir à la SNCF de papa. Ce point nous divise. De même, on peut avoir des sensibilités différentes sur la privatisation des aéroports. Pour le reste, la politique des transports en France est assez heureusement consensuelle.
    Si François Hollande était élu, vu le poids de Jean-Marc Ayrault, je ne vois pas un gouvernement socialiste renoncer à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Je ne le vois pas non plus renoncer à l’écotaxe pour les poids lourds en 2013. Je rappelle que la loi Grenelle a été votée à l’unanimité. Après, la politique a repris le dessus. Mais les transports, dans l’ensemble, sont un sujet assez consensuel. Au Gart, il n’y a pas de coupure droite-gauche sur les transports urbains. D’ailleurs, je n’ai pas de différents fondamentaux avec des conseillers qui travaillent pour le candidat Hollande, comme Pascal Auzannet, ou, dans le cadre de Terra Nova, Philippe Segrétain, qui sont des personnes que je connais bien et que j’apprécie.

    VR&T. Vous-même, travaillez-vous pour le candidat Sarkozy ?
    D. B. Je ferai ce qu’on me demandera de faire. Je crois que, sur les sujets de transports, il est important de conserver le consensus entre les grandes forces démocratiques qui peuvent diriger le pays. Nous avons assez d’occasions de nous disputer sur d’autres sujets !
        

    Propos recueillis par François DUMONT

  • Comment réussir la réforme ferroviaire par Thierry Mignauw

    Comment réussir la réforme ferroviaire par Thierry Mignauw

    Ancien dirigeant de la SNCF, partisan depuis toujours du maintien d’un système intégré, Thierry Mignauw invite la France à adopter une réforme à l’allemande, avec une SNCF puissante, une autorité de la concurrence forte, un cadre social harmonisé.?Une initiative franco-allemande permettrait de défendre des positions communes aux deux pays dans la discussion sur le quatrième paquet ferroviaire. I. La question de l’organisation doit maintenant être tranchée

    • Certains considèrent que l’importance que prend la question de l’organisation (on dit maintenant de la « gouvernance ») est excessive. Ce sujet ne prend une telle place que parce que l’organisation du travail est, dans son état présent, un obstacle au bon fonctionnement du chemin de fer. Je connais assez bien le fonctionnement du ferroviaire et les hommes qui le servent. Je peux assurer de toute la force de mon expérience qu’une organisation qui ne permet pas de maîtriser simultanément les composantes « sol » (l’infrastructure) et « mobile » (les trains) d’un mode de transport guidé à un seul degré de liberté ne peut pas fonctionner correctement. Aussi bien dans l’opérationnel (information des voyageurs, traitement des incidents, gestion du trafic qui ne se limite pas à la gestion des trains, etc.) que dans l’évolution dans le temps du mode de transport (automatisation, contrôle-commande, gestion de capacité, limitation du bruit, etc.). Je ne reviens pas ici sur tous les exemples que l’on peut donner.
    Je demande instamment à ceux qui donnent leur avis sur ces sujets ou qui possèdent le pouvoir de décision de se pencher un tout petit peu sur ces questions qui ne sont pas si difficiles à appréhender. Il est assez aisé de comprendre l’étroitesse du lien qui unit le mobile et l’infrastructure dans les métros, les RER, les trains de banlieue, les TGV, les trains à sustentation magnétique, l’aérotrain, les tramways, les métros automatiques, les téléphériques, télécabines et tire-fesses ! La plupart des grands progrès qui ont été réalisés depuis la création du chemin de fer, progrès qui font qu’il est toujours un mode de transport efficace dans nos économies modernes, ont été réalisés de manière conjointe sur l’infrastructure et sur les trains, dans une dynamique d’échanges, d’allers et retours, de mises au point et de tâtonnements.

    • Je voudrais que soient mieux comprises les souffrances qu’inflige ce système perpétuellement déréglé aux hommes et aux femmes qui ont la charge de le servir. Je les connais bien. Je sais combien est délicate l’alchimie de ce qu’on appelle « l’exploitation ». Cet art qui fait que les différents engrenages s’enclenchent avec bonheur. Ou bien, quand un seul est mal réglé ou mal conçu, je sais les grincements que produit la machine. A chacun de ces engrenages, il y a des hommes qui travaillent et qui ont naturellement à cœur que ça marche. Et au bout il y a des clients qui subissent les à-coups ! Quand la machine tourne rond, bien graissée, silencieuse, il n’y a presque rien à faire. Mais quand elle est perpétuellement déréglée, chacun s’agite en tout sens pour réparer, coller des rustines et pallier les dysfonctionnements. Ces hommes et ces femmes ne peuvent que constater la masse d’efforts qu’il leur faut déployer aujourd’hui pour faire marcher leur chemin de fer. Parce qu’on a édifié ces fameuses murailles de Chine, parce qu’on a délibérément coupé les circuits d’information mutuelle, parce qu’on a supprimé la coordination sur le terrain. Et encore, si cette somme d’efforts déployés était sûre d’aboutir. Mais il y a sans arrêt des ratés, des oublis, des mécanismes qui ne s’enclenchent plus. Quelle déception, quel découragement (quand ce n’est pas de l’amertume) il en résulte. Quelle perte de fierté devant la médiocrité des résultats ! J’ai vu des cheminots de tout grade effarés parce que nous leur faisons faire. Il y a tant de gens tellement intelligents dans tous ces organismes que l’on a créés depuis 1997 pour un si pauvre résultat. Nos collaborateurs ne nous suivent plus !

    • Nul besoin de se tourner vers le passé. Le chemin de fer dans lequel j’ai débuté en 1972 n’était pas meilleur que celui d’aujourd’hui. Je pense même le contraire. Sauf – et ce n’est pas une mince exception – l’effondrement du fret, je suis persuadé que nous sommes mieux aujourd’hui, avec en Ile-de-France le réseau RER et ses interconnexions de lignes dans Paris, de nouvelles lignes desservant les villes nouvelles et Roissy, avec des TER rénovés presque partout en place des antiques omnibus, le réseau des lignes à grande vitesse grâce auquel les TGV assurent plus de 80 % du trafic grandes lignes, une remarquable politique commerciale qui a fait du TGV le train de tous et qui a jugulé la concurrence aérienne.

    Je ne prône aucun retour en arrière. Je ne cultive aucune nostalgie. Seul compte l’avenir. Je suis simplement inquiet de trois choses :
    • la très médiocre qualité de service, au premier rang de laquelle je place la ponctualité des trains et la dégradation d’image qui en résulte,
    • le manque de perspectives de progrès du mode ferroviaire, alors que les signes de saturation sont de plus en plus nets et que les besoins, dans certains secteurs, sont considérables,
    • la faiblesse des gains d’efficacité en termes de baisse des prix des services rendus à la collectivité.
    Sur le premier point, je suis persuadé que le dérèglement du système qui résulte de la séparation stricte de l’infrastructure est à l’origine d’une part importante de la dégradation constatée, même si la perte de fiabilité du réseau dans un contexte de saturation croissante et l’importance des perturbations dues aux phénomènes environnementaux ne doivent pas non plus être négligées. Sur le second point, le manque de perspectives de progrès, j’ai le sentiment que le chemin de fer vit sur les acquis de la période précédente. Il n’invente pas assez. Pour ma part, je pense que les progrès les plus décisifs devraient venir de l’automatisation de certaines phases de l’exploitation, afin de régler avec davantage de précision et en sécurité la circulation des trains. Il pourrait en résulter davantage de fiabilité et plus de capacité. Alors que nous sommes un mode de transport guidé, nous prenons du retard sur les autres modes, aviation et même automobile, dont la recherche-développement est en pleine expansion sur ces sujets. Mais, là encore, la séparation de l’infrastructure stérilise ou rend beaucoup plus compliqués le progrès et la prise en compte du long terme. Le troisième point, le manque de progrès dans l’efficacité, n’est pas principalement lié à la séparation de l’infrastructure. J’y reviendrai à la fin de cet article.

    • La commission n° 2 des Assises du ferroviaire, sur la gouvernance, présidée par Mme Véronique Morali, a recommandé dans son rapport d’unifier le gestionnaire d’infrastructure (RFF) et le gestionnaire délégué, fonction actuellement dévolue à la SNCF, et de placer ce gestionnaire unifié au sein de la SNCF. Manifestement, si la commission s’est rapidement ralliée à l’idée de mettre fin à la dichotomie GI/GID, elle s’est longuement interrogée sur le fait de savoir s’il fallait maintenir un dualisme GI/exploitant principal ou s’il fallait adopter une solution dite « à l’allemande », où les deux entités sont réunies dans une holding (tout en réservant à une structure ad hoc, sous contrôle public, un certain nombre de fonctions essentielles). Ce n’est qu’au terme d’une réflexion approfondie que la commission a marqué sa préférence pour la deuxième solution. Ce parti n’était pas évident au point de départ et il n’en a que davantage de valeur.
    Et comme mes opinions personnelles rejoignent aussi ce choix, je n’en suis que plus heureux ! Je voudrais néanmoins tenter d’expliquer en quoi les autres solutions sont moins efficaces, c’est-à-dire faire le raisonnement qui montre, non que la solution du regroupement soit la meilleure (ce que j’ai fait jusqu’à maintenant), mais que toutes les autres sont moins bonnes. Je reviendrai ensuite sur la question de la concurrence. Et je finirai par les conditions de la réussite de la réforme du ferroviaire.

    II. Les solutions autres que la gestion intégrée sont moins efficaces

    • Une solution intermédiaire a été envisagée. Elle consiste à transférer à RFF toutes les fonctions « nobles » demeurant à la SNCF, telles que l’ingénierie de conception et de maintenance, les horaires, la direction de la circulation des trains, les fonctions systèmes, la recherche-développement, pour ne laisser à la SNCF, en matière d’infrastructure, que les tâches d’exécution.
    Cette solution constituerait un replâtrage de plus. Elle ne résiste pas à l’analyse. On accentuerait la dichotomie entre une tête, RFF, et des exécutants, abandonnés à la SNCF, sans mettre fin à cette curiosité exclusivement française qu’est le gestionnaire d’infrastructure délégué. On ne voit d’ailleurs pas quelle serait la légitimité de la SNCF, centrée sur sa fonction de transporteur, à abriter en son sein une entreprise de travaux comprenant des milliers d’agents de maintenance travaillant exclusivement pour RFF. En agissant ainsi, on donnerait l’impression à ces agents que l’on n’a pas voulu d’eux. Le discours implicite serait : « Il est probable que votre travail va s’assécher et sera confié à des entreprises externes. Mais nous ne voulons pas assumer la charge de la transition. » La SNCF ne serait pas en mesure de tenir un discours managérial crédible à ces cheminots, puisque les clefs de leur avenir seraient détenues par RFF. Une telle attitude serait indigne, on créerait une grande désespérance qui ne pourrait aboutir qu’à un chaudron social.
    Si la solution retenue devait être de confier à RFF la responsabilité totale de l’infra, alors il doit prendre le tout. Il ne peut pas faire le tri. Ce serait à lui ensuite de faire évoluer l’ensemble dont il aurait la responsabilité, de réaliser par exemple l’externalisation de la plupart des fonctions d’entretien et de travaux selon le modèle suédois, qui semble séduire.

