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La nouvelle route
La route du futur saura produire de l’électricité, capter de la chaleur, alerter les services de maintenance sur son état ou sur l’intensité du trafic… et communiquer avec les véhicules. Si le secteur du BTP travaille activement sur toutes ces pistes pour rendre les routes « intelligentes », il faudra encore du temps et des budgets conséquents pour les voir se généraliser.
La route est en train de devenir un vaste terrain d’expérimentation. Demain, si l’on en croit les chercheurs, la chaussée saura tout faire : produire de l’électricité, capter de la chaleur ou à l’inverse, rafraîchir l‘atmosphère, réduire la pollution en cas de canicule, déneiger sans sel… et surtout communiquer !
La route n’est donc plus seulement envisagée dans sa fonction support, mais comme un vecteur de multiples services. Avec à la clé des enjeux économiques et sociaux considérables, sans oublier tout ce qui touche à la biodiversité et aux paysages.
Tous les acteurs de la route travaillent d’arrache-pied sur ces questions, les grands constructeurs, Vinci, Eiffage, Colas et autres Spie Batignolles, mais aussi les organismes publics qui travaillent sur la mobilité de demain, l’Ademe, le Cerema ou l’Ifsttar*.
Tous l’assurent : la route du futur sera moins énergivore grâce à de nouveaux procédés de recyclage qui passeront par l’utilisation de déchets d’autres industries ou par l’autorecyclage. Elle sera connectée avec différents équipements, les lampadaires qui détecteront les véhicules varieront d’intensité en fonction des utilisateurs de la chaussée, automobiliste, motard, cycliste ou piéton. Conjugués à un éclairage LED et un bitume gris très clair diffusant la lumière ambiante, le système permettrait de réduire de moitié la facture d’électricité, selon Eiffage Route qui teste sa technologie « Luciole » sur route et en ville.
A l’avenir, le marquage au sol pourrait changer selon les conditions météo, le trafic, les travaux… Des enrobés spéciaux pourraient absorber le bruit du roulement des pneus. Quand on sait que sept millions de personnes, soit 12 % de la population française, se disent exposés à des niveaux sonores extérieurs de plus de 65 décibels avec des effets délétères sur la santé, la route intelligente devient presque une mesure de santé publique.
Surtout, la route va devoir évoluer avec l’arrivée des véhicules autonomes. Qui dit véhicule autonome, dit route connectée et « intelligente ». L’équation semble évidente. Pourtant, il aura fallu plusieurs accidents, certains mortels, à bord de voitures autonomes (Tesla, Uber aux Etats-Unis) pour que les constructeurs automobiles et les gestionnaires d’infrastructures routières acceptent de se parler et d’échanger sur l’état de la recherche pour construire des routes plus sûres. « L’expression des demandes sur la plateforme PFA qui rassemble la filière automobile française est très récente, affirme Philippe Raffin, directeur technique R&D chez Colas. Avec le GPS, les constructeurs ont cru que les autopilotes pouvaient se passer de l’apport de la route, mais même avec les meilleurs GPS, les radars ou les lidars peuvent être éblouis par des éléments naturels : les rayons du soleil, l’eau. Prenez l’exemple de l’accident Tesla [en mars dernier dans le comté de Palm Beach, NDLR] : le radar a confondu un semi-remorque avec le ciel ! », illustre-t-il.
Bardée de capteurs et d’algorithmes d’analyse de trafic, la route connectée devra être capable de recevoir des véhicules autonomes en toute sécurité. Ce qui impose de revoir toute l’infrastructure en amont et de le maintenir en permanence dans un état impeccable. Car, comme le dit Anne-Marie Idrac (voir interview ci-dessous), les véhicules autonomes sur des routes défoncées, c’est inimaginable !
Autant dire qu’il y aura fort à faire et que tout ne se fera pas du jour au lendemain vu l’état très délabré d’une grande partie du réseau routier en France. « Nous pensons qu’il y faudra établir des catégories de route de 1 à 5, du zéro défaut sur des infrastructures dédiées, avec redondance d’informations et signalisation routière lisible pour les GPS, la cartographie embarquée et les lidars, et des infrastructures polyvalentes où ne circuleront pas de véhicules 100 % autonomes », commente François Olard, directeur R&D chez Eiffage Infrastructures.
« La route ne pourra pas apporter les mêmes services partout. A certains endroits, elle pourra rendre des services élevés, par exemple sur des voies réservées, des sites propres… Ailleurs, le service sera moins grand. La question de la route universelle qui dessert tous les territoires va se poser », estime de son côté David Zambon, directeur général de l’Idrrim (Institut des routes, des rues et des infrastructures pour la mobilité), qui a travaillé avec l’Atec ITS, TDIE, Routes de France et l’Ifsttar dans le cadre du programme Mire pour lancer une réflexion prospective. « Il faut voir comment, dans cette diversité, on construit des référentiels communs pour répondre aux besoins de chaque itinéraire. Il y a à la fois une obligation de continuité pour l’usager et des responsabilités différentes selon les territoires », ajoute-t-il.
Des réponses vont devoir être apportées rapidement car, observe David Zambon, « la mobilité est en train de vivre des changements forts à un rythme très rapide ». Or, les réponses à apporter seront lourdes – et coûteuses – et il ne faudra pas se tromper. « Quand on aménage une infrastructure, on ne le fait pas que pour quelques mois. On y consacre des investissements lourds et pour longtemps, Nous devons nous demander comment avoir une infrastructure plus élastique dans son usage. L’adaptabilité de l’infrastructure est un des sujets de la route de demain », estime-t-il.
Les opérations de maintenance peuvent être l’occasion de premières adaptations avec l’installation de capteurs dans la chaussée (voir encadré page suivante). « Actuellement, quand on le fait, c’est de façon ponctuelle. Ce n’est pas une politique générale car il y a encore des interrogations sur les dispositifs les plus pertinents à intégrer dans la chaussée », poursuit le responsable de l’Idrrim.
Toutes ces questions conduisent à s’interroger sur le rôle de chacun et sur les missions des maîtres d’ouvrage, gestionnaires, ingénieristes, entreprises et demain des télécoms et des start-up qui s’intéresseront aux nouveaux services offerts par la route.
La question du modèle économique se pose aussi. Comment valorisera-t-on ces nouveaux services ? Il n’y a pas encore de réponse, affirme-t-on à l’Idrrim. Ce qui est sûr, c’est que le monde du BTP ne voudra pas rester sur le bord de la route. Déjà, un nouveau concept est en train d’émerger : la RaaS (Route as a service) comme un écho au MaaS (Mobility as a service) pour remettre face à face le binôme véhicule-infrastructure. On ne regardera peut-être plus la route comme avant.
Nathalie Arensonas et Marie-Hélène POINGT
* Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie ), Cerema (Centre d’étude et expertise sur les risques) et Ifsttar (Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux).

RATP Dev et Keolis en lice pour le métro de Buenos Aires
RATP Dev et Keolis vont disputer à l’argentin Metrovías l’exploitation des six lignes de métro de la capitale argentine. Des candidatures étrangères qui ne sont pas pour déplaire au président Macri qui souhaite assainir le secteur économique argentin.
RATP Dev d’un côté, Keolis de l’autre. Une fois de plus, deux groupes français de transport vont s’affronter. Cette fois, la scène est à Buenos Aires, dont le métro cherche son nouvel exploitant. Aux commandes depuis la privatisation, il y a 25 ans, l’entreprise Metrovías. Candidate à son renouvellement, elle se fait assister par le groupe Deutsche Bahn. Seuls concurrents, les deux groupes français. Keolis se présente avec le londonien TfL et un partenaire local, Helport, RATP Dev avec Alstom.
Guillaume Pepy, au début de l’année, a fait de Buenos Aires, avec Toronto, l’un des grands rendez-vous de l’année 2019. Il s’est rendu en septembre dernier en Argentine, a rencontré le président Mauricio Macri, a dit à la presse argentine qu’il comptait faire du pays la base pour l’implantation du groupe SNCF en Amérique latine. A notre connaissance, Catherine Guillouard n’a pas fait de semblable visite, mais le groupe RATP qui prend lui aussi le sujet très à cœur, a invité des journalistes argentins à venir voir les installations du métro parisien. Alstom, son partenaire, déjà fournisseur du métro de Buenos Aires depuis de longues années, les a aussi reçus. Et l’on peut lire, dans la presse argentine, des interviews de Géraud Boursin qui est responsable des offres pour RATP Dev.
Parallèlement, Clément Michel, patron Amériques de Keolis, a exposé dans les colonnes argentines les mérites de son groupe, a mis en scène pour La Nación ou El Cronista sa visite du métro. Campagne de com qui n’a pas empêché le groupe, au nom du secret de l’appel d’offres, de refuser de répondre à la moindre de nos questions.
A vrai dire, on s’interroge. Des connaisseurs nous disent : que vont faire RATP Dev et Keolis dans cette galère ? Le pays est dans une situation très difficile. Et ce n’est pas le seul dans ce cas, mais la corruption y est endémique. « Tout est pourri », dit un connaisseur. En août dernier a éclaté l’affaire dite des « cuadernos ». Huit cahiers d’écoliers sont arrivés au journal La Nación. L’ancien chauffeur d’un ministre de la planification y avait consigné entre 2005 et 2015 les pots de vins versés par les grandes entreprises aux dirigeants des pays du temps des Kirchner contre l’obtention de marchés publics. Tout le monde est éclaboussé. L’affaire n’épargne pas le métro. L’ancien ministre des Transports avait touché sa part des revenus de Metrovías. Le propriétaire de la société détenant Metrovías est convaincu de corruption. C’est sans doute pourquoi, Horacio Rodriguez Larreta et Mauricio Macri, le maire de Buenos Aires et le président argentin auraient fait savoir aux groupes étrangers que l’absence d’un partenaire local ne serait pas un désavantage.
