Entretien avec François Nogué, DRH de la SNCF : « Avec 9 000 embauches, la SNCF est l’un des tout premiers recruteurs de France »

Ville, Rail & Transports. Pourquoi ce retour en force sur le marché de l’emploi ?
François Nogué. La SNCF était tombée à des niveaux d’embauche relativement bas au cours des trois ou quatre dernières années, car elle les avait ajustés aux rythmes des départs : si entre 2004 et 2007, l’entreprise enregistrait entre 8 000 et 8 500 départs annuels, en 2008 ils sont passés à 6 400, puis à 5 200 en 2009. Les recrutements ont donc été moins nombreux. Ils sont passés de 5 600 en 2007 à 2 900 en 2009. En 2010, nous avons embauché 3 200 personnes. Ces évolutions s’expliquent par la réforme des retraites : l’âge pivot a changé et il n’y a plus de mise à la retraite d’office. Pour garder un niveau de pension comparable à celui qu’ils auraient eu auparavant, les cheminots ont tendance à rester deux à trois ans de plus dans l’entreprise. De plus, chaque salarié a une stratégie qui lui est propre, liée à son âge, à sa situation familiale… La retraite est désormais un choix individuel. La seule obligation est de prévenir l’entreprise de son départ six mois avant.
Or, nous avons constaté que les rythmes de départs remontaient en 2010 et 2011 : 6 800 départs ont eu lieu en 2010. On en prévoit 6 300 à 6 400 cette année. De ce fait, nous prévoyons de recruter 4 500 personnes pour des métiers ferroviaires au sein de la SNCF. Si on ajoute les embauches au niveau du groupe, on prévoit 1 000 recrutements dans les métiers du transport de marchandises et de la logistique (Geodis) et 3 500 dans les métiers du transport urbain et interurbain (Keolis). Ce qui représente un total de 9 000 embauches cette année et fait de nous le premier ou deuxième recruteur de France si l’on exclut l’Éducation nationale et La Défense.

VR&T. Pourquoi lancer une campagne de communication autour de ce thème aujourd’hui ?
F. N. Notre campagne passe par les radios, la presse écrite et une présence sur tous les sites Internet de recrutement. Elle a lieu maintenant car la fin des cycles universitaires et scolaires arrive et les étudiants commencent à se mettre en veille sur l’emploi. Au niveau de bac + 2, le marché de l’emploi est très concurrentiel, surtout en Ile-de-France où nous réaliserons pas loin de 60 % des 4 500 recrutements prévus dans les métiers ferroviaires. Nous voulons valoriser nos métiers et montrer qu’il y a un vrai ascenseur social à la SNCF : 50 % de nos cadres viennent de l’exécution et de la maîtrise. C’est spectaculaire !
Nous sommes présents sur Internet, développons les relations avec les écoles et les universités, nouons un partenariat avec Pôle Emploi… Sans oublier l’accueil des stagiaires : nous proposons 1 300 stages par an. Nous bénéficions d’une bonne notoriété. L’année dernière, à la fin de premier trimestre, nous avions reçu 38 000 CV. Cette année, à fin mars, nous en avons 88 000.

VR&T. Malgré l’afflux de candidatures, n’avez-vous pas des difficultés à recruter ?
F. N. Quantité n’est pas qualité. Nous proposons beaucoup de postes techniques. Or, le nombre de jeunes ayant les compétences pour des métiers techniques est faible. Nous nous heurtons à un second problème : le principe de continuité de service qui impose de travailler la nuit, en trois-huit, le week-end, en extérieur… Quand nous faisons venir les jeunes en sessions de recrutements, ils sont ravis d’entendre les exposés sur l’accueil à la SNCF, les avantages sociaux… Mais quand on commence à parler des conditions de travail, beaucoup sont rebutés !
 

VR&T. Vos difficultés ne sont-elles pas liées aussi parfois à des tests qui ont vieilli ou qui sont peut-être trop exigeants pour certains postes ?
F. N. Nos tests sont assez classiques et permettent notamment d’évaluer des mises en situation. Sur les aptitudes scolaires, il faut savoir que nous embauchons à tous les niveaux, y compris des jeunes sans aucun diplôme. En général, nos méthodes sont plutôt considérées comme étant performantes et de nombreuses entreprises viennent nous voir à ce sujet. Mais nous avons lancé un audit sur nos méthodes de recrutements car il est nécessaire de s’adapter en permanence.
Il ne faut toutefois pas oublier que notre entreprise évolue dans un système très encadré par les exigences de sécurité. Il est donc indispensable de vérifier que les candidats comprennent le sens des messages avant de leur confier des postes liés à la sécurité.
 

VR&T. Constate-t-on l’émergence de nouveaux métiers, de nouveaux besoins ?
F. N. Nous constatons plutôt des besoins liés à la pyramide des âges dans certains métiers. C’est typiquement le cas dans les métiers de l’Infra et de la gestion des circulations. La population a vieilli et il faut donc renouveler les équipes. Reste que globalement nous sommes une entreprise jeune qui n’a jamais cessé de recruter. L’âge moyen est de 42 ans, contre 52 à la Deutsche Bahn, par exemple. Chez Keolis et Geodis, 90 % des embauches concernent des postes de conducteurs. Dans les métiers ferroviaires, un quart des besoins concerne des postes dans la maintenance du réseau, un autre quart la maintenance du matériel roulant, 13 à 15 % les services commerciaux dans les gares et les trains, 12 % pour la conduite, 11 ou 12 % la gestion des circulations ferroviaires (c’est-à-dire la Direction des circulations ferroviaires, DCF). Nous embaucherons aussi 900 cadres.
 

VR&T. De nombreux salariés sont en cours de reclassement. N’y aurait-il pas priorité à les recaser en priorité avant de recruter à l’extérieur ?
F. N. Nous avons mis en place une opération Nouvelle Dynamique Métier pour réorienter les personnes en sureffectif ou désireuses d’évoluer vers un nouveau métier. Cela concerne essentiellement les agents du fret. 1 300 personnes ont été reclassées l’an dernier à l’intérieur du groupe dans des délais d’attente pas très longs : environ 3 mois. En moyenne, les Espaces Mobilité Emploi en région accueillent au total 500 personnes.
Il est évident que, pour nous, les reclassements internes sont prioritaires. Mais il faut que les compétences correspondent aux besoins. D’où un programme très important de formation : un contrat-cadre de 80 millions d’euros a été signé avec les Greta et l’AFPA (organismes de formation) pour aider ces personnes à se reconvertir. Reste que se former et repartir à l’école représente un effort important. Tout le monde ne le peut pas, ou ne le veut pas.
 

VR&T. Les syndicats disent que malgré les embauches le solde est négatif pour l’entreprise, qui continue à voir ses effectifs diminuer. Que répondez-vous ?
F. N. Il n’y a quasiment pas de baisse des effectifs sur 90 % des métiers. Les principales baisses d’effectifs prévues cette année porteront sur le fret ferroviaire (- 1 400) et les services centraux.

 

Propos recueillis par Marie-Hélène POINGT