    • La solution d’unification du gestionnaire d’infrastructure, c’est-à-dire du regroupement du GI (RFF) et du GID (part infra de la SNCF) au sein d’un établissement public unique, séparé de tout transporteur, ne me semble pas davantage résoudre les problèmes qui se posent à nous.
    Tout d’abord, si jamais elle était adoptée, alors il faudrait pousser la logique jusqu’au bout. Il ne peut y avoir de nouvelles étapes. Depuis quinze ans, il y a eu trop de désordre pour pouvoir se permettre de nouvelles tergiversations. Le regroupement devrait être complet et maximum au sein de ce nouvel établissement. La SNCF « subsistante » n’aurait plus aucune légitimité à gérer le système ferroviaire. Toute l’intelligence du système devrait passer du côté du gestionnaire d’infrastructure : sécurité du système, gestion des performances (vitesses, tonnages, bruit, capacités…), contrôle-commande, fiabilité, retour d’expérience, et cela tant dans la conception que dans l’opérationnel.
    Trois objections majeures peuvent être faites à cette solution. D’abord, on ne résoudrait qu’une part minoritaire des problèmes que pose la situation actuelle : l’interface gestionnaire/gestionnaire délégué serait simplifiée. Mais l’essentiel demeurerait : la coupure du système en deux parties antagonistes et l’impossibilité de l’optimiser dans sa globalité. Je n’y reviens pas.
    Second point : cet établissement ne serait pas placé sous la pression du client. Ses clients seraient les entreprises ferroviaires, mais pas directement les voyageurs qui sont dans les trains, ni même les autorités organisatrices de transport. La circulation d’un train qui est tous les jours en retard rapporte le même péage au GI que s’il est à l’heure. Et il ignore les voyageurs qui sont dans le train. Le problème de l’écoulement des flux de voyageurs sur les quais de certaines gares, l’information des voyageurs sur leur retard et la poursuite de leur voyage, le niveau de satisfaction ou d’insatisfaction des voyageurs et des élus ne remonteraient pas vers les prises de décision de ce gestionnaire, isolé de tout contact avec le service effectivement rendu. Ce point est crucial, tant je suis persuadé qu’un système comme le chemin de fer ne peut progresser que si progresse la reconnaissance, la prise en compte du client. La SNCF a eu beaucoup de mal à effectuer sa mue sur ce sujet, et la coupure de l’infra est une vraie régression. Enfin, et c’est au moins aussi important, je crois qu’on ne considère pas assez ce que deviendrait la SNCF réduite à son seul rôle de transporteur. Un transporteur dans un monde concurrentiel. Un transporteur comme les autres. Une entreprise banalisée. Il faudra alors en tirer toutes les conséquences.
    L’entreprise SNCF, centrée sur son unique mission de transporteur et placée dans un monde concurrentiel, devra pouvoir s’y battre sans entraves, sous peine d’être disqualifiée. Il ne sera plus possible de demander à la SNCF de jouer les solidarités territoriales, de maintenir les péréquations, de garder des dessertes déficitaires ou des tarifs contraires à ses intérêts commerciaux pendant qu’elle se ferait écrémer sur ses marchés les plus rentables. Sauf bien sûr à lui compenser financièrement toutes ses obligations par des contrats de service public. Le statut d’établissement public ne s’imposerait nullement, l’épineuse question du statut du personnel et du régime social des personnels se poserait.
    Ces évolutions ne se feront pas en un jour, mais elles sont certaines. Simplement, il faut être sûr que c’est bien cela que veulent les Français, l’opinion publique, les décideurs et les élus. A chacun de se déterminer en toute connaissance de cause. Après, il sera trop tard. Pour ma part, je rejette cette solution pour une double raison : elle ne résout pas le problème de l’optimisation globale du système ferroviaire ; elle comporte pour la SNCF une évolution inéluctable qui n’est pas mon choix. Mais, en même temps, je dois dire que je m’y rallierais si la voie que je préconise était fermée. L’année 2012 est cruciale en ce sens que le dilemme devra être tranché et que ceux qui recommanderaient des demi-mesures ne diraient pas les choses telles qu’elles sont.
    Mais, à un certain nombre de conditions, je crois que la réforme que j’appelle de mes vœux peut réussir. Avant d’en venir à ces conditions, je dois traiter de la question de la façon dont la concurrence peut-être introduite dans le modèle que je préconise et comment ce modèle peut être économiquement efficace.

    III. La concurrence et l’efficacité sont possibles dans un système intégré

    • En définitive, le modèle que je préconise est celui d’une entreprise ferroviaire intégrée dominante, mais contestable. Une entreprise intégrant fortement au plan industriel l’ensemble des composants du système ferroviaire, constituant ainsi un champion national de l’excellence française, porteuse d’une image internationale des savoir-faire de notre pays dans tous les compartiments de son activité : systèmes de transport à grande vitesse, systèmes de transport en milieu urbain et périurbain, systèmes de transport régionaux. Une entreprise appui de l’industrie ferroviaire. Une entreprise disposant d’une ingénierie de conception, de maintenance et d’exploitation fortement reconnue, mais ne disposant pas du monopole de l’expertise et challengée par des ingénieries externes. Une entreprise commercialement à la pointe grâce à un marketing aiguillonné par la puissance de la concurrence des autres modes ou des distributeurs/intégrateurs de services. Une entreprise constamment contestée par la concurrence des autres modes de transport et contestée sur ses marchés par un droit de libre accès et surtout une possibilité de mise en concurrence de ses droits d’exploitation. Une entreprise dominante sur un marché concurrentiel fortement régulé par une autorité de concurrence puissante.
    Ce modèle n’est pas stable par nature, il est même fortement en tension. Ce sera à l’autorité de concurrence d’effectuer les réglages qui en assure l’efficacité et à l’Etat de définir sa stratégie sur la place du ferroviaire dans le secteur des transports, dans le cadre de sa politique d’ensemble et de vérifier qu’elle est atteinte. C’est évidemment une vision beaucoup plus volontariste que celle de la main invisible du marché qui fixerait le point d’équilibre du système ferroviaire français.
    Deux questions subsistent : peut-on introduire la concurrence dans un tel modèle ; et si oui, comment ? Comment garantir l’efficacité d’un acteur pivot aussi puissant ?

    • Faut-il introduire la concurrence à l’intérieur du mode ferroviaire ? La question est vivement débattue et l’opinion interne à la SNCF y est souvent hostile, les syndicats en particulier. Dans ces conditions, les élus, de gauche en particulier mais pas seulement, sont extrêmement prudents dans leurs positions publiques. Ce qui ne les empêche pas de tenir en privé des propos plus nuancés et d’avoir d’autres positions au Parlement européen, où il faut composer. Nos gouvernements ont tout fait pour freiner le caractère obligatoire de l’ouverture du marché ferroviaire. On peut naturellement dire que la concurrence est déjà extrêmement vive avec les autres modes : la route, qui est dominante dans le fret comme pour les voyageurs, l’aérien, que le TGV n’a pas éliminé, les compagnies « low cost », françaises et étrangères, le maritime et la voie navigable pour le fret en Europe, l’autocar… la concurrence est partout. Et cette concurrence, elle, n’est que très peu régulée ; les règles sont mal appliquées ; la fraude, le dumping social, les pavillons de complaisance fleurissent. Un consensus de fait se satisfait de cette situation qui maintient une pression forte sur des prix anormalement bas et sur des taux de marge des entreprises très faibles.
    Plus personne ne se soucie vraiment de savoir comment sont payées les infrastructures des différents modes et quelle est la part des usagers et du contribuable, local et national. Plus grand monde ne se préoccupe de la façon dont les utilisateurs paient les effets externes, c’est-à-dire les nuisances qu’ils imposent aux autres ou à la collectivité. Personne ne se choque que les infrastructures routières soient gratuites en zone dense (en Ile-de-France par exemple), alors que c’est précisément là que les péages ferroviaires sont les plus élevés. On fait des Grenelle, on fait de grandes déclarations sur le fret et la réalité demeure à des années-lumière. Enfin, l’exemple du fret a montré que la concurrence n’a pas permis de relancer la dynamique du secteur.
    Tout cela est vrai. Tout cela n’est malheureusement pas nouveau. Pour autant, sommes-nous en position de refuser la concurrence intramodale ? Il nous faut regarder le monde tel qu’il est, et non tel que nous voudrions qu’il soit. Ce monde, au plan européen comme en France, croit majoritairement que le monopole est dépassé et que la concurrence doit exister. Nous ne pouvons refuser seuls. Nous devons évaluer le rapport de forces. Le fret nous a aussi montré qu’à force de vouloir avoir raison contre tous, nous connaissons un déclin accéléré et nous n’avons pas même évité la concurrence. Mais nous n’y étions pas prêts. Cet exemple repoussoir doit nous conduire à proposer un modèle tel que celui que je défends. Je veux pour la SNCF un avenir d’entreprise de service public au service de l’intérêt général, capable de progrès et de développement. Pas une entreprise attaquée de toute part, sur la défensive et en régression.