Le président libéral de centre droit a voulu rompre avec le protectionnisme péroniste. L’ouverture n’est pas probante. Fin 2015, quand Macri a été élu, un dollar valait 13,20 pesos. Le 1er mars dernier il en valait 39,61. La hausse des prix en 2018 a atteint 48 %. Le pays a obtenu un prêt de 57 milliards de dollars du FMI en 2018, le plus important de l’histoire du fonds monétaire, plus gros que celui consenti à la Grèce. Et l’Argentine a renoué avec la récession en 2018, après un rebond en 2017. Pas un franc succès…
Libéral, Macri compte sur la concurrence, le marché et l’arrivée de partenaires étrangers pour introduire un peu plus de rigueur dans la gestion du métro. Et cela ne peut déplaire au pouvoir en France. Macri, Macron, même combat ? Emmanuel Macron, qui a eu le bon goût de commencer son voyage en Argentine par une visite à la fondation Borges, a rencontré Mauricio Macri à la veille du sommet du G20 à Buenos Aires. Et a déclaré au quotidien Clarín « Le président Macri a décidé de ne pas céder à la facilité et veut transformer en profondeur l’économie argentine. Mais de telles transformations sont impopulaires, en particulier au début, lorsque les coûts sont visibles sans que les résultats soient encore tangibles. Il faut savoir maintenir le cap ». C’était en pleine crise des gilets jaunes.
Techniquement, le défi du métro est intéressant. La première ligne de Buenos Aires remonte à plus d’un siècle. Il compte aujourd’hui six lignes plus un tramway dénommé pré-métro. Vieille installation, assez hétéroclite. Il transporte relativement peu de monde — 320 millions de passagers par an pour six lignes — et sa modernisation est indispensable. C’est un contrat d’environ 3,5 milliards de dollars (3 milliards d’euros) sur 12 ans, qui pourrait s’étendre sur 15 ans pour quelque 4 milliards de dollars (3,5 milliards d’euros), et qui comporte, outre l’exploitation du métro et du tramway, sa modernisation et la réalisation d’extensions.
Pour l’emporter, les deux opérateurs français déploient des discours assez semblables. Nous savons faire fonctionner des réseaux anciens et compliqués. Nous sommes même les meilleurs au monde. Voyez mon métro parisien dit l’un. Voyez Melbourne, Boston ou le pays de Galles dit l’autre.
Et tous deux mettent l’accent sur ce qui va pouvoir se voir tout de suite, par de simples mesures dans l’exploitation, l’accueil des voyageurs. Comme chacun a pu dans cet appel d’offres lire officiellement la copie de l’autre, cela a-t-il conduit à des discours semblables ? Peut-être. Mais il y a aussi le fait que le contrat doit être rediscuté au bout de deux ans, et que le risque existe de le perdre en cours de route. Ce serait trop bête d’avoir commencé par investir à perte.
Reste que les mesures apparemment cosmétiques supposent une mobilisation du personnel qui n’est pas facile à obtenir. Du fait du poids énorme des syndicats. Et de l’habitude qui a été prise dans un pays où la corruption est (si l’on peut dire) monnaie courante, d’acheter la paix sociale avec de gros billets.
Les offres techniques ont été remises à l’été. Sbase, l’autorité organisatrice, a questionné les candidats sur leurs propositions. Les réponses ont été apportées le 11 mars. Les propositions financières devaient être remises d’ici le tout début avril… Et la décision intervenir fin avril peut-être… mais peut-être pas. L’affaire a déjà traîné. On a commencé par prolonger d’un an le contrat de Metrovías, en vue d’une attribution au successeur en décembre 2018, ce qui a ensuite pris plus de temps que prévu. Le pouvoir va sans doute faire son choix avant les élections d’octobre 2019. L’affaire ne sera pas pour autant gravée dans le marbre. Le contrat doit être rediscuté au bout de deux ans. On s’attend à un recours de Metrovías s’il était évincé. Et si les péronistes reviennent au pouvoir, ils ont promis de faire du métro une régie. Mais ça, ce n’est pas l’hypothèse privilégiée. Macri n’a pas convaincu, mais un retour du clan Kirchner fait peur.
F. D.

Visite guidée des chantiers du Grand Paris
La construction des métros du Grand Paris Express se poursuit avec cinq milliards de plus qui seront signés cette année. La Société du Grand Paris est sur tous les fronts en préparant les lots à venir et leur calendrier, et en poursuivant les chantiers en cours. Zoom sur Saint-Denis et Le Bourget, Villejuif-Institut-Gustave-Roussy et Noisy-Champs.
B05entonite, butons et parois moulées sont un bon remède à la morosité. Le projet tarde ? Vous dites que rien n’avance ? Venez faire un tour dans les bases-vie. La Société du Grand Paris (SGP), a organisé une visite guidée des chantiers, commençant le 5 mars par la ligne 16 – Saint-Denis, La Courneuve, Le Bourget –, et poursuivant, le 6 et le 7 mars, par des grands chantiers de la ligne 15 Sud : Bagneux, Arcueil-Cachan, Villejuif-Institut-Gustave-Roussy à l’ouest, Noisy-Champs, Villiers-sur Marne, Saint-Maur-Créteil à l’est. Certes, ce n’est pas d’hier que les travaux sont en cours mais, comme le dit la SGP, le projet change d’échelle.
Fin 2018, 15 milliards d’euros avaient été engagés dans la construction du métro. Cinq milliards de plus vont être signés cette année. On dénombre 111 chantiers. Le directoire de la SGP se rapproche en ce moment des entreprises de génie civil afin de préparer les suivants. Il s’agit d’accorder « la concomitance des marchés, les temps de décalage d’un chantier à l’autre, la taille des lots », précise Thierry Dallard, président du directoire. Grâce à cette « granulométrie fine », la SGP veut s’assurer que les entreprises seront en mesure de répondre en temps voulu aux appels d’offres (avec des personnels et moyens disponibles), et que la concurrence entre elles sera à chaque fois au rendez-vous. Objectif : signer tous les chantiers avant les jeux Olympiques de 2024. Ce qui semble plus sûr à Thierry Dallard qu’un seul engagement sur une date de livraison. Parallèlement, l’optimisation est en cours. Et pas seulement sur les sujets polémiques dont on fait la chronique, comme la fameuse intermodalité à Champigny. Par exemple, relève le patron de la SGP, « en 2017, on parlait de 28 tunneliers en même temps, on va plutôt vers un pic de 21 tunneliers ». Et cela, assure-t-il, tout en tenant la feuille de route.
La « granulométrie fine » sera disponible en avril ou mai. Le calendrier de réalisation sera alors affiné, ligne par ligne. Ce travail viendra enrichir celui de PwC, cabinet chargé d’un audit indépendant par les élus du conseil de surveillance avec l’accord du directoire. Les premières conclusions de l’audit sont attendues cet été. Soit pour la réunion du conseil de surveillance de la fin juin, soit pour celle de septembre.
Parallèlement, la SGP se réorganise. Et s’apprête à déménager, tout en restant à Saint-Denis, dans l’immeuble Moods. Ce n’est pas encore signé, mais le nom est lâché. C’est là que prendront place les quelque 280 salariés de la SGP, qui sont appelés à devenir dans les deux à trois prochaines années 450 puis 650. Motif de satisfaction pour Thierry Dallard : il a pu compenser le départ de 30 à 40 collaborateurs découragés par la crise de la fin 2017 et du début 2018 – Philippe Yvin débarqué, démission de Jean-Yves Le Bouillonnec –. Cinquante recrutements ont été faits depuis le début de 2019. Avocats, ingénieurs, comptables, « toute la palette des compétences d’un maître d’ouvrage », comme le dit un président du directoire pas mécontent d’être à la tête d’une société qui malgré les difficultés ne manque pas d’atouts : elle peut recruter là où sont les compétences sans être limitée par des questions de statut, elle a la capacité d’emprunter et donc de financer sans dépendre des annualités budgétaires ; de plus, les recettes affectées lui permettent de rembourser l’emprunt.
F. D.

Cybersécurité. Sujet tabou, vraie menace
La transformation numérique comporte son lot de cybermenaces, et le transport est en première ligne. En 2016, le logiciel de racket WannaCry s’est attaqué au métro léger de San Francisco. En 2017, Deutsche Bahn, Renault, Transdev n’ont pas été épargnés. La même année, NotPetya sévissait dans le fret et la logistique (Maersk), l’aérien (Airbus, British Airways) et à la SNCF qui a réussi à contenir le virus. La RATP reste très discrète, Eurotunnel aussi. Comment les entreprises se protègent contre le risque cybernétique ? Si la discrétion est de mise, certains acteurs du secteur ont accepté de nous répondre.
La mobilité vit sa révolution numérique, les systèmes sont de plus en plus connectés, les opérateurs testent l’autonomie des véhicules en grandeur nature, et l’exposition des transports aux cybermenaces grandit en conséquence. Au dernier forum de la cybersécurité, fin janvier à Lille, Guillaume Poupard, le patron de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), mettait en garde contre deux menaces galopantes : le vol de données et le sabotage. Le gendarme français de la cybersécurité placé sous l’autorité de Matignon, aurait détecté « des attaques d’acteurs étatiques [Russie, Ukraine, Chine, Corée du Nord sont dans le viseur de l’Anssi, NDLR], privés ou terroristes, qui ne cherchent pas encore à détruire mais à s’installer pour étudier les systèmes informatiques dans trois secteurs clés de notre économie : l’énergie, les télécoms et les transports ». Docteur en cryptologie et diplômé en psychologie(1) Guillaume Poupard met aujourd’hui en œuvre la directive européenne sur la sécurité des réseaux et des systèmes d’information (NIS) qui contraint les opérateurs à durcir leur sécurité informatique. Toutefois, le niveau de sécurité de chacun d’eux n’est pas communiqué. « Les moyens consacrés à la cybersécurité, sur lesquels il n’est pas possible de communiquer, sont en constante augmentation, corrélés à la menace globale », se contente d’indiquer la RATP.
