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  • Les méandres du tramway florentin

    Les méandres du tramway florentin

    N ouveauté pour qui arrive en train à Florence : depuis le 14 février, un tramway tout neuf l’attend à deux pas des quais, à droite de la gare en sortant. Un tramway exploité par la RATP ! Le touriste moyen est cependant peu concerné. Le tram ne conduit que vers la banlieue de Scandicci, peu attrayante. Pour gagner le centre-ville et la célèbre Piazza del Duomo, la célébrissime place de la cathédrale, il faudra encore attendre très, très longtemps, ne serait-ce que le temps que les Florentins se décident : le maire ne veut pas entendre parler du tracé de la ligne 2, adopté par son prédécesseur, qui devait y passer. De toute façon, le Duomo n’est qu’à dix minutes à pied…
    Appelée T1, la ligne de tram fait 7,4 km de long et comprend 14 stations. Elle part vers le sud-ouest depuis la gare centrale de Florence (Santa Maria Novella), pour aboutir dans une zone encore assez rurale, à Scandicci, où un parking-relais est en construction au débouché d’une future sortie de l’autoroute Rome – Milan. Entièrement en site propre, le tracé comporte notamment un passage au beau milieu d’un parc, un nouveau pont sur l’Arno et un viaduc surplombant un rond-point. Pour le matériel roulant, dix-sept rames Sirio made in Italy, fournies par AnsaldoBreda. Le tout a officiellement coûté la bagatelle de 226 millions d’euros, plus de 30 millions du kilomètre.
    « Avant les vacances, nous en étions arrivés à 25 000 passagers par jour, se félicite Jean-Luc Laugaa, cadre de la RATP et désormais patron de la société d’exploitation Gest. C’est bien ! » RATP Dev, la filiale regroupant les activités non franciliennes de la RATP, détient en effet 51 % de Gest (acronyme de Gestore del Servizio Tramviario di Firenze, gestionnaire du service de tramway de Florence). Les 49 % restants sont aux mains de l’Ataf, la société intercommunale des transports en commun locaux.
    Mais si elle a récupéré les clefs à l’ouverture de la ligne T1, la RATP n’a pas participé à sa conception. D’où quelques surprises… La plus sympathique, c’est peut-être ce poste de commande centralisé (PCC) du dépôt de Scandicci, qui offre un idyllique panorama sur les collines de la campagne toscane mais d’où on ne voit passer aucun tram. Dès qu’il y a un rayon de soleil, il faut baisser les stores ! « C’est sympa, c’est joli, mais ça n’est pas pratique », constate M. Laugaa. Plus embêtant : la machine à laver les tramways est conçue pour un passage des voitures à 1 km/h. Or, le Sirio ne peut descendre sous les 3 km/h au ralenti… « Il va falloir trouver une solution, car on va finir par avoir des véhicules sales, et la mairie va nous le reprocher », soupire le patron de Gest. Sur le parcours du tram, la partie engazonnée a été recouverte non pas d’une classique pelouse, mais de sedum, une plante tapissante qui accueille volontiers les mauvaises herbes (parfois joliment fleuries)… Ceux qui l’ont planté vantaient son aspect écolo, sans entretien. C’est visiblement raté, et il y en aura pour environ 30 000 euros par an (non prévus).
    Autre petit problème : si le tramway florentin dispose théoriquement de la priorité aux feux, le système adopté ne prend pas en compte l’arrivée réelle du véhicule, mais son horaire théorique de passage. Une technique qui a déjà fait la preuve de sa totale inefficacité à Turin… Du coup, le tram s’arrête à tous les feux rouges ou presque. En particulier aux feux installés à l’entrée des stations, qui étaient censés empêcher les piétons de traverser la voie inopportunément. « On y travaille, indique Jean-Luc Laugaa. Mais, c’est sûr, ça casse la vitesse ! » Vendu aux élus pour rouler à 22 km/h de moyenne, le tram ne dépasse actuellement pas les 18 à 19 km/h, dit-il. Ne pouvant pas, dans ces conditions, tenir la fréquence annoncée de 3 minutes en pointe, qui aurait provoqué un bazar général, Gest a donc décidé de cadencer ses tramways toutes les 4 minutes (et toutes les 5 minutes l’été). Un cadencement qui plaît visiblement aux habitants, selon la direction. Malgré ses défauts, la première ligne du tramway de Florence rend en effet un service incomparablement supérieur aux bus, particulièrement irréguliers et englués dans une circulation parfois démente.
    « Pour les lignes 2 et 3, RATP Dev sera associé à la construction, nous ferons en sorte de ne pas reproduire les mêmes erreurs », explique M. Laugaa, qui estime que la société française a aussi pour but d’« ouvrir les yeux » aux autorités locales. Reste qu’il ne sait pas très bien quand il construira lesdites lignes T2 et T3, ni où, car leur tracé a été remis en cause ces derniers mois. D’où une confusion certaine…
    Le cœur du problème, qui fait du tram florentin un projet mal aimé sur place – hormis les deux ans de retard de la ligne T1 –, c’est la traversée du centre-ville. Et particulièrement le virage que devaient prendre les tramways de la ligne T2 sur la Piazza del Duomo, au ras du célèbre baptistère. De très nombreux habitants, relayés par quelques personnalités, s’en étaient émus. Un référendum avait été organisé en février 2008 qui a vu le projet repoussé par 53,8 % des votants. Mais le maire de l’époque, l’ex-communiste Leonardo Domenici, était passé outre, jugeant la participation (39,35 %) insuffisante. Le tramway devait selon lui permettre d’éliminer 2 300 bus par jour d’un centre-ville menacé d’asphyxie. Le fameux carrefour où il devait tourner était d’ailleurs particulièrement encombré de bus et de cars ; le tram, qui se serait à cet endroit affranchi des lignes aériennes grâce à des batteries embarquées, aurait somme toute été un moindre mal.