    • La concurrence est-elle possible avec un acteur principal qui maîtrise l’infrastructure ? J’ai déjà répondu à cette question : oui, c’est possible. La meilleure preuve en est qu’en Allemagne cela fonctionne ainsi et que le marché ferroviaire allemand est un des plus ouverts d’Europe. Je note que cela fonctionne également de cette façon en Amérique du Nord pour les marchandises : chaque entreprise est propriétaire de ses voies et possède des droits de circulation sur celles des autres, qui sont souvent aussi ses concurrentes.
    Pour que fonctionne un tel système, la première condition est qu’il existe un ensemble de règles claires qui régissent les conditions équitables d’accès au réseau. L’un des acquis de RFF est d’avoir largement édicté ces règles, même si elles sont perfectibles. De la même façon, les règles régissant d’éventuels appels d’offres de la part des autorités organisatrices de transport doivent être fixées. Les règles peuvent être aussi efficaces et aussi contraignantes que la séparation de l’infrastructure.
    Bien entendu, cette condition resterait lettre morte si une autorité de régulation puissante n’existait. Elle a déjà été créée, mais son pouvoir doit être renforcé. Elle doit disposer d’un pouvoir général de surveillance, d’un pouvoir particulier d’enquête et d’investigation, d’un pouvoir de sanction. Elle doit pouvoir annuler des décisions, placer des affaires délicates d’attribution de droits de circulation sous sa surveillance, les soumettre à un avis conforme de sa part, voire se réserver le pouvoir de prononcer elle-même certaines décisions susceptibles d’avoir valeur d’exemple. Elle doit pouvoir au minimum proposer de modifier les règles d’attribution, voire disposer du droit de les modifier elle-même. Elle peut être la voie de passage systématique de toutes les demandes d’accès au réseau, mais elle peut aussi n’évoquer les questions que par exception, pour éviter de s’asphyxier dans un processus purement formel.
    Pour terminer sur ce point, je voudrais dire aux tenants de la concurrence pure et parfaite que je voudrais qu’ils mettent la même énergie à vérifier que prévaut dans la concurrence avec la route ou le maritime le même esprit d’égalité que celui qu’ils exigent du chemin de fer. Enfin, je note que le droit de la concurrence n’est pas autant doté d’œillères qu’on veut bien le dire. Il préconise de regarder quel est le marché concerné et, sur ce marché, de vérifier que la concurrence améliore effectivement les conditions de fourniture du service. Si ce n’est pas le cas, des aménagements sont possibles.

    • Comment garantir l’efficacité d’un acteur pivot aussi puissant que le serait la SNCF dans le modèle que je préconise ? Je résume l’opinion souvent émise, que le lecteur trouvera remarquablement formulée dans un article du Pr Yves Crozet, opinion selon laquelle la question de la gouvernance est un faux problème, qui est mis en avant pour éviter de se poser la vraie question qui est le manque d’efficacité du système ferroviaire… et de la SNCF. Que toute entreprise publique en situation de monopole a tendance à confisquer à son profit (et au profit de ses salariés) le service public. Que seule la concurrence, et le fait de « challenger » l’entreprise publique par des entreprises privées, peut permettre de progresser. J’ai dit précédemment que la question de la gouvernance ne prend une telle importance qu’en raison de l’ampleur des dysfonctionnements et des surcoûts engendrés. J’ai dit et je redis qu’un modèle de concurrence par des règles fortes et fortement régulé par une autorité puissante était possible. Y a-t-il alors un avantage décisif à la gestion privée par rapport à la gestion publique ? La question peut-être longuement débattue. Je sais que la gestion déléguée de services publics à des entreprises privées est largement pratiquée par les collectivités, de droite comme de gauche. Je ne crois pas que l’on puisse trancher la question de façon uniforme. L’histoire, la culture, les circonstances pèsent de façon évidente. Je me contenterai de quelques remarques.
    La première est un peu facile : les tribulations de Veolia-Transdev ne convainquent pas de la vision de long terme de ces entreprises, du partenariat et de la relation de confiance que l’on peut établir. La seconde a trait au fonctionnement même des entreprises : elles sont un lieu où la richesse se crée et où elle se partage. Les tenants de la gestion privée pensent que l’entreprise privée est plus économe dans la consommation de moyens et produit donc plus de richesse ; et que l’entreprise publique, dans le partage de la richesse produite, favorise trop son personnel au détriment de ses clients. Autrement dit que la gestion privée met en place des processus de production plus productifs et que le personnel y profite moins de rentes de situation.
    Mais, à l’inverse, on peut constater que dans certaines gestions privées, le service de l’eau par exemple, ce n’est pas le client final qui bénéficie de prix plus bas, et que si le personnel y est moins favorisé, c’est essentiellement les entreprises et leur actionnariat qui est mieux rémunéré. Avantages des salariés versus profit des entreprises et rémunération des actionnaires : quel est le modèle le plus efficace pour le client final et pour la collectivité ?
    Le juge de paix pourrait être la productivité globale du système. Le Pr Crozet fait remarquer que les chemins de fer suisses ou allemands (tout aussi publics que les nôtres, oserais-je ajouter) ont réalisé dans un passé récent des gains de productivité considérables. L’entreprise que j’ai servie pendant 38 ans en a réalisé elle aussi : après l’élimination de la traction vapeur, l’électrification du réseau, l’automatisation des passages à niveau, la radio sol-train et la conduite à un seul agent des trains de marchandises, la modernisation et l’automatisation de la signalisation, la mécanisation de l’entretien de la voie et la massification des travaux, l’allongement des cycles d’entretien du matériel, la grande vitesse (qui, en diminuant les temps de parcours, augmente la productivité des moyens), la croissance du trafic voyageurs et du taux de remplissage des trains grâce à la réservation obligatoire, l’optimisation tarifaire, la vente sur Internet ont permis de considérables gains de productivité, le plus souvent liés à des progrès technologiques et à des investissements importants. Les parcs de matériel roulant comme les effectifs du personnel se sont considérablement réduits. Mais le rythme de ces progrès, importants du début des années 70 jusqu’au milieu des années 90, s’est ralenti depuis. La SNCF a perdu son rang de championne européenne de la productivité ferroviaire.
    Mais doit-on jeter le bébé avec l’eau du bain ? N’est-il pas possible d’établir, dans l’Europe et la France d’aujourd’hui, un modèle d’entreprise qui allie efficacité, service public, intérêt général et compétitivité internationale ? C’est pour moi le défi qui est devant nous dans une reconstruction hardie du système ferroviaire. À quelles conditions peut-on réussir ?

    IV. Comment réussir la réforme ferroviaire

    Inévitablement, il faut se poser la question des conditions de réussite (certains diraient des contreparties) d’une réforme qui soit efficace, durable, conforme aux idées que j’ai développées, acceptée par le plus grand nombre, que ce soit l’opinion publique, les élus ou les salariés des deux entreprises concernées, dans le monde tel qu’il est et dans le contexte européen et français de 2012.
    Dans le « deal » global, les sujets suivants pourraient être abordés :
    • l’acceptation (ou non) de la concurrence : j’ai dit mon opinion sur le sujet et sur le fait que nous devons l’accepter, sous certaines conditions, pour retrouver notre crédibilité française et européenne,
    • le « cadre social harmonisé » de la concurrence, là aussi français et européen : rude débat en perspective car pour certains l’efficacité du mode ferroviaire passe par une refonte de la réglementation du travail (c’est même une des principales attentes des tenants les plus acharnés de la concurrence pure et parfaite),
    • une autorité de concurrence forte, dont le but est de veiller à l’application des règles, à l’égalité de traitement et au droit d’accès, dans un système qui reste équilibré entre l’acteur principal et son rôle d’optimisation du système et ses concurrents ; j’ai déjà développé ce point,
    • la définition des missions relevant de l’Etat, en charge du développement économique durable, des transports en général, du mode ferroviaire, et auquel reviennent un certain nombre de fonctions (sécurité, propriété des infrastructures, investissements, maîtrise d’ouvrage, fixation et perception des péages, règles d’accès au réseau…) dont les contours et l’organisation doivent être précisés,
    • le rôle des régions et des autorités organisatrices de transport, notamment par rapport aux infrastructures, régions et AOT désireuses de jouer un rôle plus important,
    • un contrat pluriannuel de modernisation avec l’Etat, comprenant des engagements réciproques,
    • un pacte social interne, un accord-cadre sur le changement et ses conséquences sociales,
    • le statut de l’entreprise (Epic) et la définition d’éventuelles filiales,
    • le statut du personnel,
    • l’actionnariat salarié,
    • la productivité, etc.
    Cela fait beaucoup de sujets, tous ne seront pas abordés dans le cadre de la réforme. Il faut sans doute éviter de faire un trop gros paquet qui serait impossible à traiter. Mais rien ne sert non plus de se voiler la face et fermer pudiquement les yeux. Rien ne serait pire que de refermer le dossier en attendant des jours meilleurs.

    En définitive, le dispositif que j’appelle de mes vœux devrait inclure quatre éléments qui doivent jouer en même temps et interagir. Une initiative franco-allemande pour le quatrième paquet ferroviaire et la réévaluation des directives en vigueur, afin de rendre clairement possibles les solutions que nous préconisons. Cette initiative doit impliquer de façon forte le Parlement européen, qu’il faudra convaincre. Une réforme législative des textes français. Un contrat Etat-SNCF fixant les objectifs et les engagements de moyen terme des deux parties. Un pacte social interne renouvelé.
    Un tel dispositif pourrait être l’occasion d’une contribution démocratique nouvelle car l’avenir des services publics concerne profondément les citoyens. Ce pourrait être l’occasion d’un référendum d’initiative populaire ou d’un jury citoyen devant lequel partisans et adversaires de la réforme, économistes, experts viendraient expliquer les enjeux de la réforme proposée, et qui se prononcerait à l’issue du débat.
    En interne aux deux entreprises, le débat devra associer les organisations syndicales et les représentants du personnel. Afin de renforcer la force de la décision, une consultation interne pourrait être organisée, à condition de ne pas être vécue comme une manière de contourner les syndicats, mais comme une façon de donner la parole aux salariés.
    … Et si je rêve, un rapprochement SNCF-DB. Mais là, je rêve vraiment.
    Tout ceci ne constitue que des propositions qui n’engagent que moi et elles ne sont sans doute pas toutes à retenir. Mais ce dont je suis certain, c’est que l’année 2012 est cruciale et qu’il faut se donner tous les moyens pour faire aboutir la réforme ferroviaire.     