Des menaces pèseraient sur les systèmes physiques, le cloud, les mobiles et l’Internet des objets. Cyberapocalyptique, Guillaume Poupard prédit même un « Pearl Harbour numérique » aux graves conséquences pour les opérateurs de services essentiels (OSE) et ceux d’importance vitale (OIV). Essentiels au fonctionnement de l’économie et de la société, voire à la survie de la nation.
Fantasme hollywoodien
Leur identité est confidentielle, mais c’est un secret de Polichinelle : parmi les 122 OSE identifiés par l’agence de cyberdéfense, et les 240 OIV inscrits dans la loi de programmation militaire (tant publics que privés). les grands acteurs des transports comme Air France, la SNCF ou la RATP en font partie, de même qu’Airbus, Alstom, ADP ou encore Eurotunnel. Alors, tous aux abris, le risque d’attaque à la diligence est de retour ? Pour Philippe Cotelle, gestionnaire des risques d’Airbus Defense & Space et président de la commission cyber de l’Amrae, association des risk managers des grandes entreprises françaises, la prise de contrôle du train, de l’avion ou du camion autonomes est un « fantasme hollywoodien ». « Ces scénarios catastrophe sont adressés en priorité, et la robustesse est la condition de mise en service des systèmes de transport », dit-il.
« La sûreté de fonctionnement protège par nature les fonctions critiques du système contre des pannes et des altérations non intentionnelles d’information. Elle repose sur des mécanismes de surveillance qui détectent ces pannes : si le système reçoit des informations altérées, il ne les exécute pas, mais réagit en se repliant en état sûr, par exemple en déclenchant le freinage d’urgence d’un train », reprend Benoît Bruyère, responsable Cybersécurité des activités transports terrestres chez Thales. Les mécanismes qui vérifient l’intégrité des données peuvent contribuer, mais ne sont pas suffisants pour protéger contre des attaques intentionnelles élaborées. Un train ou un tramway s’arrêtera si les données ne sont pas intègres. L’avion ne décollera pas. Et s’il est dans les airs ? « Il cherchera à se poser », répond Philippe Cotelle. On s’en doutait.
« Les entreprises du secteur des transports sont de plus en plus matures en matière de cybersécurité, ce qui les rend plus résilientes », veut ajouter le représentant d’Airbus dont la filiale cybersécurité, Apsys, accompagne Alstom pour le projet de train autonome de fret.
Rendre la cybersécurité « sexy »
Une chose est sûre, les opérateurs et les industriels du transport que nous avons interrogés sont peu prolixes sur le sujet. Ceux qui ont accepté de nous répondre l’ont fait du bout des lèvres, avec des réponses évasives et surtout peu concrètes sur leur stratégie de défense. La confidentialité est de mise.
Une culture à l’opposé de celle que tente d’insuffler le patron de l’Anssi qui veut rendre la sécurité numérique « sexy » (sic), c’est-à-dire communicante et compréhensible ! Il veut « mettre dans la tête de nos dirigeants que la cybersécurité n’est pas un mal nécessaire mais que c’est absolument indispensable pour le développement de l’entreprise ».
Pour Laurent Hausermann, cofondateur de Sentryo, start-up lyonnaise qui travaille avec la SNCF sur les systèmes de signalisation des voies et de communication bord-sol, ce ne serait pas tant l’impératif de confidentialité qui animerait les entreprises du secteur ferroviaire, mais un sentiment de « honte » (sic) face aux défis de la cybersécurité. « Elles opèrent des systèmes anciens dont l’ADN est justement la sécurité, mais elles n’ont pas anticipé que ces systèmes allaient devenir 100 % connectés ce qui augmente leur surface d’attaque, et qu’il faudrait les reconcevoir pour y intégrer des couches de chiffrement afin de se protéger contre des stratégies d’intrusion et de destruction des données », analyse l’ancien directeur technique de Stormshield, autre leader français de la sécurité de l’information, filiale d’Airbus Cybersecurity. « Comme dans le secteur automobile, le ferroviaire fait face au challenge de la cybercriminalité qui défie les lois de la sécurité classique du monde des transports. Les systèmes propriétaires fermés type ERTMS sont-ils inattaquables ? », s’interroge Laurent Hausermann. « Dans le secteur de l’eau et de l’énergie, y compris dans le nucléaire, qui ont subi des cyberattaques (centrales électriques en Ukraine, par exemple), on en parle, on ne craint pas la fuite d’informations », compare celui qui compte parmi ses clients le Commissariat à l’énergie atomique, Renault ou la SNCF. « Les Etats-Unis ont dix ans d’avance sur la France, la loi sur la protection des données existe depuis 2008, le sujet n’est pas tabou », renchérit Robert Wakin responsable de l’offre management industrielle de Stormshield.
Le signal d’alarme de la Deutsche Bahn (DB) ciblée en 2017 par le code malveillant WannaCry (lire page 27), a-t-il fait figure de détonateur ? : « La culture de l’industrie ferroviaire pose problème, nous sommes très réactifs au moindre incident, si un accident survient, nous changeons la sécurité des voies. Il faut changer cette façon de voir les choses et être beaucoup plus proactifs », jugeait Lovan Pushparatnam, directeur du département télécoms de Systra cité par le site RailTech, au lendemain de l’attaque contre la DB. Pour Benoît Bruyère, « La transformation numérique augmente la surface d’attaque des systèmes ferroviaires, elle doit donc s’accompagner de mesures de sécurité complémentaires. Depuis environ trois ans avec la directive européenne NIS et la loi de programmation militaire en France, les opérateurs ferroviaires ont renforcé significativement les clauses de cybersécurité dans les appels d’offres. Avant, au chapitre de la sécurité, ils s’attachaient uniquement à la sûreté de fonctionnement », décrit le représentant de Thales.
Un marché bouillonnant
L’intensité des attaques qui sévissent depuis trois ans – WannaCry, NotPetya parmi les plus retentissantes parce qu’elles ont impacté des majors du transport (lire page 27), – et les incitations de l’Anssi (investissements pour la prévention et la détection des attaques), ne sont pas pour déplaire aux innombrables équipementiers et prestataires du marché de la cybersécurité. Depuis le vote de la loi de programmation militaire 2019-2025, l’Anssi déploie des sondes de détection chez les hébergeurs informatiques afin de scanner le trafic suspect dirigé vers les réseaux des entreprises qu’elle cherche à protéger, les OIV et OSE, et y repérer des traces d’attaques.
Alors, les cyberspécialistes se développent à la vitesse de propagation d’un virus informatique, c’est à qui proposera sa solution préventive pour ajouter des barrières de sécurité ou les intégrer dès la phase de conception des matériels connectés, le security by design, nouveau mantra des industriels. Sur ce marché bouillonnant, sont présents les poids lourds et moyens (Thales, Orange, Atos, Cylus, Stormshield, Cisco, Palo Alto Networks, Check Point, Fortinet…) et de nombreuses start-up, françaises (Nozomi, CyberX, Sentryo, IC2S, etc.) et étrangères, notamment israéliennes, très pointues sur le sujet. Agiles, les jeunes pousses développent des solutions de niche et les vendent ou s’allient aux leaders. « On sait qu’on ne peut pas tout faire, et surtout qu’il n’existe pas de solutions ultimes », décrit Robert Wakin, de Stormshield. « Il y a deux ou trois attaques par jour en France », calculent nos interlocuteurs. Dans cette course sans fin entre hackers de confiance et hackers malveillants, les premiers simulent des attaques de façon légale pour vérifier les systèmes d’information des entreprises et détecter les failles, les seconds surenchérissent, attaquent et parfois, ça marche.
Ce qui est en jeu, c’est la cyberrésilience des entreprises, c’est-à-dire leur capacité à déjouer les offensives : en 2018, tous secteurs d’activité confondus, une attaque ciblée sur huit aurait abouti selon l’étude annuelle d’Accenture, contre une sur trois un an avant. 87 % des attaques ciblées auraient donc été déjouées dans le monde. Du mieux, mais parmi les 13 % non déjouées, 30 génèrent des dommages et pertes importantes.
Officiellement, aucun transporteur français n’aurait été gravement touché par une cyberattaque. En 2018, l’Etablissement public de sécurité ferroviaire (EPSF) a signé une « lettre d’intention » avec l’Anssi pour renforcer sa coopération avec l’autorité nationale de cyberdéfense. Ça ne coûte rien…
Nathalie Arensonas
(1)Pour piéger les hackers, les cyberdéfenseurs sont souvent des spécialistes du comportement, du facteur humain.

La montée en puissance de SNCF Réseau
SNCF qui doit devenir un groupe plus unifié est en train de mettre en place son futur schéma de fonctionnement dans lequel les trois Epic devraient laisser la place à sept sociétés anonymes. Avec SNCF Réseau comme pivot du système.
Qui gouvernera le groupe SNCF à partir du 1er janvier 2020 ? Et comment ? Y aura-t-il un conseil d’administration avec un président non exécutif comme aujourd’hui ou un PDG tout puissant, ou encore un conseil de surveillance avec un directoire ? Toutes ces questions ont fait l’objet d’intenses discussions entre la direction du groupe ferroviaire et le gouvernement qui doit prochainement publier une ordonnance sur le sujet.
Le schéma de fonctionnement de la SNCF, qui doit devenir un groupe plus unifié, est aussi en train d’être mis en place. On sait que les trois
Epic d’aujourd’hui devraient laisser la place à sept sociétés anonymes, presque toutes détenues à 100 % par l’Etat : la holding SNCF, Réseau, Gares & Connexions (qui sera filiale de Réseau), Fret, Geodis, Mobilités Voyageurs et Keolis (filiale de Mobilités).
