Innotrans ne connaît pas la crise

Le monde ferroviaire ne fait rien comme tout le monde. Les places boursières retenaient leur souffle avant de plonger une nouvelle fois, la récession pointait de plus en plus son nez, mais Innotrans s’est ouvert et s’est tenu, du 23 au 26 septembre, dans un climat frisant l’euphorie. Messe Berlin, le centre des expositions de la capitale allemande, avait fait les choses en grand, augmentant de 50 000 m2 environ une surface d’exposition qui en comptait déjà 100 000 il y a deux ans. Il faut croire que c’était trop peu encore, et c’est dans une cohue parfois digne de la Foire de Paris, du Mondial de l’auto ou du Salon de l’agriculture que les trains et les locomotives ont connu la ferveur réservée d’habitude aux belles automobiles ou aux gros bestiaux. « Cette année, c’est démentiel », dit l’un, « on ne sait plus où donner de la tête », dit l’autre. On a, paraît-il, atteint un seuil critique : la richesse de l’exposition se retourne contre elle. Le catalogue, en deux volumes, est tellement gros qu’on ne sait plus par quel bout prendre la manifestation. Et des professionnels se demandent s’il ne vaudrait pas mieux la scinder en deux…
Pour la première fois, la SNCF avait fait le déplacement, présentant, mieux qu’un stand, un pavillon à ses couleurs, dégradé rouge magenta, dont le sol noir en plan incliné figurait une carte d’Europe géante. Objectif : faire connaître au monde entier le savoir-faire du Matériel. Bombardier avait choisi comme fond de son espace la photo géante d’une rame blanche sur un champ de colza et laissait à la disposition des passants, dans de vastes coupes de verre, des pommes, toutes frappées d’une formule magique : ECO4 (prononcer Eco Four) : Energie, Efficacité, Economie, Ecologie. Alstom avait ressorti son inusable film du record du monde : il aurait tort de s’en priver, on ne s’en lasse pas. Mis à part quelques maquettes, le stand consistait surtout en un grand café sous mezzanine qui ne désemplissait pas. Siemens, dans les teintes froides de son logo bleu vert, offrait un espace compartimenté, très techniques nouvelles, tendant à l’immatériel : services d’abord. Imposant, mais pas vraiment notable, le stand de la DB. Il est vrai que ces deux-là, Siemens ou DB, étant à domicile, n’ont aucun besoin de se faire connaître. De là, peut-être, leur sobriété. Et puis, quand on a pour siège, comme la DB, une tour surplombant la Potsdamer Platz, et pour vitrine l’éblouissante Hauptbahnhof, belle dans la nuit berlinoise comme un Grand Palais qui serait aussi une soucoupe volante, on n’a pas besoin d’en faire de trop à quelques kilomètres de là. Moins connus, l’immense majorité des exposants faisait part de son savoir-faire et montrait ses produits : gymnastique verticale des pantographes qui montent et qui descendent sans fin chez Stemmann-Technik, horizontale des portes palières qui s’ouvrent et se referment sans arrêt chez Faiveley. Si les grands constructeurs ou les grands exploitants ne s’embarrassaient pas trop de maquettes, c’est que leurs matériels étaient exposés en plein air, pour de vrai, sur les voies traversant le parc des expositions. Velaro RUS, rame Talent2, voitures Railjet des ÖBB, AGV, MooviTER, Flexity de Berlin, Gravita 10 de Voith, G6 de Vossloh, nouvelles voitures Talgo, accompagnées par une locomotive Ingeteam, garée à côté du nouvel engin très design de Skoda : les amateurs de matériels n’ont pas été déçus, même si la Talent 2 a été présentée sous une pluie diluvienne, et que le Velaro des RZD ne fut d’abord visible que dans les interstices d’une forêt de parapluies. Sur les voies comme dans les stands, dehors comme dedans, la grande affaire, c’est l’éco-mobilité de la SNCF, l’Eco 4 de Bombardier, le développement durable à toutes les sauces. Jusqu’à l’UIC qui, n’ayant pas grand-chose à montrer, distribue des sachets de graines de tournesol. Partout les sacs en plastique réservés au transport de la documentation pléthorique ont disparu au profit de sacs en toile. Tout le monde est prié de se mettre