  • Rencontre après les Assises : la gouvernance n’en finit plus de faire débat

    Rencontre après les Assises : la gouvernance n’en finit plus de faire débat

    A l’initiative de Ville, Rail & Transports, et dans le cadre de la manifestation Transrail Connection 2012, une conférence-débat a réuni des acteurs majeurs du transport. Il s’agissait de faire le bilan des Assises du ferroviaire, clôturées en décembre dernier. La question de la gouvernance a dominé les débats, alors que l’ouverture à la concurrence met la pression sur le secteur. Animée par Gilles Savary, le président de la commission Europe des Assises, la conférence-débat post-Assises du ferroviaire avait un objectif : tirer les enseignements des différentes commissions, et revenir sur les thèmes qui y ont été abordés. « En quoi le secteur ferroviaire doit-il être réformé selon vous ? », a commencé par demander Gilles Savary aux participants à la table ronde. Emmanuel Delachambre, directeur général d’Euro Cargo Rail a répondu sans ambages : « Le système ne fonctionne pas. Le niveau de travaux a bon dos, mais la vérité c’est que nous n’arrivons plus à faire circuler correctement des trains », a-t-il déploré, avant de rappeler : « Nous sommes censés disposer de sillons deux mois à l’avance, mais depuis quelque temps, il s’agit seulement d’une dizaine de jours. »
    David Azéma, directeur général délégué du groupe SNCF, s’est fait un plaisir « d’abonder dans son sens ». Avant d’ajouter : « Les Assises ont ouvert avec quatre thèmes les raisons du dysfonctionnement. Il va falloir remettre le système à plat, et je pense qu’on peut y arriver en 4 ou 5 ans. Il faut se préparer à un travail de longue haleine et changer notre rapport au temps. »
    Jean-Yves Petit, représentant de l’Association des régions de France (ARF), et délégué Transports de la région Paca, a lui aussi fustigé la façon dont les choses se déroulent actuellement. « La réactivité de notre système est quasi nulle et entraîne des surcoûts qui retombent bien souvent sur les régions. Il n’y a pas de pilote et l’Etat ne joue pas son rôle. Les autorités régulatrices ne s’entendent pas entre elles », a-t-il asséné.
    La question de la gouvernance était en filigrane du débat jusque-là, mais elle n’a pas tardé à surgir directement. « Pour les voyageurs, c’est différent, mais pour le fret on sait bien que le problème vient de ce que RFF et ses interlocuteurs ne travaillent pas bien ensemble », a taclé Emmanuel Delachambre. Comme une perche tendue à David Azéma, qui a enfoncé le clou : « Suite aux Assises du ferroviaire on va unifier de facto les trois composantes que sont RFF, la DCF et l’infra SNCF. C’est une bonne chose, mais il n’est pas certain que cela suffira. »
    Après que Gilles Savary eut souligné que l’oraison funèbre de la loi de 1997 – créant RFF et faisant de la SNCF son gestionnaire d’infrastructure délégué – venait d’être prononcée, le débat s’est porté sur le financement du secteur. Il s’agissait là d’une autre des commissions des Assises du ferroviaire. « Il faut trouver de la recette dans le multimodal, ainsi que cela a été souligné lors des Assises », a revendiqué Rémi Cunin, président d’Egis Rail.
    Autre thème récurrent : l’ouverture prochaine à la concurrence. Gilles Savary l’a présenté ainsi : « Anticiper l’ouverture à la concurrence prévue pour 2015 a été une des conclusions des Assises. Il faut aussi faire des économies et accélérer la régionalisation. Qu’en pensez-vous ? » Francis Grass, directeur délégué de Veolia-Transdev a été très clair. « On touche là à des dossiers importants qui doivent être réglés par le législateur c’est évident ; le thème du rapprochement Infra, par exemple, était bienvenu. Mais il y a encore des clarifications à apporter sur certaines zones qui ne sont pas vraiment attribuées : qui s’occupera de l’info-voyageurs, de la billettique ? » Non sans une dose de provocation, l’animateur de la conférence a mis en avant le fait que « deux thèses s’affrontent : mettre les métiers de l’infrastructure dans RFF, ou les intégrer dans l’opérateur historique, à l’allemande, avec un risque que celui-ci se mette en travers. »
    David Azéma, en se faisant un fervent défenseur de l’ouverture du marché, lui a répondu : « De toute façon l’ouverture à la concurrence est actée et nous pensons que c’est une très bonne chose. Mais attention à ne pas tout mélanger : il n’y a pas de lien entre l’ouverture d’un marché et sa gouvernance. » Et de prendre pour exemple l’Allemagne, qui a ouvert largement son marché tout en maintenant un système ferroviaire intégré.
    En soulignant la complexité de cette thématique, Emmanuel Delachambre a souhaité que « ceux qui savent faire travaillent ensemble, et il faut qu’on leur permette de le faire. Peu importe chez qui. »
    Jean-Yves Petit a fait entendre la voix des régions sur le thème de l’ouverture à la concurrence, et il n’a pas été très amène : « C’est une erreur de penser que la concurrence va régler les problèmes. Les régions n’en ont pas besoin, parce que les besoins sont financiers. Personne n’a eu de réponse au problème du transport public régional pendant ces Assises » a-t-il achevé.
    Pour Gilles Savary la bonne solution est de développer une ressource affectée aux régions. Ce qui implique, a-t-il ajouté, que si une région décide de proposer du TER gratuit ou à un euro, c’est à elle, et non à l’Etat, d’en supporter le coût.
    Le pendant de ces enjeux est la situation sociale. Un sujet sensible, que Bruno Gazeau, délégué général de l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP) a abordé brièvement. « Sur le fret, il y aura une convention collective de branche. » Pour les voyageurs, « le temps de la confiance et de la négociation sera d’au moins 18 mois, et cela fait un peu court pour mettre les TER en concurrence en 2014 ».
    En guise de conclusion, David Azéma a estimé qu’il faut globalement « changer de temporalité ». Et de préciser que la situation actuelle peut se résumer de la façon suivante : « La Deutsche Bahn part à l’assaut de l’Europe ; en France on réfléchit. »
        

    Julien Sartre

    Si j’étais ministre des Transports…

    Gilles Savary a demandé à chacun des intervenants présents de se livrer à un petit exercice de projection : ce qu’il ferait s’il était ministre des Transports. Voici leurs réponses :
    • Emmanuel Delachambre, directeur général d’Euro Cargo Rail : « Je mettrais en place des mesures d’urgence pour le réseau, les opérateurs et les clients. J’accélérerais le regroupement des acteurs. Et je demande à la SNCF de trouver un nouveau contrat social. Il faut une nouvelle convention collective, parce que la SNCF est là encore pour longtemps et doit le rester. »
    • Bruno Gazeau, délégué général de l’UTP : n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.
    • Francis Grass, directeur délégué de Veolia-Transdev : « On parle d’expérimentation en 2014, mais il y a le sujet du matériel qu’il faut traiter maintenant. Le social je pense qu’il faut l’activer maintenant, de telle sorte que la négociation puisse commencer. On a un chantier de profession à mener avec la SNCF. »
    • Rémi Cunin, président d’Egis Rail : « Il faut trouver des sources de financement en pensant multimodal. »
    • David Azéma, directeur général délégué du groupe SNCF : « On doit arrêter de dire une chose à Bruxelles et de faire autre chose à Paris. Et on engage le nouveau pacte social. Il faut donner envie au groupe SNCF de se transformer. »
    • Jean-Yves Petit, représentant de l’ARF : « On fera en sorte que l’Etat assume son rôle. Ensuite, on fera une loi de programmation des financements du transport régional. »