Dans ce dispositif, SNCF Réseau sera le futur pivot du système comme l’ont plusieurs fois répété Guillaume Pepy, le PDG de SNCF Mobilités, et Patrick Jeantet, le PDG de SNCF Réseau. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? D’un côté, SNCF Mobilités doit devenir une société agile, abaissant au maximum ses coûts de structure pour se mettre au niveau de la concurrence qui s’ouvrira fin 2019 pour les TER et les Intercités avec les lancements des premiers appels d’offres. De l’autre, SNCF Réseau doit s’affirmer comme la société de services qui vendra des sillons à ses clients (dont SNCF Mobilités, mais aussi les autres entreprises ferroviaires, les régions, les ports…) en assurant un service optimal et… équitable.
Comment assurer l’équité quand on fait partie d’une même et grande maison ? « Nous aurons une maison mère SA. Mais pour tout ce qui touche à ses missions essentielles, SNCF Réseau SA aura des garanties d’autonomie par rapport à celle-ci, en ce qui concerne l’attribution des sillons, les circulations en temps réel et les investissements dans des projets individualisés », explique Patrick Jeantet.
L’objectif, déjà mis en œuvre dans Nouvel’R, le plan de transformation du gestionnaire d’infrastructures, est tout simplement de faire de Réseau une société de services industriels « normale ». Et de permettre à des entreprises ferroviaires concurrentes de coexister demain sur un même réseau.
Parmi les grands principes retenus, SNCF Réseau veut développer un réseau haute performance, grâce au développement de l’automatisation et du digital. Les innovations technologiques doivent permettre à la fois d’augmenter la fiabilité et de disposer de davantage de capacités sans construire forcément de nouvelles infrastructures.
Autre axe fondamental pour le gestionnaire des infrastructures : mettre le client au cœur de son action. Une révolution culturelle, selon Patrick Jeantet, qui a créé en juillet dernier la direction Clients et Services chapeautée par Jean Ghédira et chargée de développer la clientèle, d’établir une relation suivie et de mieux prendre en compte ses attentes.
Enfin, la gestion des infrastructures va être décentralisée puisque les établissements Infra Circulations (EIC) seront appelés, dans les régions et dans les grandes gares, à assurer la coordination des circulations. Tout un chantier déjà bien engagé.
Marie-Hélène Poingt

Electromobilité partie 1 : 1000 bus électriques pour l’Ile-de-France. Comment la RATP se mobilise
Début 2018, Ile-de-France Mobilités et la RATP annonçaient le lancement d’un appel d’offres pour l’achat de 1 000 autobus 100 % électriques. Jamais encore, en Europe, une autorité organisatrice ou un opérateur n’avait décidé d’investir autant d’argent dans l’électromobilité. Et déjà, l’opérateur parisien se prépare à accueillir, dans ses centres-bus, les futurs véhicules.
Après avoir intégralement équipé, dès 2016, la ligne 341 (Charles-de-Gaulle-Etoile – Porte-de-Clignancourt) avec des autobus 100 % électriques, Ile-de-France Mobilité et la RATP passent la vitesse supérieure en lançant, au tout début de l’année dernière, le premier appel d’offres massif pour l’achat de véhicules de ce type. De fait, Paris et sa région ambitionnent de devenir très vite la référence mondiale du transport public urbain routier « très bas carbone ». Dans cette perspective, la RATP doit pouvoir disposer d’un parc d’autobus 100 % propre d’ici 2025. Ce parc sera constitué, pour les deux tiers, de véhicules électriques et, pour le tiers restant, de véhicules roulant au biogaz. Telle est la clé de répartition des deux énergies dites « propres » finalement choisies.
Chemin faisant, Ile-de-France Mobilités et la RATP ont ainsi passé le plus gros appel d’offres jamais enregistré en Europe pour l’achat d’autobus électriques, avec 1 000 unités dont 250 en commande ferme, représentant un montant global de 400 millions d’euros d’investissements ! Il s’agit de véhicules « standard » de 12 m, dont les premières livraisons devraient intervenir à la fin 2020.
Actuellement, le parc de la RATP, fort d’environ 4 700 véhicules, compte déjà plus de 800 véhicules hybrides, 140 bioGNV et 74 100 % électriques. Ces derniers se retrouvent sur la ligne 341 précitée, avec charge lente au dépôt, tandis que des essais de recharge partielle en terminus concernent les lignes 115 (Porte-des-Lilas – Château-de-Vincennes) et 126 (Porte-d’Orléans – Parc-de-Saint-Cloud). L’idée consistait ici à tester la recharge par prise normalisée sur le 115, et par pantographe inversé sur le 126. La RATP exploite actuellement des autobus électriques Bluebus de 12 m conçus par le groupe Bolloré et fabriqués en France. Ils sont équipés de huit batteries LMP (lithium métal polymère), dont quatre montées sur la toiture et quatre logées à l’arrière du véhicule. Ces batteries permettent de stocker une quantité d’énergie embarquée égale à 240 kWh, conférant aux véhicules une autonomie théorique de 180 à 250 km. Pour la Régie, la transition énergétique est donc, d’ores et déjà, une réalité opérationnelle des plus concrète. En revanche, elle représente encore, pour elle, un vrai défi technique, car il lui faut maintenant adapter, dans des délais très contraints, nombre de ses centres bus qui n’avaient été conçus ni pour le remisage, ni pour l’entretien de véhicules à motorisation électrique uniquement alimentés par batteries embarquées.
L’aventure de l’électromobilité à la RATP a d’abord commencé avec les essais de sept véhicules prêtés par les constructeurs Alstom, Bolloré, BYD, Heuliez, Irizar, Solaris et Yutong. Le véhicule d’Alstom n’était autre que le concept-bus Aptis, en rupture technologique assez nette avec ses autres concurrents. Les différents essais ont déjà permis de démontrer que l’autobus électrique, dans son état actuel, disposait d’une autonomie compatible avec l’exploitation de la plupart des lignes parisiennes, qu’elles soient intra-muros ou de première couronne, et cela y compris si l’on se restreignait au seul mode de charge lente en dépôt. Rappelons que ce mode demeure le modèle de référence à la RATP, comme d’ailleurs chez un certain nombre d’autres opérateurs en Europe. Compte tenu des puissances à mettre en œuvre, la Régie considère déjà plus intéressant, en termes de fourniture comme de tarification d’énergie, de pouvoir recharger pendant la nuit. Mais surtout, elle ne souhaite pas devenir tributaire d’installations fixes à ses terminus où, à la différence d’autres villes à l’étranger, elle dit ne pouvoir déjà disposer, en général, que de très peu de place pour les implanter.
De façon plus générale, les opérateurs européens sont devenus de plus en plus réticents à l’égard de la charge rapide aux terminus. Ils opposent volontiers l’amélioration continuelle des performances sur les batteries, qui vont faire sans cesse gagner en autonomie, aux suggestions que représente la maintenance d’installations techniques réparties sur le terrain. Sans parler de possibles répercussions néfastes sur le maintien de la régularité, puisque le stationnement quasi incompressible pour recharge aux terminus limiterait la pratique courante consistant à diminuer les temps de battement pour résorber, au moins en partie, le retard pris par un service…
Après la phase initiale de conversion à l’électromobilité d’un premier centre-bus de la RATP (Lagny), un deuxième (Montrouge-Corentin) suit déjà dans la foulée. Dès la fin de cette année, les autobus électriques pourront alors être accueillis en grand nombre. L’adaptation des autres établissements se poursuivra, afin qu’en 2025 ils soient tous « électriques » ou « biogaz ». Concernant les modalités de remisage des autobus électriques, certains aspects réglementaires restent en cours de consolidation avec les autorités administratives. Ils font l’objet d’un groupe de travail rassemblant l’ensemble des intervenants concernés, ce qui n’empêche toutefois nullement d’entreprendre les travaux de conversion, avec le plein accord de ces autorités. Les centre-bus de Lagny et Montrouge-Corentin, insérés sous un ensemble de bâtiments urbains, disposent déjà du sprinklage, et il ne suffit plus, en théorie, que d’y installer les infrastructures de charge.
La RATP a également pu vérifier la faisabilité des chargeurs « interopérables » aujourd’hui proposés par l’industrie, que la normalisation rend indépendants des constructeurs d’autobus. Pas question de se laisser enfermer dans un système-propriétaire ! A la Régie, deux possibilités restent envisagées : un chargeur par emplacement de remisage, ou bien commun à deux ou trois emplacements. Le temps de charge sera compris entre 4 heures 30 et 5 heures, pour une autonomie minimale de 180 km avec la climatisation électrique. Un chauffage thermique autonome, avec carburant écologique, a été envisagé pour les périodes de très basse température. Comme la RATP exploite aujourd’hui plus de 800 hybrides, les ateliers des centres bus disposent souvent déjà de passerelles d’accès aux toitures, De même, de nombreux techniciens de maintenance sont maintenant familiarisés avec l’entretien des véhicules à chaîne de traction électrique. La RATP devrait donc être prête pour accueillir, en temps et en heure, les 250 premiers autobus de la commande ferme puis, ultérieurement, les 750 restant. Une seule question demeure en suspens : quels constructeurs seront officiellement désignés pour les fabriquer ? Réponse attendue dans quelques semaines.
Philippe Hérissé

Electromobilité partie 2 : Amsterdam, numéro 1 de l’électromobilité en Europe
Depuis l’été dernier, cent autobus électriques articulés du constructeur néerlandais VDL sont en service autour de l’aéroport international d’Amsterdam-Schiphol, sur le territoire de l’autorité organisatrice Amstelland-Meerlanden. Chaque jour, ils parcourent globalement plus de 30 000 km. C’est pour le moment la plus grosse exploitation d’autobus 100 % électriques de toute l’Europe.
