Amiens, un an après sa révolution

Transition tranquille à Amiens. A première vue, rien n’a changé un an après la chute de Gilles de Robien. Les bus évitent toujours un centre-ville partiellement piétonnisé mais toujours très accessible aux voitures, ils se croisent toujours tant bien que mal devant une gare dont le récent réaménagement du parvis a oublié les transports publics, la structure du réseau est toujours aussi compliquée, les informations aux voyageurs toujours aussi lacunaires… Pourtant, les choses bougent. Surtout en coulisse, pour l’instant.
Le principal changement apporté par la nouvelle majorité de gauche qui a pris la mairie et l’agglomération d’Amiens l’an dernier est encore peu perceptible pour l’usager moyen, mais il a son importance : depuis le 1er janvier, le réseau local, Ametis, a changé d’exploitant. Exit Veolia, place à la CFT, opérateur d’origine espagnole qui s’attaque au marché français depuis sa base de Perpignan. Dans la pratique, les passagers ont surtout pu emprunter d’exotiques véhicules venus du Calvados ou du Territoire-de-Belfort pour compléter la flotte. Depuis quelques semaines, des bus flambant neufs les ont rejoints.
La suite des événements est pour la rentrée, annonce Thierry Bonté, le vice-président (PS) chargé des transports publics de la communauté d’agglomération d’Amiens Métropole. Et il y a du travail… car le bilan des dix-neuf ans de règne du centriste Gilles de Robien n’est pas fameux. Alors que la fréquentation des transports en commun a nettement progressé en France ces dernières années, les bus amiénois ont transporté en 2008 près de 11,2 millions de personnes, soit 10 % de moins qu’au début de la décennie. Leur vitesse commerciale a également baissé, malgré l’aménagement de quelques sites propres. A moins de 15 km/h en moyenne, elle est nettement inférieure à celles des agglomérations de taille comparable.
« Là où on était plutôt bien situés à la fin des années 1980, on est maintenant en queue de peloton, se désole Thierry Bonté. Aujourd’hui, les bus ne sont plus empruntés que par une population captive – scolaires, personnes âgées et/ou à revenus modestes. Notre défi dans les deux ou trois ans qui viennent est d’inverser la tendance, de redonner envie, et de donner envie à de nouveaux publics de prendre les transports publics. » Or, ajoute-t-il, « nous avons hérité d’une situation qui est caractérisée par le fait que des aménagements importants n’avaient pas pris en compte, ou du moins avaient largement sous-estimé, la partie transports et déplacements ». Effectivement, les dernières réalisations de l’ancien ministre des Transports n’ont vraiment pas favorisé la circulation des bus, au contraire.
Depuis janvier 2008, les bus ne pénètrent plus dans le centre historique, mais en font le tour. En cause, l’achèvement de la piétonnisation du grand axe commerçant qui traverse la ville d’ouest en est, de la maison de la culture à la gare. Si l’aménagement est de l’avis général plutôt réussi, il a relégué les transports publics sur les boulevards. Du coup, pour rejoindre son but dans l’hypercentre, il faut viser juste, en tentant de s’approcher au plus près, attraper si on est chanceux une navette électrique, beaucoup marcher ou… prendre sa voiture. Car le centre reste très ouvert aux automobiles, même si la zone piétonne s’est étendue.
Gilles de Robien avait visiblement sous-estimé la grogne qu’a provoquée cette restructuration radicale du réseau à quelques semaines des municipales. Alors qu’il était en ballottage défavorable, entre les deux tours, il avait proposé de corriger sa copie en faisant passer dans le centre les trois lignes les plus fréquentées. La nouvelle majorité conduite par Gilles Demailly (PS), qui l’avait abondamment critiqué, préfère prendre son temps. Sa solution, pour laquelle elle a demandé un complément d’enquête à Egis Mobilité, pourrait ne pas être très différente de ce qu’avait préconisé l’ancien maire dans l’urgence. « Nous voulons faire revenir quelques-unes des lignes régulières dans le centre-ville, indique Thierry Bonté. Mais toutes n’y passeront pas, il ne faut pas recréer des trains de bus. Il faudra en choisir quelques-unes, et il s’agit de ne pas se tromper dans ce choix ! » Amiens Métropole compte avoir des « éléments de réponse » avant la fin du printemps. Et les lignes concernées seront modifiées à la rentrée. Dans le cadre d’« améliorations relativement simples » du réseau, « sans déstabiliser l’ensemble ». Parallèlement à ce retour des transports publics, il n’est pas exclu que l’usage de la voiture soit rendu « moins aisé » dans le centre.