  • Déportation : Alain Lipietz entretient la « légende noire » de la SNCF

    Déportation : Alain Lipietz entretient la « légende noire » de la SNCF

    Dans un livre qui vient de paraître, Alain Lipietz, économiste et ancien député vert européen, revient sur l’épopée judiciaire qui oppose la SNCF à des victimes de la Shoah, dont son père.?L’historien Georges Ribeill nous livre ici sa lecture de l’ouvrage, relevant son intérêt mais aussi ses faiblesses. Jusqu’en 2001, la jurisprudence interdisait de demander réparation pour les actes du « gouvernement illégal de Vichy ». Mais une fois levée cette amnistie de fait, Georges Lipietz et son frère Guy S. s’empressèrent aussitôt de demander réparation pour leur transfèrement (1) de Toulouse à Drancy le 10 mai 1944. À l’issue d’une longue saga judiciaire, le 6 juin 2006, le tribunal administratif de Toulouse condamnait l’État et la SNCF à verser 15 000 euros d’indemnités à chaque déporté, à raison de deux tiers pour l’État et d’un tiers pour la SNCF. À l’inverse de l’État, la SNCF décidait de faire appel de ce jugement, enclenchant une nouvelle guérilla, terminée par un arrêt du Conseil d’État déclarant, en date du 21 décembre 2007, la justice incompétente. Cette longue épopée judiciaire, en quête de fixer la responsabilité propre de la SNCF, est ici relatée par le menu détail, de manière didactique et très vivante par Alain Lipietz, le fils de Georges, décédé en 2003, et qui reprendra son combat judiciaire. Un recours en justice jalonné de nombreux obstacles visant, avant même le fond, la procédure : débats casuistiques sur la compétence des tribunaux, sur l’immunité de l’État ou les délais de prescription. À moins qu’il ne s’agisse d’un oubli délibéré, l’auteur semble ignorer notre dossier développé dans la revue d’histoire de La Vie du Rail, Historail n° 4 (janvier 2008), où l’on s’efforçait de faire des mises au point que l’on espérait définitives. En vain, manifestement. Du coup, la démonstration de la culpabilité de la SNCF dont Lipietz ne doute aucunement, est fondée sur de multiples allusions ou hypothèses à charge, plutôt que sur des faits précis et bien documentés. Quelques exemples ? Si un courrier échangé entre Laval et le président de la SNCF évoque une facturation en raison de « la convention des transports de l’espèce », il s’agit de son règlement pour sa collaboration à la « mise en oeuvre de la Déportation », « de l’espèce » signifiant évidemment « des Juifs » (p. 33, p. 244) ! Une correspondance passée en 1943 entre Laval et le président de la SNCF, retrouvée par Christian Bachelier et publiée dans son Rapport achevé en 1995 (2), atteste des « décisions prises par la SNCF en matière de transport des détenus », agréées par le ministre Bichelonne : voilà donc ainsi appréhendée la SNCF « notifiant à ses cadres des règles de procédure pour la déportation des Juifs » (p. 246). Problème : rien ne permet de confondre ces « détenus transportés » avec les Juifs déportés, ce dont l’historien Bachelier, toujours prudent, plutôt insinuant, se garde bien ! Mais pour Lipietz, « convention de l’espèce » ou « décisions prises par la SNCF », voilà donc avec ces « deux archives » non retrouvées, de quoi accuser la SNCF de « dissimulation de preuves », de ces preuves si accablantes de son implication dans la Shoah !
    Puisqu’accompli de bout en bout sur le sol français, le transfert de son père de Toulouse à Drancy constitue un « cas chimiquement pur de la participation strictement française à la Shoah » (p. 14), admettons à la limite, mais un transfert accompli « sous l’autorité technique de chefs de gare français » (p. 10) : que viennent donc faire ceux-ci ici ? Une fois de plus, Léon Bronchart serait le « seul cheminot “Juste parmi les nations” [faux, il y en eut d’autres] » « parce qu’il refusa de conduire l’un des convois de la honte » (p. 33) : autre erreur (3), c’était un transfert de détenus politiques à partir de la prison d’Eysses ; mais ayant par ailleurs caché chez lui des Juifs, Bronchart fut déclaré juste.
    Des coups de fleuret tendancieux, mais aussi des accusations « massue » : « Il y eut de hauts dirigeants de la SNCF pour négocier avec les SS et avec le chef de la Police française, René Bousquet, les détails techniques de la Déportation [vrai en ce qui concerne les transfèrements, admettons en ce qui concerne les déportations]. Il y eut des dirigeants de la SNCF qui donnèrent l’ordre de ne pas arrêter les trains pour donner à boire aux malheureux [très douteux ! quelle source ?]. Il y eut des dirigeants pour prescrire de bien veiller, au passage de la frontière allemande, à récupérer les tinettes depuis longtemps remplies d’excréments, de peur que les Allemands ou les Polonais n’oublient de les renvoyer » (p. 32) : confusion certaine avec les consignes de l’été 1942 visant les trains de transfèrement au franchissement des gares de démarcation, Chalon-sur-Saône et Vierzon, les magasins des gendarmeries des deux zones ne pouvant pas apparemment échanger leurs matériels… Dans les trains de déportation, les tinettes étaient les mêmes de bout en bout !
    Nous rejoignons plutôt Lipietz dans son chapitre consacré à « l’attitude des historiens français » après la publication du rapport Bachelier et le colloque de 2000 dévolus à la question : Henry Rousso « presque inhumain envers Kurt Schaechter et ses archives illégalement photocopiées », donc « condamnables » (p. 261, 264), qui ainsi n’auraient aucune valeur historique ! Annette Wieworka, avançant sans preuve que si les Lipietz avaient échappé à la déportation, c’était « grâce aux cheminots » (p. 265) ; avant de s’en prendre surtout au « cas Klarsfeld » pour le prompt revirement de son attitude : condamnant moralement en 2000 la SNCF, mais bénéficiant ensuite des fonds versés par la SNCF au Mémorial de la Shoah (p. 267), mieux encore sans doute, de l’aide à sa propre Association des Fils et Filles des déportés juifs de France sous la forme d’expositions itinérantes dans les grandes gares. Ainsi, résume justement Lipietz, « une sorte d’indulgence plénière aurait été accordée à la SNCF, en échange du financement des initiatives mémorielles des associations » (p. 268) ; indulgence convertie en défense même lorsque, face à la meute des plaignants américains mobilisés dans une class action (recours collectif en justice) l’avocat Arno Klarsfeld, le fils de Serge, deviendra le « lobbyste-conseil de la SNCF à New York ».
    Mais emporté dans sa diatribe contre Serge Klarsfeld qui, en janvier 2011, s’explique – « Depuis 2000, j’ai trouvé de nombreuses factures qui montrent que la SNCF n’a pas été payée [sic] et que les trains employés étaient allemands » (p. 271) –, Lipietz rétorque par une affirmation aussi catégorique qu’étonnante, mais dont aucune source n’est mentionnée : « Cela fait longtemps qu’il est établi (y compris par Serge Klarsfeld) que la SNCF facturait à l’agence de voyages de la Reichsbahn (laquelle refacturait au RHSA (4)) les transports Drancy – Auschwitz demandés par la HVD (5), et facturait aux Français les transferts province – Drancy… » Selon les travaux de référence sur la question de Raul Hilberg (1985) (6), les trains expédiés aux camps d’extermination sont facturés et réglés entre autorités allemandes, entre le Commandement militaire en France pour le parcours français (dépense réimputée à la France à titre de dépenses d’occupation), et la Police de la sécurité pour le parcours allemand, au prix de palabres diverses. S’agissant de la facture des trains de transfert province – Drancy, à quelle source ou document fait donc allusion Lipietz ?
    Ce que l’on doit reprocher dans les arguments avancés par Lipietz ne lui est pas propre, et dans cette affaire, sans cesse, les diverses parties se battent en brandissant des mots accusateurs d’un côté – « wagons à bestiaux », « factures » –, des mots défensifs de l’autre, – « contrainte allemande », « réquisitions » – : des mots sans cesse lancés d’un camp à l’autre sur la scène médiatique comme devant les prétoires, tant en France qu’aux États-Unis, mais dont le souci de l’examen critique et de la véracité historique échappe aux deux parties. Leurs avocats respectifs n’ont que faire de la vérité historique, arc-boutés dans leur bras de fer sur des prétendus documents à charge ou décharge, « factures de la SNCF » versus « réquisitions de la SNCF », mais tout aussi invisibles les uns que les autres, faute d’avoir tout simplement existé d’après nos recherches !!! S’il y a une facture de la SNCF « coupable », c’est celle qui est évoquée dans le dossier d’Historail précité (p. 83) : facture impayée « pour le transport d’Israélites allemands du camp des Milles [alors en zone libre] à Chalon-sur-Saône, à destination du camp de Drancy au mois d’août 1942 », une facture dont la SNCF demande toujours le règlement au printemps 1945, au lieu de la passer « par pertes et profits » !
    Comme le fait Lipietz, il faut rendre hommage à Kurt Schaechter. C’est lui qui le premier ouvrit en 1992 la boîte de Pandore, qui exhuma des cartons d’archives départementales toulousaines, à la fois les consignes préfectorales et policières de l’été 1942 visant les rafles et transferts des camps de la zone libre sur Drancy, mais aussi quelques factures pour des transports ferroviaires depuis le camp de Noé en 1944. S’agissant de ces dernières, jusqu’à preuve du contraire, la SNCF a pu établir avec le concours d’une archiviste missionnée, qu’il s’agissait d’une série de transferts de tous petits groupes de détenus aux statuts divers, dispersés vraisemblablement vers des sites français pour y constituer un appoint de main-d’œuvre, tels des chantiers Todt. Mais Kurt Schaechter, révolté par toutes ces découvertes, emporté par sa passion irréfléchie et son énergie combative inépuisable, perdit en sorte la raison, je veux dire toute objectivité historique, amalgamant tous ces faits pour voir en la SNCF une entreprise maudite et coupable, facturant en tous temps et en tous lieux tous ses transports de Juifs, tant ses transfèrements franco-français que les déportations vers l’Allemagne. Ainsi, livrant à qui voulait toutes ses photocopies « rephotocopiées » à l’infini comme des petits pains, allait-il servir à tous les plaignants suivants de référence morale et de tremplin judiciaire, sans que ceux-ci s’attardent sur ses confusions objectives qu’à lui seul on pouvait pardonner. Lui, l’humaniste Schaechter dont Lipietz rappelle « la blessure rouverte jusque dans les derniers mois de sa vie », entretenue par son vain combat judiciaire pour obtenir de la SNCF quelques excuses et un euro symbolique ! Un enjeu moral et éthique, à mille lieux des réparations pécuniaires escomptées par tous les autres plaignants…
    À l’évidence, le talent reconnu d’intellectuel engagé et de remarquable débatteur d’Alain Lipietz nous vaut un ouvrage brillant dans la forme, qualifié d’ « essai », mais qui n’échappe pas au péril bien cerné par l’auteur lui-même, piégé par sa propre affectivité : « Il n’est pas facile de se faire historien d’une mésaventure de son propre père. Le risque de parti pris est évident. L’amour familial peut conduire à prendre pour argent comptant ce qui est devenu roman familial. » Voici donc un roman familial contribuant assurément à entretenir la « légende noire » d’une SNCF dont le lourd crime est ainsi précisément identifié (p. 256) : « Par accord avec les objectifs antisémites de la Révolution nationale vichyste, ou par goût du lucre, par discipline d’appareil ou par ambition de carrière, par orgueil professionnel mal placé ou par soumission à la rationalité instrumentale, elle collabora, en tant qu’agent direct d’un ensemble de mauvais traitements ayant souvent entraîné la mort, en vertu d’actes dits lois françaises, à la perpétration de la Shoah, par des Français, sur le sol français, sur des rails français, dans des wagons français ». Une SNCF prétendue criminelle, jugement que son profond mutisme tend à accréditer dans l’esprit de ses accusateurs.

    Georges RIBEILL

     

    (1) Tel est le terme administratif exact pour désigner les transferts de détenus organisés par l’administration française sur son propre territoire, de la zone libre à la zone occupée notamment. Rien à voir donc du point de vue juridique et logistique avec les déportations en territoire allemand.
    (2) La SNCF sous l’occupation allemande, 1940-1944, Tome 1, p. 459.
    (3) Erreur commise dans le Dictionnaire des Justes de France (Fayard et Yad Vashem, 2003) et reproduite couramment depuis !
    (4) RHSA : Bureau central de la sécurité du Reich.
    (5) HVD : Hauptverkersdirecktionen, direction des chemins de fer allemands en France.
    (6) Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, trad. fr., Folio Histoire, 1991, Tome 2, p. 555-556.

     

    La réponse d'Alain Lipietz :
    Enquête et histoire : le cas SNCF et la Shoah

  • « Il faut laisser une chance au marché  de s’ouvrir » par Alain Thauvette

    « Il faut laisser une chance au marché de s’ouvrir » par Alain Thauvette

    Alain Thauvette est président de l’Afra, l’Association française du rail, qui fédère les nouveaux opérateurs ferroviaires. Alain Thauvette est aussi directeur général d’Euro Cargo Rail. Ville, Rail & Transports. Qu’attendez-vous de la suite des Assises ? Où en êtes-vous sur le fret ?
    Alain Thauvette. J’attends des actes. Vendredi 20 janvier, nous avons tenu une table ronde sur le fret ferroviaire avec les représentants des pouvoirs publics, qui faisait suite à celle du 30 mai 2011. Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie et des Transports, a chargé Daniel Bursaux, directeur général des Infrastructures, des Transports et de la Mer, de réunir rapidement les entreprises ferroviaires et RFF pour régler le problème des sillons. La première réunion a été fixée au 3 février car l’urgence du dossier est reconnue.

    VR&T. Quel est précisément le problème des sillons ?
    A. T. Toujours le même : en raison de fréquents travaux sur le réseau, on n’est pas en mesure d’obtenir facilement des sillons. Quand j’entends dire que 80 % des sillons demandés avaient été alloués en septembre 2011, je suis surpris. Colas Rail avait obtenu 15 % des sillons annuels demandés, et Euro Cargo Rail, un peu plus de 60 % seulement. De plus, les 40 % restants d’ECR?seront traités en sillons de dernière minute, ce qui demande un effort constant pour notre cellule planification. Tout le monde y met de la bonne volonté mais les entreprises sont obligées de mettre en place des moyens et du personnel supplémentaires, puisqu’elles ne savent qu’à la dernière minute si le sillon leur sera alloué. Il faut donc aboutir à une meilleure coordination entre les plages travaux et les sillons, de façon qu’on puisse circuler, même en mode dégradé. L’Afra et ses membres ont demandé un guichet unique pour les sillons de dernière minute. Il sera mis en place au premier trimestre.