Aux Pays-Bas, le « zéro émission » est aussi, ces temps-ci, la grande préoccupation. Et la capitale, Amsterdam, entend bien donner le ton. Le 15 avril 2016, un « agrément administratif » a été signé entre toutes les parties prenantes aux transports publics régionaux de voyageurs par autobus. Cet agrément ne manque pas d’ambitions. De fait, il stipule que, dès 2025, toutes les nouvelles acquisitions de véhicules neufs devront répondre au critère « zéro émission ». Il indique aussi que toute l’électricité alors utilisée devra intégralement provenir de sources renouvelables. Enfin, il décrète qu’à l’horizon 2030 seuls les autobus « zéro émission » pourront demeurer en circulation.
Pour l’organisation de ses transports de voyageurs, la région d’Amsterdam est divisée en quatre concessions. Une seule d’entre elles se trouve directement confiée à l’opérateur public GVB (Gemeentelijk Vervoerbedrijf, compagnie de transport municipale). Il s’agit, bien sûr, de celle qui régit les transports urbains (métro, tramway et autobus) dans la partie la plus centrale de l’agglomération. Les trois autres (qui ne concernent, au demeurant, que des lignes d’autobus) sont attribuées à la faveur d’appels d’offres périodiquement lancés au niveau européen. L’une de ces trois concessions est l’Amstelland-Meerlanden, dont le territoire présente la particularité d’inclure l’aéroport de Schiphol, avec un grand nombre de dessertes 24/7 (de zéro heure à minuit et du lundi au dimanche). Cette dernière concession a été remportée, en décembre 2017 et pour une durée de dix ans, par l’opérateur néerlandais Connexxion, qui compte aujourd’hui 5 800 collaborateurs et exploite près de 2 000 autobus. Le groupe Transdev possède 83 % des actions de cet opérateur, une banque néerlandaise détenant le reste.
Le rouge pour la région, le blanc pour l’aéroport
Les cent nouveaux autobus articulés 100 % électriques, tout récemment livrés par le constructeur néerlandais VDL pour l’Amstelland-Meerlanden, parcourent déjà, au total, plus de 30 000 km par jour. Ils se répartissent en deux sous-parcs aux spécifications légèrement différentes, utilisés sur deux réseaux étroitement interconnectés mais qui restent distincts dans leur concept opérationnel. Ces réseaux ont pour nom : « R-net » et « Schipholnet ». Le premier se caractérise par une vocation régionale et urbaine, et il s’étend de la zone aéroportuaire vers toute une partie de la conurbation. Son rôle essentiel consiste à relier les terminaux aux localités voisines, en s’immisçant toutefois jusqu’à la gare centrale d’Amsterdam. Ce réseau se dégroupe en quatre lignes dont la plus longue dépasse les 24 km, distance parcourue dans le temps d’une heure et une minute avec 34 arrêts. Il lui fallait donc des véhicules d’un niveau de confort supérieur, et aménagés intérieurement selon un diagramme privilégiant la capacité en places assises. Trois des quatre lignes de R-net circulent 24 heures sur 24. La fréquence peut atteindre huit passages par heure. Les autobus attachés à ce premier réseau se reconnaissent à leur livrée rouge orangé, qui les distingue de ceux de Schipholnet, uniformément peints en blanc. Plus dense, ce second réseau, lui, a pour mission essentielle de mettre en relation les différentes installations aéroportuaires entre elles, ainsi qu’avec les zones résidentielles du bassin d’emploi de Schiphol. En priorité, il cible les employés qui travaillent quotidiennement auprès de ces installations, mais aussi l’ensemble des passagers aériens en transit, au départ ou à l’arrivée. Surtout, il doit pouvoir faire face, chaque jour, à des flux importants de voyageurs se déplaçant entre les terminaux, les parkings, les bureaux et autres zones d’activité de l’aéroport dont il assure une desserte fine. L’accent a donc été mis sur la brièveté et la rapidité des trajets, ainsi que sur la capacité totale d’emport par véhicule. Le réseau Schipholnet, tel qu’il a été dessiné, ne compte pas moins de douze lignes, dont la plus courte mesure 4 km, et la plus longue ne dépasse guère les 17 km. En revanche, la fréquence peut y grimper jusqu’à 15 passages par heure ! Les parcours journaliers, par véhicule, varient entre 120 et 400 km sur R-net, et entre 150 et 500 km sur Schipholnet.
Seulement 20 minutes pour faire le plein d’électricité
Le dimensionnement préalable des sous-parcs nécessaires à l’exploitation de ces deux réseaux a conduit à prévoir, dès le départ, 49 véhicules pour le premier et 51 pour le second. Compte tenu de l’amplitude et de la densité assez remarquables (tout au moins aux yeux d’usagers français) des services sur ces lignes qui sont souvent exploitées 24 heures sur 24 sans interruption aux heures les plus creuses de la nuit, le choix s’est d’emblée porté sur le concept de charge rapide qui, seul, pouvait garantir la disponibilité et l’autonomie indispensables. Les batteries finalement retenues affichent une capacité de 169 kWh, et ont été conçues pour pouvoir être rechargées sous une puissance maximale de 420 kW. Cela signifie qu’une batterie vide redevient totalement opérationnelle en vue de la poursuite du même service après un stationnement pour charge rapide de seulement 20 minutes. Le dimensionnement des infrastructures nécessaires, compte tenu de la trame des services à assurer, s’est soldé par un choix de quatre lieux stratégiques où implanter les installations de recharge des batteries. A côté des 23 chargeurs « rapides » de marque Heliox, d’une puissance de 450 kW et répartis sur ces quatre lieux, on trouvera aussi 84 chargeurs « lents » de 30 kW, fournis par la même entreprise néerlandaise, et qui se situent tous en dépôt. Actuellement, la répartition géographique des installations selon ces quatre lieux d’implantation est la suivante : Schiphol Parking P30 (quatre chargeurs rapides), Schiphol Knooppunt Noord (quatre chargeurs rapides), Amstelveen Meerlandenweg (huit chargeurs rapides implantés sur des emprises provisoires), auquel s’ajoute l’ancien dépôt diesel reconverti de Schiphol Cateringweg (sept chargeurs rapides et 21 chargeurs lents de 60 kW à deux points de charge de 30 kW chacun). A terme, ce dépôt gérera 51 véhicules, tandis que les 49 autres seront rattachés au futur dépôt d’Amstelveen, qui est en construction sur un terrain contigu aux emprises de Meerlandenweg, et qui regroupera alors huit chargeurs rapides ainsi que vingt chargeurs lents, également de 60 kW et à deux points de charge. L’ensemble des infrastructures de recharge pour les cent véhicules représente une puissance totale de 13 MW. Sur une année, on devrait comptabiliser pas moins de 160 000 cycles de charge rapide ! La consommation d’électricité annuelle résultant de l’exploitation des deux réseaux R-net et Schipholnet serait équivalente à celle de 3 400 ménages. Et la réduction concomitante de dioxyde de carbone, dans le même laps de temps, atteindra les 15 000 t.
Un pantographe qui sert indifféremment aux charges rapide ou lente
Comme il est souvent d’usage dans les pays nordiques, Connexxion pratique le remisage à l’air libre, d’autant que les amplitudes journalières d’utilisation des véhicules sont déjà très élevées. Pour la charge rapide comme pour la charge lente, en ligne comme au dépôt, l’interface entre chargeur et véhicule se trouve réalisée par un pantographe ascendant de marque Schunk, qui est monté sur toiture, au-dessus de l’essieu avant. En se déployant, ce pantographe vient au contact de l’entonnoir solidaire de l’infrastructure, et dont les quatre barres conductrices peuvent, si nécessaire, être chauffées. Ainsi VDL a repris pour Amsterdam les dispositions constructives déjà mises en œuvre, avec succès, à Eindhoven. L’utilisation d’un seul pantographe conçu pour les deux modes de charge, sous la puissance de 450 kW comme sous celle de 30 kW, présente l’avantage, en dépôt, de permettre un remisage des véhicules aussi dense qu’avec un parc diesel conventionnel. Aux dires des techniciens de l’opérateur, le recours au seul système avec prise standard Combo 2 aurait nécessité, en revanche, d’intercaler des postes de rechargement entre les véhicules, à l’intérieur de la zone de remisage, sans parler des sujétions liées à la manutention manuelle des câbles de raccordement ou encore du risque d’arrachage accidentel de l’un d’eux en cas de remise en marche intempestive d’un véhicule. Compte tenu de l’importance inusitée du parc de matériel roulant à Amsterdam, on trouve pour la première fois, sur la zone de remisage à l’air libre du dépôt de Caterinweg, de longs portiques parallèles, qui enjambent toute la largeur d’emprise et portent, chacun, une série d’entonnoirs. C’est un mode d’organisation (et un « paysage ») de dépôt d’autobus que nous ne connaissions pas encore, mais qui pourrait devenir très courant dans les années à venir…
Un nez d’avion pour le bus de l’aéroport
Reflets de leurs conditions d’utilisation respectives, les deux sous-parcs d’Amstelland-Meerlanden ne diffèrent pas seulement par leur livrée, même si, techniquement, ils demeurent extrêmement proches. Ces deux véhicules articulés partagent, en effet, le même gabarit de 2,55 m, la même hauteur de 3,51 m et le même poids total en charge de 28,745 t. Leur chaîne cinématique est identique, avec un unique moteur central Siemens triphasé 1DB2022 d’une puissance de 210 kW sous 700 V, qui est apte à développer un couple de 3 800 Nm. Il en va de même, pour les deux véhicules, de leur alimentation électrique, qui fait appel à un pack de batteries d’une capacité de 169 kWh, organisé en quatre modules fixés sur le pavillon. Ces batteries sont refroidies à l’aide d’un circuit parcouru par un fluide caloporteur neutre pour l’environnement, en l’occurrence le R100.2. Après un parcours de 80 km, ce pack peut être rechargé en vingt minutes. Si, dans le modèle d’exploitation adopté pour l’Amstelland-Meerlanden, le pantographe Schunk de 450 kW reste privilégié pour les deux modes de charge, les véhicules sont néanmoins munis, à mi-longueur de leur face latérale droite, d’une prise de 60 kW au standard Combo 2, qui permettrait également un rechargement lent, au dépôt, le cas échéant.