Autre problème à régler : la gare (officiellement appelée « gare du Nord »), dont la rénovation s’achève actuellement. Son parvis, maintenant réservé aux piétons, a été complètement réaménagé avec l’édification d’une verrière aussi monumentale que controversée, signée par l’architecte Claude Vasconi. « Le projet n’a pas intégré l’aménagement d’un pôle multimodal, il n’a notamment pas prévu les transports en commun, pointe Thierry Bonté. C’est une aberration ! » Les bus ont été relégués tant bien que mal sur les côtés, vers cinq « quais » jugés plutôt dangereux. Les taxis, oubliés eux aussi, ont finalement élu domicile dans un coin de l’esplanade, dont une bonne partie est squattée par des voitures, faute de dépose-minute. « On est en train d’essayer de rattraper les erreurs qui ont été faites, explique le vice-président de l’agglo. L’idée, c’est de réorganiser les abords de la gare, sans tout casser. De faire quelque chose de plus léger et d’avant tout fonctionnel. » Ce qui devrait être opérationnel vers la fin de l’année, selon lui.
Amiens Métropole s’est parallèlement attaquée au renouvellement de la flotte, le changement d’opérateur l’ayant contraint à renoncer aux services d’un sous-traitant. L’agglo a déjà acheté 12 nouveaux bus (5 articulés et 7 standards) et doit en recevoir 31 autres avant la fin de l’été. « On va acquérir des bus qu’on louait, précise Thierry Bonté. On a fait nos calculs, ça nous coûte moins cher ! » Ces achats doivent permettre d’accroître les fréquences, tandis que l’information des voyageurs sera améliorée. Accessoirement, il faudra aussi construire un nouveau dépôt.
A un peu plus long terme, c’est toute la structure du réseau que la nouvelle majorité veut passer en revue. « Il est peu lisible, note Thierry Bonté. Il tournicote beaucoup. On dirait un plat de nouilles jeté sur la table ! » Ses services vont lancer une enquête-ménages au second semestre afin de pouvoir mieux mesurer les besoins dans toute l’agglomération. La grande restructuration est annoncée à la rentrée 2010. « L’idée est de rationaliser et de simplifier, de porter l’effort sur les lignes structurantes et sur la couverture de l’ensemble du territoire métropolitain (peut-être avec aussi des formules de transport à la demande) », résume l’élu. Avec aussi quelques questions à trancher : « Est-il nécessaire que toutes les lignes passent par la gare ? Ce n’est pas sûr… »
Cette (re)conquête des usagers doit impérativement s’accompagner d’une amélioration de la performance des lignes, souligne Thierry Bonté. Evitant les détours inutiles en les rationalisant, déjà. Et aussi grâce à un effort certain sur la vitesse. « Pour nous, développer l’offre n’a pas de sens si les bus restent bloqués dans le trafic. » D’où l’aménagement de sites propres. La précédente municipalité en a bien construit quelques-uns, dont un axe assez spectaculaire entre la gare et la périphérie nord. « Mais il s’agit d’une liaison secondaire qui était facile à aménager… On ne l’a pas construit où il était le plus utile, et il a coûté très cher », critique l’élu. Petit à petit, il compte maintenant aménager deux axes qui traverseront l’agglomération d’est en ouest (Longueau – gare – centre-ville – Etouvie, reprenant le parcours de la ligne 1, la ligne la plus chargée du réseau) et du nord au sud (Amiens-Nord – centre-ville – campus – hôpital Sud, la question du passage à la gare restant posée). C’est avec le premier axe qu’il compte commencer, en construisant dès cet été une voie centrale dédiée au bus sur 1,5 km, sur la route d’Abbeville, vers Etouvie, à l’ouest. Cette liaison de BHNS est – ouest devrait être progressivement prolongée d’ici la fin du mandat. « Mais en quatre ans, ça va être dur, tout ne sera sans doute pas fini. »
En fait, l’idée des deux axes est – ouest et nord – sud qu’envisage la nouvelle majorité n’est pas bien nouvelle. Ils figurent déjà au plan de déplacements urbains (PDU) de l’agglomération de 2002, qui n’a été que très partiellement mis en œuvre. Une nouvelle version devrait être mise au point d’ici 2012, qui permettra d’organiser les déplacements au niveau du Pays du grand Amiénois (une entité qui compte 330 000 habitants dont 180 000 dans la communauté d’agglomération d’Amiens Métropole et 135 000 sur la commune d’Amiens). Pour les gérer, Thierry Bonté prône d’ailleurs la création d’un syndicat mixte avec le département et la région.
La mise au point du PDU nouveau sera l’occasion de parler sérieusement de tramway. Idée tout à la fois lancée et rejetée par Gilles de Robien, et reprise par son successeur Gilles Demailly pendant la campagne des municipales, le tram est devenu un vrai serpent de mer à Amiens. Le nouveau maire avait promis d’étudier la faisabilité d’un tram (qui serait réalisé pendant la mandature suivante), évoquant aussi un « TCSP interurbain en connexion avec des voies ferroviaires actuellement peu utilisées », ce qui ressemble fort à du tram-train. Aujourd’hui, son lieutenant chargé des transports ne dit pas autre chose, mais reste prudent : « L’important, c’est le boulot de mise à niveau et de requalification du réseau. Rétablir l’offre, car on part de très bas. La question qui se posera ensuite, c’est de savoir s’il y a assez de monde pour justifier un tramway sur les axes les plus denses et les plus fréquentés. Pour l’instant, je n’en sais rien ! »
 

François Enver