    VR&T. Pourquoi un guichet unique ?
    A. T. Parce qu’aujourd’hui les entreprises vont directement au bureau horaire ou à RFF. Chaque entreprise ferroviaire recherche ses propres solutions. C’est le système D. Nous avons tous le même problème, nos membres comme Fret SNCF. En fait, nous ne savons pas vraiment comment les grilles horaires sont élaborées par rapport aux travaux. Cela provient de la séparation entre le GI et le GID.

    VR&T. Les Assises vont dans votre sens…
    A. T. Oui, et nous sommes tous d’accord au sein de l’Afra pour aboutir au regroupement progressif au sein du gestionnaire d’infrastructure des activités actuellement conduites par Infra SNCF, la DCF, ainsi que par Gares & Connexions.

    VR&T. Peut-on progresser en période électorale ?
    A. T. Tout cela prendra forcément du temps. Il faut donc commencer au plus vite. DCF et RFF vont se rapprocher. Il y a désormais un seul patron pour tous les horairistes, Gilles Cheval, et RFF a annoncé la création d’une task force de 35 horairistes spécialement dédiée au fret pour répondre à la demande. Un groupe de travail entre l’Etat, la SNCF et RFF a été mis en place concernant le transfert des activités d’Infra SNCF vers le GI, et l’Afra devrait être consultée sur ce sujet dans les prochaines semaines. Ensuite, il faudra traiter la question de la gouvernance du système ferroviaire français : la création ou non d’une holding en France. La décision revient au gouvernement. C’est pourquoi rien ne se fera maintenant avant l’élection présidentielle.

    VR&T. Sur le plan social, la SNCF dit que le statut n’est pas un tabou. Quelles évolutions souhaitez-vous ?
    A. T. Le statut, c’est deux choses : l’emploi à vie et le régime particulier de retraite. Cela relève exclusivement de la SNCF et de l’Etat et ne concerne pas les nouveaux entrants. A ce titre, je n’ai pas d’évolution à souhaiter. La commission présidée par Nicolas Baverez a toutefois montré que le financement de ce statut devenait très difficile. Ensuite, il y a les conditions de travail. D’un côté, le code du travail, et de l’autre, le RH 077, qui définit la façon de travailler à la SNCF. Entre les deux, se trouve la convention collective fret qui a été négociée en accord avec la SNCF et les syndicats, et qui est appliquée par les nouveaux entrants.
    Or, aujourd’hui, le gouvernement évoque l’idée d’un cadre social harmonisé. A quoi cela s’applique-t-il ? A mon sens, il ne peut être question que des conditions de travail. Et dans ce cas il n’est pas possible d’appliquer au secteur celles découlant du RH 077. Je prends un exemple : le nombre de découchés. A ses débuts, une entreprise qui couvre par son activité l’ensemble de la France n’a pas de relais sur tout le territoire. Elle a forcément recours à la règle du découché. C’est pourquoi la convention collective fret autorise les nouveaux entrants, après signature d’un accord d’entreprise, d’avoir recours jusqu’à trois découchés par déplacement. Ce n’est qu’avec la mise en place de nouvelles agences et l’amélioration du maillage du territoire que le nombre de repos hors résidence peut être réduit. Autre exemple, les salaires. En Allemagne, dans le transport voyageurs, on note qu’après quinze années de concurrence les salaires se sont rapprochés entre les rémunérations de la DB et des nouveaux entrants.
    En France, si les nouveaux entrants débutaient leur activité en appliquant d’emblée les conditions de la SNCF, le handicap serait insurmontable. Il faut donc procéder par étapes. Il faut laisser une chance au marché de s’ouvrir. Enfin, je souhaite couper court à l’idée que les conditions de travail des nouveaux entrants puissent nuire à la sécurité : la sécurité ne s’est pas dégradée car nous appliquons bien entendu, tous, les mêmes règlements sous le contrôle de l’EPSF.

    VR&T. Que répondez-vous à l’accusation de dumping social ?
    A. T. J’ai eu un jour une réunion avec les syndicalistes français et je leur ai demandé : « C’est quoi le dumping social ? » Ils m’ont répondu : « Il vous faut deux employés pour faire un travail quand il nous en faut cinq. C’est cela, le dumping. Vous ne créez donc pas suffisamment d’emplois. » Je ne partage pas cette définition. Fin 2011, les nouveaux entrants totalisaient 1 364 emplois, alors qu’on en comptait que 1 154 fin 2010, soit une augmentation de 18 %. Dans le même temps, le nombre de nos locomotives a augmenté de 19 % et notre chiffre d’affaires de 46 %.
    Comment y sommes-nous parvenus malgré la crise économique ? C’est grâce à notre compétitivité. Elle vient de la polyvalence des agents. Pas des rémunérations : le salaire fixe est plus élevé chez nous, mais la SNCF offre des primes plus importantes. La majorité de nos employés ont moins de cinq ans de service. Ils ont pourtant un salaire de base plus élevé car ils commencent directement sur voie principale. Ce qui fait vraiment la différence, c’est qu’un conducteur chez les nouveaux entrants est aussi habilité à exercer des activités au sol dans une gare de triage. Les nouveaux entrants embauchent des agents de manœuvre lorsqu’ils peuvent être occupés 7 heures par jour.

    VR&T. Le bilan du fret depuis l’ouverture à la concurrence n’est, pour la SNCF, pas concluant. Qu’en pensez-vous ?
    A. T. L’ouverture à la concurrence est un succès. L’effondrement de l’activité fret à la SNCF n’est pas le fait des nouveaux entrants. En 2010, alors que le transport de marchandises par rail s’est contracté de 9,2 % en France, l’activité fret des nouveaux entrants a augmenté de 19,2 %.
    D’un côté, la SNCF nous reproche de lui avoir trop pris de trafic et de l’autre de n’en avoir pas pris assez pour inverser la tendance. Les nouveaux entrants ont ramené sur le rail des trafics routiers. 25 % à 50 % des nouveaux trafics d’ECR et d’Europorte en 2010 ont été pris sur la route. A noter aussi que Fret SNCF reprend du trafic aux nouveaux entrants. Bref, la concurrence devient effective.

    VR&T. Les nouveaux entrants travaillent-ils à perte ?
    A. T. Europorte doit atteindre l’équilibre en 2013, et ECR en est proche, à 1 % près, de son chiffre d’affaires.

    VR&T. La concurrence dans le trafic de voyageurs devra vraiment commencer avec les TET. Qu’en pensez-vous ?
    A. T. Selon le CSA, 70 % des Français sont favorables à l’ouverture à la concurrence du voyageur en France. Les Français attendent de cette évolution que cette ouverture apporte un vrai service aux voyageurs : fiabilité, régularité, sécurité, confort, propreté, information.
    En tant que nouvel entrant, nous souhaitons mettre un terme à la politique d’attrition des trains d’équilibre du territoire (TET) en répondant au juste prix aux cahiers des charges que l’Etat élabore, tout en déployant des arguments sur les coûts, la qualité, les services, la transparence, l’intermodalité.
    Avec un management de proximité que nous mettrons en place, nous saurons convaincre l’Etat de la nécessité de ne pas retarder cette ouverture qui sera bénéfique aux clients, à l’industrie du ferroviaire, aux cheminots et à l’opérateur historique.

    VR&T. Et pour la grande vitesse ?
    A. T. Dans un contexte de crise, il n’est pas souhaitable que les clients continuent à se tourner vers d’autres modes de transport. Il est nécessaire de revoir les processus, les organisations, de manière à donner plus de cohérence au juste prix. Le secteur ferroviaire évolue. L’ouverture à la concurrence de la grande vitesse est dans l’ordre des choses.
        

    Propos recueillis par François DUMONT
     

  • Pour une nouvelle ambition publique ferroviaire par Gérard Lahellec, vice-président du conseil régional de Bretagne

    Pour une nouvelle ambition publique ferroviaire par Gérard Lahellec, vice-président du conseil régional de Bretagne

    Le vice-président du conseil régional de Bretagne, en charge de la mobilité et des transports, livre son analyse des Assises du ferroviaire qui viennent de se conclure. Outre le fait que « c’est plutôt la lutte fratricide entre SNCF et RFF qui a attiré l’attention de tous », il regrette qu’on n’ait pas pensé davantage à associer les régions quand il s’est agi d’imaginer une nouvelle gouvernance pour le système ferroviaire français. • Des assises pour quoi faire ?
    Les Assises du ferroviaire se sont terminées le 15 décembre 2011 avec un bilan contrasté. Pourtant, le système ferroviaire français a besoin de réformes profondes pour sortir de l’impasse actuelle, qu’elle soit financière ou organisationnelle, mais aussi pour répondre aux enjeux de mobilité d’aujourd’hui et de demain. C’est vital pour les citoyens et les territoires. La France a besoin de réinterroger son modèle ferroviaire pour le mettre en phase avec ses propres ambitions publiques.
    Les quatre commissions des Assises (Europe et Concurrence, Gouvernance, Economie, Filière industrielle) ont travaillé et émis des propositions. Parmi celles reprises par le gouvernement, citons l’expérimentation de l’ouverture à la concurrence pour les TET (trains Corail) et les TER en 2014, la maîtrise de la dette par la mise en sommeil des nouveaux projets d’infrastructures (Snit) pour rechercher de nouvelles méthodes d’évaluation des projets, une nouvelle étape de décentralisation avec des compétences renforcées des régions, et enfin un besoin de regroupement de tous les métiers en lien avec l’infrastructure, pour en finir avec les imbrications multiples ingouvernables.

    • Ne pas confondre dette et investissements utiles !
    On notera au passage que le gel des projets d’infrastructures nouvelles (Snit) au nom de la dite maîtrise de la dette constitue une illustration de la confusion entretenue entre endettement et réalisation de projets utiles aux populations, car, en réalité, avec des investissements nouveaux, bien maîtrisés par une vraie politique publique, ce ne sont pas des dettes que l’on transfère aux générations futures mais un capital utile pour les décennies à venir. Il est donc urgent aussi de reconsidérer cette question.
    A ce stade, on notera aussi le silence sur la gestion de la dette (rien ne change, elle reste en l’état dans le système ferroviaire) et l’absence de propositions pour abonder le système avec de nouvelles sources de financement (versement transport régional, taxes nouvelles…). S’agissant de la dette, le ministère de l’Economie n’accepte pas une réintégration au sein des comptes publics de l’Etat. On paie aujourd’hui l’hypocrisie d’hier sans jamais assainir les finances du ferroviaire, condition pourtant indispensable pour mettre en œuvre des perspectives de développement.