Si le véhicule articulé rouge conçu pour le réseau R-net, de type SLFA-180, se caractérise par une longueur totale hors tout très exactement égale à 18 m, le véhicule articulé blanc SLFA-181 de Schipholnet, comme sa désignation peut le laisse deviner, mesure en réalité 18,15 m. Cette différence résulte du choix, pour le véhicule Schipholnet, de la face avant version BRT (Bus Rapid Transit), équivalent de notre concept BHNS (Bus à Haut Niveau de Service), et qui se traduit, pour ce véhicule, par un nez davantage profilé, dont la forme et la couleur blanche suggèrent quelque peu le cockpit d’un avion. Pour parfaire une certaine impression de fluidité, les roues des deuxième et troisième essieux ont été carénées. En revanche, le véhicule pour R-net reprend la face avant standard de la famille Citea, et il est naturellement dépourvu de tout carénage de roue.
Hormis l’aspect extérieur, les deux véhicules diffèrent aussi sensiblement sur les configurations d’accès et l’implantation des sièges. Le SLFA-180 possède, sur sa face latérale droite, trois portes Ventura à deux vantaux avec commande électrique, libèrant chacune un passage de 1 200 mm. La porte avant, correspondant à l’entrée, s’ouvre vers l’intérieur, tandis que les deux autres portes, réservées à la sortie, sont de type louvoyant-coulissant, avec vantaux se dégageant vers l’extérieur, afin de faciliter et d’accélérer la descente des voyageurs. Les aménagements intérieurs font appel à des sièges Kiel Lexxo CT avec appuie-tête. Une rampe UFR (Usagers en Fauteuil Roulant), à déploiement manuel, est montée au droit de la deuxième porte. Dans son implantation de sièges pour le R-net, le SLFA-180 offre 49 places assises et 78 debout, soit une capacité totale de 127 voyageurs. Deux équipements Thermoking 700H, du type « pompe à chaleur », assurent la climatisation intérieure, hiver comme été. Pour le chauffage, il peut être aussi fait appel, en cas de besoin, à l’énergie calorifique dégagée par les résistances de freinage rhéostatique, voire, en période de très grand froid, à un brûleur auxiliaire Webasto qui utilise un carburant bio-diesel. L’éclairage intérieur à LED et des prises USB complètent ces aménagements.
Le SLFA-181 de Schipholnet partage les mêmes éléments de confort que le SLFA-180 de R-net. Toutefois, il s’en distingue par la configuration des portes, au nombre de quatre, dont celle pour l’entrée des voyageurs, à l’avant, ne dispose que d’un seul vantail de 600 mm à ouverture rapide par coulissement vers l’extérieur. Les trois autres portes demeurent identiques à celles du SLF-180. Le véhicule de Schipholnet offre 45 places assises et 79 debout.
Pas question de livrer simplement les véhicules dans la cour de l’opérateur !
Qu’il s’agisse du dimensionnement des parcs de véhicules, ou de celui du nombre et de la puissance des stations de charges, rien ne s’est fait ici sans une collaboration extrêmement étroite entre l’opérateur et le constructeur. Au plan général, on a déjà bien compris que ce serait là un nouvel invariant de l’électromobilité, sauf que, pour le néerlandais VDL, l’importance de cette démarche apparaît absolument capitale. Pas question pour lui de venir simplement livrer chez son client les autobus commandés ! Tout au contraire, le constructeur a monté ex nihilo une structure dédiée, dénommée « Enabling transport solutions » (structure facilitant l’élaboration de solutions pour le transport), qui a pour mission de procéder, avec l’opérateur, à toute l’étude technique préalable, en prenant en compte l’ensemble des contraintes d’exploitation de ce dernier. Un travail itératif très important s’instaure ainsi, dès le début, entre les deux parties. En quelque sorte, VDL joue le rôle d’entreprise pilote, en planifiant avec l’opérateur l’ensemble des travaux, puis en assumant la responsabilité des différentes phases de livraison de l’ensemble du projet d’électromobilité, y compris pour la totalité des infrastructures nécessaires. Il est vrai que VDL n’en est plus à son coup d’essai ! Pour lui, l’aventure de l’électromobilité avait commencé dès 2013, lorsqu’il présenta, à Genève, le premier autobus Citea SLF-120 Electric, à la faveur du salon UITP (Union internationale des transports publics). A l’époque, le constructeur avait aussitôt saisi l’intérêt de se concentrer très fortement sur la mobilité 100 % électrique. Sa première réalisation, en avril 2015, concerna la ville de Münster (Allemagne), avec cinq Citea SLF-120 Electric, dont quatre fournis dans le cadre du projet ZeEUS (Zero emission bus system). A peine quatre mois plus tard, en octobre 2015, VDL livrait le premier de huit Citea SLFA Electric aux KVB (Kölner Verkehrs-Betriebe, entreprises de transport de Cologne), permettant à l’opérateur rhénan d’exploiter entièrement, dès 2016, sa ligne 133 en mode 100 % électrique. Avec les KVB, VDL a pu se forger une première expérience significative dans le domaine du partenariat constructeur-opérateur qu’il lui semblait si important d’instaurer sur tout projet d’électromobilité, aux seules fins d’optimiser les futurs résultats en exploitation commerciale. Sur le marché néerlandais des transports en commun 100 % électriques, le constructeur joue, bien entendu, un rôle de pionnier. On pense, tout naturellement, à la concession de l’autorité organisatrice du Brabant Sud-Est (groupe Transdev), centrée sur la ville d’Eindhoven, avec son parc de 43 Citea articulés SLFA Electric déjà présenté dans nos colonnes. Le 18 avril 2017, tout juste quatre mois après la mise en service du réseau, le cap du million de kilomètres parcourus était franchi ! La même année, VDL a livré 14 Citea SLF-120 Electric, quatre Citea SLFA-180 Electric et 12 Citea LLE-99 Electric au groupe Arriva pour les concessions de la Frise et du Limbourg.
Le constructeur travaille avec une dizaine d’opérateurs et d’AO
Chemin faisant, le constructeur néerlandais est ainsi devenu, apparemment sans difficulté, le leader incontesté du marché européen en matière d’électromobilité. Outre aux Pays-Bas et en Allemagne, des Citea 100 % électriques circulent au Luxembourg. Jusqu’à présent, VDL a réalisé, au total, 14 projets de ce type, mettant en œuvre 220 véhicules qui ont déjà parcouru plus de dix millions de kilomètres. Actuellement, le constructeur néerlandais travaille aussi avec une bonne dizaine d’autres opérateurs et autorités organisatrices en Belgique, Suisse, Suède, Norvège, et également en France. Il entend bien conforter sa position de leader européen dans les prochaines années. Sa raison sociale complète, VDL Bus & Coach, rappelle qu’il fait partie de VDL Groep (groupe VDL). Ce groupe international, dont le siège est situé à Eindhoven, a pour vocation première le développement, la production et la vente de produits industriels, semi-finis ou déjà prêts à l’emploi, dans les secteurs de l’automobile, des autobus et des autocars. Chaque année, 1 500 bus et cars quittent ainsi les chaînes de fabrication aux Pays-Bas ou en Belgique. Toutefois, le groupe œuvre aussi dans des domaines hautement scientifiques comme les télescopes géants, les accélérateurs de particules, ou encore la conquête spatiale. L’entreprise familiale, créée en 1953, est devenue, au fil du temps, une société tentaculaire qui compte aujourd’hui 97 filiales réparties dans une vingtaine de pays, avec plus de 17 000 collaborateurs et un chiffre d’affaires annuel supérieur à cinq milliards d’euros. Au-delà des chiffres, la force du groupe réside indubitablement dans les synergies de collaboration qu’avec constance et méthode celui-ci a réussi à mettre en œuvre entre les différentes entreprises qui le composent. C’est tout simplement impressionnant, et augure bien de nouveaux succès pour le constructeur néerlandais.
Philippe Hérissé

Les nouveaux défis des commissionnaires de transport
Mutation de la cartographie des flux, digitalisation, montée du e-commerce : les commissionnaires de transport font face à une transformation radicale du marché, à laquelle s’ajoutent la nécessaire prise en compte d’exigences environnementales renforcées et un fort enjeu sur l’attractivité des métiers. Comment s’adaptent-ils ? Ville, Rail & Transports a choisi de donner la parole à des acteurs traditionnels gros et moyens, mais aussi à de nouveaux entrants.
On s’attendait à trouver la digitalisation sur la première marche du podium. Mais lorsque l’on interroge les commissionnaires de transport internationaux sur les défis auxquels ils sont confrontés, c’est finalement la transformation géographique des flux qui arrive en tête, parmi d’autres enjeux comme l’adaptation au développement du e-commerce, les contraintes environnementales ou les problématiques RH. « La bonne nouvelle, c’est que nous sommes sur un marché en croissance, qui nécessite une véritable expertise », synthétise Marie-Christine Lombard, la présidente du directoire de Geodis.
Un bouleversement géographique des flux
« Nous évaluons la valeur du marché des produits manufacturés à 32 000 milliards de dollars, dont 11 000 milliards qui s’exportent et concernent donc nos activités de commission de transport international. Aujourd’hui, les flux intercontinentaux entre les trois grandes zones que sont l’Asie, l’Europe et les Etats-Unis restent importants. Mais avec une croissance de 5 % par an, ils progressent moins vite que les flux intrarégionaux, c’est-à-dire intra-Asie, intra-Amériques et intra-Europe, qui augmentent 7 % par an et représentent aujourd’hui environ 6 000 milliards de dollars. Nous sommes évidemment dans un monde globalisé, mais certains éléments nous font dire qu’il le sera demain un peu moins », analyse Marie-Christine Lombard.