au vert. La crise énergétique et la crise climatique vont dans le sens de l’Expo. Comme le dit encore Bombardier, qui décidément travaille la question : le climat est favorable aux trains. Le monde du train s’en porte plutôt bien. Il y a une dizaine d’années, une femme observait l’assistance d’un congrès semblable. Sa conclusion ? « Ils sont vieux, ils sont gris, ils sont moches. » Aujourd’hui, ils ne sont pas tous beaux, ils ne sont pas tous jeunes, mais ils ont pris des couleurs, et le « ils » est aussi devenu, un peu, pas mal, un « elles ». Car il y a des femmes, toujours trop peu, mais de plus en plus, et qui ne sont pas confinées au métier d’hôtesse. On voit donc des hommes prendre en photo des femmes devant des nouveaux matériels (grand classique, dans un genre Salon de l’auto)… mais, plus étonnant, des femmes prendre des photos des trains (sans éprouver le besoin de placer des hommes devant). La rame Railjet des Chemins de fer autrichiens, le MooviTER ou la nouvelle voiture Talgo sont examinés sous toutes les coutures. Le monde un peu gris, un peu triste, a pris avec un brin de féminisation un coup de jeune et un peu de chic. S’il y un stand au goût du jour, c’est celui des Chemins de fer russes. Blanc, sobre, presque vide. Il n’y a pas grand-chose à faire, pour rappeler la puissance des RZD, qu’à prendre comme fond de stand la carte géante de la Russie, surmonté d’horloges se décalant d’une heure de gauche à droite, d’ouest en est, autant que de fuseaux horaires traversés – il en faut 11 – pour rappeler l’immensité du pays, de Kaliningrad au Kamtchatka. Si l’on avait envie d’oublier la puissance russe, ces horloges remettraient, si l’on peut dire, les pendules à l’heure. La présence de Vladimir Iakounine la rappelle aussi. Certes, le salon a eu d’autres visites prestigieuses. Un observateur assure avoir vu le président syrien. Les communiqués d’Innotrans ne le mentionnent pas. Aucun doute en tout cas sur le passage du prince héritier d’Espagne, Felipe, et de la princesse Letizia, qui n’ont pas manqué de monter dans le train à grande vitesse Talgo, ni – surtout pas de jaloux – d’aller au stand CAF prendre les commandes, sur un simulateur, d’un train à 200 km/h. Mais la vraie vedette du salon fut le patron des RZD. On s’étonne : vous avez vu comme il parle bien anglais ! On glisse : Iakounine devait passer cinq minutes avec Philippe Mellier, le patron d’Alstom Transport, il est quasiment resté trois quarts d’heure ! Sans parler de ses conciliabules avec Hartmut Mehdorn ou avec Heinrich Hiesinger, le patron de Siemens Industrie. L’ours russe vient rendre visite à l’ours berlinois. Feront-ils ami-ami, vont-ils se dévorer ? Alors que le président des RZD se fait présenter la première des huit rames achetées à Siemens pour la desserte Moscou – Saint-Pétersbourg, l’heure est à la célébration de l’amitié germano-russe. Mais les Russes ont envie de s’offrir un beau morceau de la DB, bientôt mise en Bourse, et les Allemands redoutent que la part soit trop grosse. Aux dernières nouvelles, selon Iakounine lui-même, il ne s’agirait que de 5 %. Dans l’autre sens, tout le monde rêve d’un marché russe qui s’étend sur 17 millions de kilomètres carrés. Cela va commencer, par exemple, par la ligne nouvelle Moscou – Sotchi, qui doit être prête pour les Jeux olympiques d’hiver (sera-t-elle prolongée, à quelques kilomètres de là, jusqu’à Soukhoumi, en Abkhazie ?). TransMashholding (TMH), l’entreprise de construction aux mains d’oligarques, paraît comme une des clés de l’Empire ferroviaire russe, et la bataille fait rage pour s’en faire un partenaire à long terme. Tout cela fait planer sur la présence russe un frisson. Bigre, l’ogre est là, avec son manteau de roubles et de gaz business, cet ancien parfum d’affairisme qui rappelle notre monarchie de Juillet. Relisons Balzac : « Nous sommes dans un temps de chemins de fer, où les étrangers finissent en France par occuper de grandes positions. » Si ce n’est pas encore le cas à Paris, à Berlin c’est redevenu vrai.
 

François DUMONT