    • Des thématiques absentes du débat
    Alors que l’on pouvait penser que les débats allaient se cristalliser sur l’ouverture à la concurrence, c’est plutôt la lutte fratricide entre SNCF et RFF qui a attiré l’attention de tous. La SNCF défendant un modèle complètement intégré avec un pilote unique, RFF préconisant plutôt une séparation forte entre le gestionnaire d’infrastructure et le transporteur. L’Etat a renvoyé tout le monde à ses chères études, en demandant des travaux complémentaires pour rechercher une 3e voie avec comme critères essentiels énoncés : haut niveau de sécurité, compatibilité européenne, capacité des pouvoirs publics à intervenir, gagner des marchés à l’export, tenir compte de la particularité des personnels cheminots.

    • Ne pas céder aux tentations libérales !
    Dans ce panorama composite et encore incertain, la tendance naturelle des tenants du libéralisme est de rechercher des alternatives du côté des options créant l’illusion de recettes nouvelles pouvant parvenir du marché et de la mise en concurrence. Mais parmi les hypothèses à explorer, il faudrait d’abord permettre aux régions d’apporter leur vision pourtant si précieuse des nouveaux enjeux de mobilité et permettant de replacer le ferroviaire, avec les autres modes de transports collectifs, au centre du jeu.
    Avant le débat sur le choix des solutions techniques (organisationnelles ou financières) à mettre en place et à partir de son expérience, la Bretagne souhaite qu’il soit tenu compte des principes fondateurs auxquels elle croit fondamentalement pour poser les bases de la refondation du système ferroviaire. Région périphérique, caractérisée par une réalité économique peu captive et sa péninsularité, la Bretagne est très attachée à un modèle ferroviaire fiable, sécure et unitaire ; elle est également attachée à l’exemplarité sociale et au respect du statut des cheminots ; mais, à la lumière de son expérience, elle est en droit d’exprimer dès réserves dès lors que l’on évoque le pilotage de tout l’ensemble ferroviaire par dévolution à un seul acteur ; elle est encore plus hostile, quand certains expliquent les vertus d’une séparation totale, ouverte à la concurrence, sans pilote identifié, chargé de gérer l’ensemble. Les raisons de ces réserves sont illustrées par certaines situations vécues ; on peut ainsi constater, d’une part, ce qu’il est advenu de l’abandon de toute ambition en matière de fret ferroviaire et, d’autre part, ce qu’il en est de la difficulté récurrente à mettre en œuvre les politiques de dessertes et de respect des horaires découlant de l’incapacité du gestionnaire des infrastructures de garantir les conditions de réalisation de travaux.

    • Quand la tentation libérale génère une gouvernance aberrante et impossible !
    On ne dénombre plus la multiplicité des structures de gouvernance rendant opaques et injustes les décisions en matière de stratégie de développement du ferroviaire. Réseau ferré de France (RFF), qui assure la maîtrise d’ouvrage de la réalisation et de la maintenance des infrastructures en mettant de plus en plus à contribution les finances des collectivités, et singulièrement des régions, fixe, en accord avec l’Etat, les tarifications des « sillons ». Mais la méthode utilisée consiste à facturer plus cher les infrastructures modernisées et financées par ces mêmes collectivités ; or ce sont aussi ces mêmes collectivités qui compensent le financement des TER ! Au fond, donc, plus les collectivités financent la modernisation des infrastructures et plus elles paient cher l’usage qui en est fait en matière de service public, sans que jamais leur avis soit sollicité !
    Côté régulation et transport proprement dit, c’est une nouvelle instance (Araf) qui est réputée fixer les contours de ce qui est juste et déontologique en matière ferroviaire, mais les grandes absentes de celle-ci sont les instances publiques qui assurent une part non négligeable des financements.
    Côté transporteur SNCF, de nouvelles instances se mettent en place, telle que Gares & Connexions, direction aux contours comparables à une filiale qui rémunère le capital qu’elle consacre à ses investissements à hauteur de 9 % !
    Cette institution, qui assure très partiellement le financement de la modernisation des gares, ne parvient à rémunérer le capital investi à hauteur de 9 % qu’en imposant des tarifs d’usage du passage des trains et des voyageurs en gare à des tarifs élevés ; une fois encore, après que les collectivités ont participé au cofinancement de la modernisation des gares, ces dernières sont appelées à payer plus cher les prestations découlant des dessertes qu’elles mettent en place et qu’elles financent ! Les collectivités paient donc deux fois : une fois en investissements et une autre fois à l’usage !
    Côté fret ferroviaire, la gouvernance de la stratégie est, de fait, sous la dépendance du groupe Geodis, ce qui aboutit naturellement à un positionnement stratégique de captation de marché plutôt qu’à une stratégie de développement des territoires ! La démonstration est donc faite que cet émiettement des gouvernances, aux connotations libérales, est générateur de gaspillages et d’inefficacités.

    • La vraie question politique est celle de l’ambition publique !
    La vraie question est celle de l’ambition publique et de la maîtrise par la puissance publique du système ferroviaire. Ce système ferroviaire auquel les Français sont très attachés appartient à la nation, et les élus doivent pouvoir rendre des comptes aux citoyens sur la nature et la qualité du service qui est proposé. N’est-il pas temps d’arrêter le processus d’émiettement des activités consistant à filialiser et à morceler toute une série d’activités ? Autorité de régulation du ferroviaire, Gares & Connexions, Fret SNCF… ces seuls exemples suffisent pour démontrer que le pilotage de l’ensemble ne peut pas être délégué à un tiers ; il doit être organisé par l’Etat et les collectivités territoriales, au premier rang desquelles les régions. C’est la seule garantie pour que les intérêts collectifs soient préservés et que l’accès à la mobilité ferroviaire pour chaque citoyen ne soit pas soumis aux aléas des simples logiques de marchés des opérateurs quels qu’ils soient. Toutefois, le système a besoin d’unicité et de cohérence en matière de travaux, de sécurité et de fiabilité et de tarifications. Aujourd’hui, RFF, qui porte la dette de près de 30 milliards, emploie environ 1 500 salariés. Par ailleurs, ce sont près de 5 500 cheminot(e)s qui assurent les prestations de programmation des travaux, de gestion, d’organisation et d’élaboration des horaires. Pour des raisons d’efficacité et de sécurité, l’ensemble de ces missions doivent être assurées dans un cadre unique et cohérent. Ce qui semble le plus aisé et le plus efficace serait de verser l’ensemble de ces missions au sein d’un service unique de la SNCF ; mais ceci ne règle pas la question de la gouvernance ni la question de la dette ! Avec l’embarras encombrant que génère la dette et le refus de s’y attaquer, la tentation est grande de suggérer de verser l’ensemble de ces missions au sein de RFF. Mais dans les deux cas la question de fond posée est bien de savoir si oui ou non il y a lieu de mettre en place une gouvernance publique, assumant de part en part l’ensemble des décisions et dispositions organisationnelles s’y rapportant et cela est possible en respectant l’unicité du statut social des cheminot(e)s.

    • Un choix de vérité et d’efficacité
    Cette volonté affichée de pilotage par la puissance publique n’est pas synonyme de dérive financière ; elle s’inscrit dans un principe de réalité économique pour agir en responsabilité, y compris sur la maîtrise de la dette. Alors que le gouvernement ne gère la dette que par la réduction des dépenses, nous pensons qu’il faut agir simultanément sur les dépenses et les ressources. Si on veut redonner toutes ses chances au développement du ferroviaire en réponse aux attentes des populations, il faudra bien affronter le traitement de la dette historique pour apurer le système.

    • Pour une ambition publique nationale et décentralisatrice
    Redonner la prédominance de la gouvernance aux acteurs publics se conjugue aussi avec le rapprochement des lieux de décision au plus près des territoires. Les solutions à mettre en œuvre en Alsace ne sont pas nécessairement les mêmes que celles convenant à la Bretagne. Notre modèle centralisé est à ajuster, ce n’est plus à Paris que toutes les décisions doivent se prendre. Les exemples sont nombreux pour démontrer l’inefficacité de ce modèle, que ce soit à SNCF Proximités, qui filtre toutes les initiatives des directions déléguées TER, ou à RFF, qui dispose de peu d’autonomie en région et renvoie à sa structure centrale la plupart des prises de décisions. Pour de nombreux sujets, c’est à la région, autorité organisatrice du transport régional, en concertation avec les collectivités locales, de traiter directement avec SNCF et RFF pour décider du bien fondé des actions à mettre en place localement. Si besoin, la Bretagne est prête à expérimenter une nouvelle forme d’organisation qui donnerait sens à cette ambition publique permettant de proposer un service ferroviaire de qualité, moderne et adapté aux besoins de tous et de tous les territoires.
    Mais cette nouvelle phase d’une décentralisation ferroviaire appelle aussi une grande ambition publique nationale pour que l’Etat et les régions assument pleinement leurs responsabilités en matière de gestion de la dette, de fixation des tarifs d’usage des infrastructures, de missions de dessertes du territoire et de stratégie de développement du ferroviaire.    