Le phénomène est notamment encouragé par les nouvelles stratégies des deux grandes puissances mondiales que sont la Chine et les Etats-Unis. Exemple : le plan « Made in China 2025 », adopté par le gouvernement chinois en 2015, vise à soutenir une montée en gamme de l’industrie chinoise, qui ne sera plus l’usine du monde pour des produits de piètre qualité, mais un fournisseur de produits de qualité pour la population chinoise et notamment la nouvelle classe moyenne. Ce plan produit déjà ses effets. Peu à peu, les usines qui travaillaient pour les Américains ou les Européens se déplacent vers l’Inde, le Bangladesh, le Vietnam, les Philippines ou encore la Thaïlande.
« Globalement, la géographie des flux a énormément changé ces cinq dernières années au profit d’un rapprochement des lieux de production et de consommation », constate par ailleurs Hugues Morin, directeur général de Clasquin. Le marché américain en apporte une autre illustration et comme en Chine, l’action politique n’y est pas étrangère. Le président Trump a clairement affiché sa volonté de rapatrier un certain nombre de productions aux Etats-Unis, et la panoplie de mesures incitatives pourrait avoir un réel impact. Des entreprises commencent également à favoriser la proximité avec le marché américain en implantant notamment des outils de production au Mexique, et le mouvement pourrait s’élargir à l’Amérique du Sud.
En Europe aussi, les lignes bougent. L’élargissement de l’Union a d’abord fait émerger au nord une sorte de pôle économique associant autour de la puissante et industrielle Allemagne, le Bénélux et les pays de l’Est. Désormais, les flux évoluent aussi au sud. Certes, la Chine reste pour les économies européennes une source d’importations essentielle, mais l’on constate des relocalisations dans les pays du Maghreb, « notamment pour les petites productions qui demandent de la réactivité », relève Hugues Morin. Ces pays présentent, pour certains, un autre attrait : constituer une porte d’entrée vers l’Afrique. « C’est en particulier le cas du Maroc qui en fait une véritable stratégie », signale Joël Glusman, président de Crystal Group, maison mère du commissionnaire de transport Qualitair & Sea.
Souvent présenté comme l’eldorado du XIXe siècle, ce continent pèse encore peu dans les chiffres. Mais le frémissement est là. « Les flux traditionnels pour la France, c’est-à-dire ceux qui concernent l’Afrique de l’Ouest, sont en croissance. Mais l’on voit aussi des pays comme l’Ethiopie ou le Kenya faire leur entrée la plate-forme mondiale de production, par exemple dans le textile », constate Hugues Morin. Par ailleurs, les commissionnaires de transports doivent s’adapter au développement galopant des échanges entre l’Afrique et la Chine. Car ce pays n’a définitivement pas dit son dernier mot dans le concert mondial. La « Belt and Road Initiative » est là pour le rappeler si besoin. Ce projet faramineux prévoit de connecter la Chine à l’Europe, mais aussi à l’Asie centrale, à l’Asie méridionale et à l’Afrique, au service du commerce extérieur chinois. Il se traduit notamment par le développement d’une offre ferroviaire qui n’en est qu’à ses débuts (voir notre encadré sur l’offre ferroviaire de Clasquin0).
Enfin, des pays autrefois essentiellement exportateurs commencent à devenir des zones de consommation importantes, engendrant un nouvel équilibre des flux. « C’est en particulier le cas de plusieurs pays asiatiques et en particulier de la Chine », précise Guillaume Col.
La digitalisation du marché
« Historiquement, le commissionnaire de transport gagnait de l’argent grâce au différentiel entre le kilo acheté et le kilo vendu. Cette époque est définitivement révolue. Demain, nous gagnerons de l’argent sur le kilo-octet », aime répéter Joël Glusman. Thierry Ehrenbogen, président de Bolloré Logistics, confirme : « Notre métier, c’est aujourd’hui la gestion de flux physiques, de flux d’informations et de flux financiers. » « Le défi, c’est que la donnée soit fiable et disponible pour notre client, alors que de nombreux intermédiaires interviennent dans la réalisation d’une opération logistique », renchérit Hugues Morin.
Les commissionnaires de transport traditionnels sont-ils les mieux placés face à ces nouveaux enjeux ? « Comme toutes les activités d’intermédiation, c’est un secteur très challengé, à la fois par des nouveaux venus purement digitaux qui cherchent en général à mettre en face une offre et une demande, mais aussi par des détenteurs d’actifs lourds. On voit notamment les grands opérateurs maritimes mettre en place des plates-formes permettant au client d’acheter directement de la capacité », constate Marie-Christine Lombard. Les nouveaux venus, eux, se sont pour l’instant surtout attaqués au marché du transport routier. Une cible rêvée, tant le secteur est atomisé, peu transparent et à la traîne dans l’usage des nouvelles technologies, estiment les nouveaux entrants.
Les spécialistes de l’international ne sont pas non plus à l’abri, et l’on voit d’ailleurs émerger quelques initiatives dans ce domaine. « Il y a une banalisation du métier. Il y a 20 ans, peu de gens savaient organiser des flux entre l’Asie, l’Europe et les Etats-Unis. Aujourd’hui, la prestation s’est standardisée et la marge est donc moindre. Il faut désormais être capable d’apporter de la valeur ajoutée en amont et en aval de la prestation de transport », analyse Hugues Morin. Effectivement, pour l’instant, les plates-formes, qu’elles soient positionnées sur le transport routier ou l’overseas, captent surtout des prestations standards. Mais elles vont quand même aussi aiguillonner les acteurs historiques dans la recherche d’interfaces plus modernes et plus conviviales. « Gérer des capacités dont on n’est pas propriétaire, comme le font Uber ou Booking, c’est finalement le propre de notre métier. Nous avons les compétences et les systèmes d’information. Mais il est vrai qu’on a un vrai travail à faire pour faciliter la communication avec les clients », admet Hugues Morin.
Thierry Ehrenbogen, président de Bolloré Logistics, voit quant à lui d’abord dans la digitalisation une formidable opportunité. « Ce n’est pas une rupture. C’est une nouvelle évolution qui nous aide, en simplifiant la charge opérationnelle, en fluidifiant et en accélérant les process. » Même l’émergence de nouveaux acteurs n’est pas perçue comme une menace. « Les logisticiens gèrent des opérations complexes. Notre offre va bien au-delà de ce que proposent la plupart de ces plates-formes d’achat et de vente de fret, dont nous pouvons d’ailleurs utiliser les services. »
La révolution du e-commerce
Autre effet du digital, mais cette fois sur les habitudes de consommation : l’explosion du e-commerce. « C’est une révolution qui transforme la distribution des produits de consommation au sens large. Les centres-villes desservis par les magasins de proximité, mais aussi les hypers et les supermarchés, constatent un rétrécissement des volumes au profit d’entrepôts gérés par des logisticiens qui vont amener la marchandise directement chez le consommateur », remarque Marie-Christine Lombard.
Ce phénomène a plusieurs impacts sur les commissionnaires de transport. Pour les plus grands du secteur, c’est un marché sur lequel il faut donc savoir se positionner avec une offre de distribution urbaine. Et la concurrence est féroce. Non seulement les prestataires traditionnels veillent au grain, mais les grands clients sont eux aussi devenus des concurrents, à l’instar des géants Amazon ou Alibaba qui ont créé leurs propres structures logistiques. D’autre part, les commissionnaires de transport, bien que prestataires B to B, doivent intégrer les exigences du B to C. « L’e-commerce a profondément transformé les habitudes de consommation. Auparavant, les consommateurs achetaient ce qui était en stock et attendaient plusieurs semaines pour recevoir leurs marchandises. Désormais, le client final veut être livré tout de suite, et cet impératif rejaillit sur nous », explique Guillaume Col, président de Kuehne+Nagel France.
Enfin, la montée en puissance du e-commerce induit une transformation profonde de la répartition des flux. « Auparavant, on pouvait anticiper les saisons hautes ou les jours de pointe. Désormais, dans la mesure où tous les fabricants utilisent le canal de distribution e-commerce, nous devons savoir gérer des flux 365 jours par an et 24 heures/24, ce qui représente une grande complexité. Tous les réseaux doivent s’adapter », note Marie-Christine Lombard, ajoutant que les opérateurs ont un vrai travail à faire sur l’amélioration de la prédictibilité des volumes par secteur économique et par axe géographique, notamment grâce au big data.
Les enjeux sociétaux
Au-delà des mutations du marché, les commissionnaires de transport doivent aussi savoir répondre à des pressions sociétales ou réglementaires nouvelles. Ainsi en va-t-il de l’environnement. Les engagements sont longtemps restés verbaux, mais le législateur se montre maintenant de plus en plus contraignant, notamment dans les zones urbaines. « La population mondiale est de plus en plus répartie dans des mégapoles. Pour le transporteur logisticien, cela signifie qu’il va devoir assurer une distribution la plus écologique possible, avec des véhicules propres, des emports à vide minimisés, etc. », prévoit Marie-Christine Lombard.
En dehors des villes aussi le débat est soulevé, même s’il se pose avec moins d’acuité. Les grands groupes, notamment, se montrent soucieux de pouvoir afficher un bilan en progrès, et intègre donc dans leurs appels d’offres des critères environnementaux. Et ce d’autant plus volontiers que les réponses apportées sont en général source d’économies, par exemple en basculant des flux de l’aérien vers le maritime ou le ferroviaire.
Les commissionnaires de transport identifient par ailleurs une autre tendance qui est à la fois un défi et un atout pour eux : le renforcement des règles de compliance, autrement dit le respect de toutes les normes et réglementations, et ce dans tous les pays. L’éthique dans les affaires n’est-elle pas toutefois un concept naïf à l’échelle de la planète ? « Certes, tout le monde n’applique pas les mêmes règles. Mais c’est un élément de différenciation. Nous veillons scrupuleusement au choix de nos fournisseurs, c’est pour nous un critère essentiel. Il nous coupe de certaines affaires, et en apporte d’autres », estime Thierry Ehrenbogen.