  • Enquête et histoire : le cas SNCF et la Shoah

    Enquête et histoire : le cas SNCF et la Shoah

    En réponse à l’article de l’historien Georges Ribeill, publié dans La Vie du Rail du 4 janvier, consacré au livre d’Alain Lipietz " La SNCF et la Shoah", ce dernier nous adresse le courrier suivant. Sous un titre dévastateur, « Alain Lipietz entretient la “légende noire” de la SNCF », La Vie du Rail du 4 janvier publie une recension par Georges Ribeill de mon livre La SNCF et la Shoah (éditions Les Petits Matins), sur le procès en réparation que mon père et mon oncle intentèrent à l’État et la SNCF pour leur transfèrement et internement, de Toulouse à Drancy. Cette action s’acheva par une condamnation des deux institutions, puis, s’agissant de la SNCF, la justice administrative se déclara incompétente. Mon livre, explicitement, se restreint à ces cas des « transferts » franco-français à partir de la zone sud : la participation de Vichy à la destruction des Juifs de France.
    Mon collègue de l’Ecole des ponts et chaussées, dont je cite élogieusement les contributions dans mon livre, me reproche d’abord de ne pas avoir lu son dossier de Historail de 2008. J’ignorais ce dossier et je le regrette, car il apporte un élément nouveau : j’y reviendrai. En revanche, je ne peux souscrire à l’idée que ce dossier ferait les « mises au point que [il] espérait définitives ». Deux ans auparavant, Raoul Hilberg déclarait qu’on ignore 80 % de ce qu’il faudrait savoir sur la SNCF et la Shoah ! Et je doute qu’existerait, même en sciences exactes, de « mise au point définitive ».
    Si Georges Ribeill vante mon analyse du procès G. Lipietz, il se montre ensuite très critique sur les chapitres que je consacre au fond : la part d’autonomie et de responsabilité propre de l’État et la SNCF vis-à-vis des Allemands. Je pars pourtant de sa thèse sur la « négociation tripartite permanente » nazis-Vichy-SNCF, m’appuyant aussi sur Hilberg et Klarsfeld, sur l’historien allemand U. Herbert, sur le rapport Bachelier, sur le fond d’archives Schaechter, etc. Il me reproche curieusement de ne pas citer mes sources, jetant un ombre sur le sérieux de mon enquête. Que les futurs lecteurs de mon livre se rassurent : toutes les références sont fournies ! Mais dans le cas du rapport Bachelier, mis en ligne en 1999, les « onglets », tel que le 4-3-1 sur la facturation, couvrent parfois des dizaines d’écrans. Tel détail a pu échapper à la lecture de Ribeill…
    Par exemple : ces lettres de cadres SNCF protestant contre les organisations caritatives qui cherchent à donner à boire aux transportés, opposition qu’approuve encore le directeur général de la SNCF… en 2006 ! Les télégrammes de Bousquet avaient pourtant prescrit, suite aux négociations SNCF-Vichy (Schütz-Couty) sur l’organisation de ces convois, de prévoir de l’eau. Ce point, le refus de l’accès à l’eau, sur de trajets que la SNCF maîtrise, une torture souvent mortelle et contraire à ses devoirs de transporteur public, constitue sa plus claire « faute de service » et entraînera la condamnation de la SNCF en 2006.
    Plus étonnante est la méconnaissance par Georges Ribeill du fonds Schaechter. La fameuse facture d’août 1944 de la SNCF à la préfecture de Toulouse, qui rappelle en termes menaçants l’existence d’une « convention des transports de l’espèce », précise explicitement son objet : « camps d’internement, centres de séjour surveillés, internés, expulsés, etc. ». Et, en dépit des doutes de Ribeill dans Historail, le rapport du gestionnaire du camp de Noé au préfet de la France libérée reconnaît qu’il manque une partie des justificatifs correspondants. Mais la République paie quand même la SNCF ! Les victimes auront moins de droits que les bourreaux…
    C’est évidemment sur le contenu de cette « convention », de nature commerciale, qui n’a pas encore été retrouvée, que porte le fond du débat. Je cite une lettre de 1943 de Fournier, son président de l’époque, à son ministre de tutelle précisant qu’il n’a « pas d’ordre à recevoir du chef allemand des transports mais uniquement de vous », mais il reste à éclairer le partage des responsabilités entre la SNCF et Vichy dans l’organisation de ces transports. Et là, je cite une seconde pièce capitale, découverte par Bachelier : le témoignage du ministre Bichelonne sur une lettre de Fournier à Laval, actant un accord verbal sur « les conditions de transports des prisonniers », accompagnée d’instructions aux cadres régionaux de la SNCF. Bachelier note sévèrement que cette lettre aussi est introuvable à l’endroit correspondant des archives SNCF…
    Georges Ribeill objecte qu’il pourrait ne pas s’agir des prisonniers politiques ou raciaux. Donc des droits communs ? Certes. Possible… C’est le problème dans toute science, qu’il s’agisse de la Shoah, du climat ou de l’évolution : un « fait » isolé, hors contexte, ne prouve rien. Et là, il faut parler méthode. Chercheur comme Ribeill, je connais la méthodologie de la preuve historique dans les cas où sont rares archives ou fossiles. Je fais explicitement allusion à la paléontologie, telle que définie par G. Lecointre : rechercher la reconstitution la plus vraisemblable, selon le principe de parcimonie.
    Je rappelle que les dirigeants de la SNCF nommés par Vichy sont évidemment partisans de la Révolution nationale, je signale leur disposition à participer à la Shoah française (Fournier a aussi présidé le SCAP, embryon du Commissariat général aux questions juives !) J’analyse sur quelle base légale ces hauts technocrates ont pu acheminer des dizaines de milliers de prisonniers, entassés dans des conditions inhumaines ayant souvent entraîné la mort, et des séquelles au moins psychologiques chez la plupart. Or un article précis existe, depuis 1937, dans le cahier de charge de la SNCF, sur le transport des droits communs ! Et il ne couvre justement pas le cas des « politiques et raciaux ». Pas plus que ne le fait le droit de la réquisition, ni les conventions existantes, y compris avec les Allemands (convention de Bamberg, convention pour les transports en zone sud). Donc il faut un nouvel accord pour « couvrir » ces transports criminels. D’où la négociation Fournier-Laval et la « convention des transports de l’espèce ». J’en déduis qu’ont dû exister des lettres, internes à la SNCF, appelant à une couverture légale, et j’imagine dans mon livre leur contenu… Et voici que je découvre, dans le dossier Historail, une de ces lettres, suivie de l’annonce qu’une convention SNCF – État à ce sujet est bien envisagée dès 1942 ! Que Georges Ribeill en soit remercié. Espérons que la recherche sur la SNCF et la Shoah couvrira un jour, grâce à l’effort commun, les « 80 % qu’il reste à connaître », selon Hilberg.
    Un dernier point : Georges Ribeill semble récuser la jurisprudence internationale sur les crimes contre l’humanité, qui prescrit une « réparation symbolique et matérielle, collective et individuelle ». À ses yeux, cette dernière exigence serait immorale. Pour avoir passé une bonne partie de mes dix dernières années à défendre ce droit à réparation matérielle des victimes des dictatures et guerres civiles du Pérou, de Colombie ou d’Argentine, je dois dire mon profond désaccord. Mais c’est un sujet en soi, dont je discute en conclusion de mon livre.

     

    Alain Lipietz

     

    La réponse de Georges Ribeill

  • Déportation : La réponse de Georges Ribeill

    Déportation : La réponse de Georges Ribeill

    Voici une nouvelle pierre apportée au débat passionné que se livre Alain Lipietz et Georges Ribeill. Dimanche 8 janvier

    Cher confrère chercheur,

    Je continue à préférer dialoguer par écrit, car cela impose de bien choisir et peser ses mots. Un simple rappel sur ma position de principe constante : Il ne faut pas confondre les responsabilités au sens politique (et donc les responsabilités juridiques qui en résultent) des acteurs impliqués dans les transferts entre camps français avec celles des acteurs concourant aux déportations vers l’Allemagne (transports toujours effectués sous contrôle policier allemand). Etes-vous d’accord au moins sur ce point de fond  avec moi ?

    Je reprends vos divers points de vue :

    – « Mon dossier s’efforce de faire des mises au point que j’espère définitives » : OK, c’est très présomptueux de ma part !
    – Je ne vous ai jamais critiqué pour « ne pas citer vos sources » (entendu « en général »). Je relis mon papier : je vous interpelle une seule fois à ce sujet : « Il y eut des dirigeants de la SNCF qui donnèrent l’ordre (quelle source ?) ».  Je ne me rappelle pas avoir lu ce fait énoncé quelque part, ce qui m’aurait frappé ! mais peut-être n’ai-je pas tout lu et comme vous dites, « ce détail a pu m’échapper ». Je suis donc très intéressé par la référence de votre source (Bachelier ?).
    – De même, je suis preneur de vos sources concernant « les lettres des cadres protestant contre les organisations caritatives ».
    – Je connais fort bien les photocopies Schaechter : les « transports de l’espèce » sont des convois au départ de camps français, vers d’autres, et relève d’une convention commerciale SNCF / Intérieur que  nous recherchons tous ! Négociée entre Laval et Fournier, cette convention à l’évidence, devait traiter de tous les « transférés » possibles (droit commun et autres multiples catégories d’internés, dont les « IAPT », etc.) et non pas « des déportés ».

    Autrement dit, la SNCF a bien facturé (à juste droit) tous ces trains franco-français. Telle la facture réclamée en 1945 pour un convoi impayé de Juifs des Milles sur Drancy l’été 1942. Quant à cette réclamation fort tardive de la part de la SNCF, elle m’interpelle évidemment : venant d’un petit employé de bureau zélé et inconscient (probable) ? ou d’instructions venues de plus haut, « tout est bon à prendre en impayés, y compris le règlement de ces tragiques convois accomplis durant l’occupation pour le Ministère de l’Intérieur » (douteux) ?)

    – D’où l’intérêt que j’ai porté à cette pièce d’archive de la SNCF (Historail, p. 86), consultation de la Direction juridique l’été 42 par les Services du Mouvement sur le droit de bousculer par le ministère de l’Intérieur, le régime des priorités des trains commerciaux : nous sommes alors en zone libre, mais il s’agit bien, il me semble, d’assurer la priorité absolue pour disposer de ces trains de transfèrement dirigés sur Drancy : là-dessus, j’écris clairement que c’est en l’état une hypothèse. Inversement à votre rebond qui en fait instantanément une pièce  d’accusation de plus, cette convention devant régir selon vous les trains de déportés   

    – Je ne sais pas si j’ai « semblé récuser » la jurisprudence internationale pour ses réparations « individuelles » : tel n’est pas mon propos ! Je n’ai rien à dire au plan judiciaire et jurisprudentiel, étant incompétent ! La seule chose qui m’intéresse, c’est d’apprécier en effet comment la SNCF (dans ses divers étages hiérarchiques) a concouru matériellement et moralement à la chaîne logistique achevée dans les camps outre-Rhin.

    Son point vulnérable à mes yeux, ce sont bien « les fautes de service » (expression que je reprends volontiers à mon compte) qu’elle a acceptées de commettre l’été 42 dans ses convois en zone libre, au lieu de freiner, résister, en brandissant quelques règlements opportuns s’opposant ou améliorant le transport de ces juifs dans des conditions inhumaines (quoiqu’encore bien douces par rapport à ce qui s’ensuivra) qui indignèrent au moins le capitaine de gendarmerie Annou !

    Voilà donc ma réponse de fond à votre texte, conçus l’un et l’autre  je pense comme un dialogue fécond, en quête de contribution au comblement du trou de « 80 % » admis par Hilberg. Une fois réglées ces délicates « passes d’armes » que j’espère paisibles, on pourra se rencontrer sans problème et continuer à discuter autour d’un verre. J’ai la réputation d’être un historien « passionné », qui risque de s’emporter peut-être trop facilement parfois dans le dialogue : d’où la préférence en priorité à ces lignes rédigées en écho à votre point de vue. Un dialogue que j’espère fécond, bien préférable au retranchement de la SNCF !!!

     

    Bien cordialement,

    Georges Ribeill