Au-delà même de l’éthique, le respect de la conformité est aussi un indicateur de la maîtrise du métier. « Quand vous êtes commissionnaires et que vous faites le dédouanement des marchandises, vous devez vous assurer que vous n’êtes pas en infraction par rapport à la réglementation du pays, ce qui n’est pas forcément simple dans un monde où les composants d’un produit peuvent avoir de multiples provenances. Ça paraît anecdotique, mais ce sont des équipes entières qui s’en occupent car le risque est énorme », souligne la présidente du directoire de Geodis. « Le passage d’une frontière ne se résume plus à une simple déclaration en douane. Si la prestation de conseil et de gestion des opérations douanières est un métier cœur du groupe, il faut aussi être capable de collecter, d’analyser et de mettre à disposition des données, ce qui nécessite des outils. Mais nous devons aussi renforcer notre rôle de conseil, ce qui nous oblige à acquérir des compétences dont nous ne disposions pas forcément », complète Joël Glusman.
Le recrutement, précisément, figure également en bonne place dans la liste des défis que citent les commissionnaires de transport. Les métiers de la logistique peinent à attirer les jeunes générations. « Quel que soit le secteur, les personnes bien formées sont de toute façon très recherchées. A chacun de travailler son attractivité », relativise Hugues Morin. Et pour les PME, il faut savoir jouer d’autres cartes que le salaire…
Anne Kerriou

Siemens-Alstom. Les leçons d’un revers
Pour les gouvernements français et allemand, la Commission de Bruxelles a fait une grave erreur en refusant la fusion Siemens-Alstom. Et les deux Etats entendent profiter de cette épreuve test pour repenser le droit de la concurrence. Quant aux deux partenaires industriels, ils repartent chacun de son côté. En attendant le nouvel épisode du feuilleton consolidation.
Il n’y a pas eu de coup de théâtre. La Commission a dit non. Le communiqué est tombé le mercredi 6 février. Alstom, aussitôt, a pris acte : « le rapprochement n’aura pas lieu ». Et a regretté « un net revers pour l’industrie européenne ». Bruno Le Maire, le ministre français de l’Economie avait réagi avant même la décision en déclarant à propos de cette « erreur économique » sur France 2 : « La décision que s’apprête à prendre la Commission européenne va servir les intérêts économiques et industriels de la Chine. »
Guillaume Pepy, s’adressant à l’AFP, a regretté que « pour apprécier l’impact d’un rapprochement, on prenne en compte non pas les marchés de demain, mais les marchés tels qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire en gros les marchés d’hier ». Et le président du directoire de la SNCF « trouve paradoxal, que si Alstom se rapprochait d’un non-européen, il n’y aurait rien à dire. Si Alstom se rapproche d’un européen, c’est interdit ».
Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef, qui juge lui aussi indispensable la formation de champions européens, a fait part de son « ras-le-bol de cette vision de la concurrence strictement consumériste », ajoutant : « Il y a un moment, s’il n’y a plus de producteurs, il n’y a plus de consommateurs » Cela dit, l’application de ces règles a convenu à des producteurs, et Bombardier s’est déclaré « heureux » dans un communiqué du veto de la Commission.
Les règles de la concurrence sont désormais sérieusement contestées. En France, Outre-Rhin aussi. Peter Altmaier, homologue allemand de Bruno Le Maire, estime que la Commission, sur certains secteurs comme « l’aviation, le chemin de fer ou les banques », devrait avoir une approche mondiale du marché et non plus seulement européenne. Les dirigeants français et allemands qui ont des analyses semblables de ce revers pourraient faire dans les semaines qui viennent des propositions pour refonder les règles de la concurrence.
Reste une question lancinante. Comment, connaissant parfaitement les institutions européennes et les missions de la Commission, Siemens et Alstom ont-ils pu aller dans le mur ? Sans doute ont-ils péché par excès de confiance. Sûrs aussi d’être soutenus par leurs Etats, ce qui n’est pas rien… mais a pu agacer d’autres pays membres et une Commission mise sous pression. Les déclarations in extremis de Bruno Le Maire ou de Peter Altmaier n’ont pas été bien fines.
A en croire le Financial Times, le champion de la maladresse aurait été Joe Kaeser, le patron de Siemens, qui s’en est pris ouvertement à la Commission. Le commissaire autrichien Johannes Hahn en a tiré cette conclusion : « Si Siemens fait des trains comme il fait du lobbying, je ne monterai plus jamais dedans » Et puis, on se souvient que Siemens, avant la décision de se rapprocher d’Alstom en septembre 2017, était en pourparlers avec Bombardier. Le groupe allemand n’aurait jamais oublié, comme l’a d’ailleurs rappelé Joe Kaeser dernièrement, qu’il avait en cas de veto d’autres solutions en vue. L’alliance avec Alstom n’aurait été choisie que parce qu’elle offrait la certitude que la France n’y ferait pas obstacle. Un « mariage arrangé », dit un observateur. Pas un mariage de cœur. Henri Poupart-Lafarge dit le contraire, mais plusieurs témoins avancent que le courant n’a pas bien passé entre les deux rivaux historiques invités à devenir partenaires.
F. D.
Les pistes de Thierry Dallard pour abaisser les coûts du Grand Paris Express
La Société du Grand Paris doit établir un plan d’optimisation qui lui permettrait de réduire d’environ 10 % les coûts du Grand Paris Express. Mais certaines pistes avancées dans un document envoyé au Premier ministre suscitent la colère de nombreux élus franciliens.
La lettre de Thierry Dallard au Premier ministre est datée du 21 décembre dernier. Mais elle n’a guère circulé. Elle est assortie d’une « description et mise en œuvre du plan d’optimisation » des coûts. Dans son courrier, le président du directoire de la SGP se réfère à sa lettre de mission du 13 novembre : présenter dans un délai de six mois un plan d’optimisation permettant de réduire d’environ 10 % le coût à terminaison annoncé en juillet 2017, qui s’élève à 2,6 milliards d’euros (valeur 2012). Sur 1 200 pistes d’économie en tout, la SGP en a retenu 700, qui représentent « un potentiel d’optimisation de 2,6 milliards d’euros ». L’ensemble des pistes « s’inscrivent dans le respect de la feuille de route annoncée par le gouvernement » et « ne remettent pas en cause le schéma d’ensemble (pas de suppression de gares par exemple) ». Certaines, en revanche, « peuvent conduire à revoir le projet tel qu’il est arrêté aujourd’hui et conduire ainsi à des enquêtes d’utilité publique modificatives ». Deux cas sont prévus : la SGP prévoit « la mise au sol du tracé (actuellement en viaduc) entre Saclay et Saint-Quentin en Yvelines » et confirme qu’elle veut revoir « les conditions de raccordement (d’interopérabilité) entre le tronçon est de la ligne 15 avec le tronçon sud, au droit de la gare de Champigny ».
Un document joint à la lettre précise les pistes. Parmi celles-ci, on relève une « évolution et optimisation des tracés » permettant d’économiser au maximum 530 millions d’euros. Le passage au sol d’un tronçon de la ligne 18 en fait partie, ainsi que le « déplacement et rotation à la marge de certaines gares » ; l’optimisation des gares avec notamment la « réduction de la boîte gare ou locaux ou mutualisation avec d’autres » permettrait un gain de 320 millions d’euros ; la « réduction du nombre de tunneliers en cohérence avec le nouveau calendrier » représenterait un gain de 310 millions d’euros ; et l’évolution des correspondances ou interconnexions se chiffrerait par un gain de 210 millions d’euros avec en particulier « sur la ligne 15 Est la suppression de l’interopérabilité de Champigny et la modification du tracé ». Il n’est pas sûr que toutes ces mesures puissent être réalisées, « compte tenu, pour bon nombre d’entre elles, de la nécessité de trouver un accord avec d’autres acteurs publics » et la SGP compte boucler son programme grâce à « certaines pistes encore non chiffrées, à approfondir au cours des prochains mois ».
Pour ce qui est de « l’accord avec d’autres acteurs publics », ce n’est pas très bien parti. Les présidents des sept départements d’Ile-de-France « découvrent » écrivent-ils dans un communiqué publié le 7 février, « que la Société du Grand Paris a transmis au Premier ministre un plan d’optimisation ». Et refusent ce qui est pour eux « un Grand Paris au rabais » (voir ci-contre). Sont-ils aussi surpris qu’ils l’écrivent ? Le 24 octobre dernier avait été communiqué au Conseil de surveillance, où siègent les présidents des départements, une « démarche d’optimisation des coûts », dans laquelle figuraient les pistes entre-temps précisées. Est-ce alors une mauvaise querelle faite à la SGP ? Pas vraiment. Les oppositions se sont précisées et durcies, entre des élus pour qui le projet ne doit pas bouger, et un président qui a pour mission de faire baisser les coûts et ne recule pas devant des redimensionnements.
Le cas le plus sensible est l’interopérabilité entre les lignes 15 Sud et 15 Est. La SGP souhaite y renoncer et recourir à une correspondance. Les passagers changeront de métro. Ce serait moins coûteux à réaliser. Et, aux yeux de la SGP, plus simple à exploiter. Reste qu’Ile-de-France Mobilités n’est pas du tout d’accord. Et l’a réaffirmé par un vœu voté à l’unanimité le 13 février. De qui plus est, le premier des deux ouvrages nécessités par cette interopérabilité a déjà été réalisé…
Rude tâche que celle de Thierry Dallard. Les premiers présidents de la SGP avaient une mission politique, visant à obtenir l’accord de tous les élus sur le projet, quitte à promettre beaucoup… Il faut passer à un discours de maître d’ouvrage, qui doit serrer les coûts. Thierry Dallard entend réinjecter les 10 % d’économies dans des provisions pour risques et aléas. Elles sont trop faibles, ce qui fragilise la réalisation d’un projet dont la phase de génie civil pourrait réserver son lot de mauvaises surprises.
F. D.