    Les municipales de juin 2009 ont changé la donne. Florence est restée aux mains du parti démocratique, la principale force d’opposition (centre-gauche) à Silvio Berlusconi, mais la nouvelle équipe, nettement plus centriste, a revendiqué un devoir d’inventaire. Elle ne veut notamment pas entendre parler d’un tramway sur la Piazza del Duomo. Et l’endroit a été piétonnisé en octobre, à la satisfaction générale… exceptée celle des ingénieurs qui se demandent par où passer, les rues étroites du centre historique se prêtant peu à la construction d’un tram moderne.
    « Florence a été conçue pour les piétons, les chevaux et les chariots, pas pour les bus et les voitures, explique l’adjoint chargé des transports, Massimo Mattei. Il y a beaucoup d’endroits où les voitures font violence à la ville. C’était le cas de la Piazza del Duomo. Il faut la garder pour les générations futures ! Cela dit, il ne s’agit pas seulement de protéger les monuments. Il faut aussi changer les mentalités, la façon de vivre la ville… Piétonniser nos rues et nos places et développer les transports publics pour que les gens laissent leur voiture au garage. »
    Si la nouvelle majorité a montré peu d’enthousiasme à l’ouverture en février de la ligne T1, c’est juré, elle croit au tram : « Le réseau de tramway est le meilleur système de transport en commun pour une ville comme Florence », dont l’agglomération fait environ 600 000 habitants, estime M. Mattei. Mais quand on lui demande comment il voit, concrètement, la suite des événements, les choses se compliquent…
    Avec le refus de passer Piazza del Duomo, la ligne T2 a perdu son passage au centre-ville, c’est-à-dire un bon quart du parcours. Pour le moment – sous réserve de régler le problème du terminus commun avec la T1, qui s’annonce encombré –, elle devrait donc relier la gare à l’aéroport, situé au nord-ouest. Et les travaux doivent théoriquement commencer à l’automne. Quant à la ligne T3, censée rejoindre le principal hôpital de l’agglomération (au nord) depuis la gare, son sort est lié aux discussions avec le gouvernement italien sur l’emplacement de la future gare de la ligne à grande vitesse Rome – Milan, qui doit traverser Florence en souterrain. Pour éviter le rebroussement de la gare terminus actuelle, celle-ci est en effet prévue un peu plus au nord. Or la nouvelle majorité ne veut pas de ce projet signé par l’architecte Norman Foster. Tant qu’à creuser, plaide-t-elle, autant construire la nouvelle gare le plus près possible du centre-ville et, tant qu’à faire, sous (ou à proximité immédiate de) la gare actuelle, qui est à deux pas du centre… En ce qui concerne le tram T3, le détour prévu pour desservir la gare TGV ne se justifierait évidemment plus si celle-ci devait se rapprocher du centre.
    Massimo Mattei évoque également une ligne T4 qui irait vers l’ouest – éventuellement un tram-train – et une ligne T5 qui monterait vers le nord. On aurait donc un éventail de cinq lignes, de T1 à T5, qui convergeraient vers la gare de Santa Maria Novella depuis le sud-ouest, l’ouest, le nord-ouest, le nord et le nord-est. Cinq lignes qui ne passeraient pas dans le centre-ville. Certes, comme le dit l’adjoint, « la gare est dans le centre » (à son entrée à l’ouest, plus précisément). Mais celui-ci n’est pas si petit que ça, et le transvasement des passagers dans des minibus électriques pour finir le trajet ne sera peut-être pas du goût de tous… En outre, de l’autre côté, tous les quartiers situés à l’est et au sud de la ville sont laissés à l’écart. Des prolongements des lignes T2 et T3 devaient y mener, mais ils ont pour le moment disparu des plans de la mairie.
    « Le projet n’est pas prêt », indique-t-on pudiquement au service des transports de la ville. Le nouveau maire, Matteo Renzi, a récemment évoqué un tunnel qui passerait sous le centre historique, avec une station située à mi-chemin entre le Duomo et le Palazzo Vecchio. Une perspective qui en fait frémir plus d’un, y compris dans son administration ! « Quand tout sera clarifié, nous travaillerons aussi la nuit », a-t-il promis dans une récente interview à la presse locale. Bien sûr, on ne parle plus trop d’argent. Pour mémoire, le projet précédent des lignes T1 – la partie réalisée –, T2 et T3, dont le plan de financement avait été bouclé, était estimé à 700 millions d’euros pour 20 km.
    A la RATP, on compte les points, d’autant que l’importance des opérations de la société française sur place dépendra des décisions des édiles florentins : le groupement qu’elle dirige doit en effet construire les lignes T2 et T3, le contrat d’exploitation courant pendant trente ans à partir de la mise en service de la T2. A Paris, Laurence Le Blanc, la responsable des opérations internationales, se veut confiante. Le succès même de la nouvelle ligne T1 devrait faciliter les choses, estime-t-elle : « Avec l’ouverture du tram, on est passé du jour au lendemain d’un projet mal aimé, qui embêtait, à un vrai service qui plaît. »
     

    François ENVER

  • Trouver le juste prix du transport scolaire

    Trouver le juste prix du transport scolaire

    Sur le chemin de l’école, 4 millions d’enfants sont pris en charge chaque jour par un service de ramassage scolaire. Des transports relativement hétéroclites, puisqu’il peut parfois s’agir d’un bus urbain « classique » en zone urbaine, d’un véhicule particulier dans les hameaux ruraux ou encore, et le plus souvent malgré tout, d’un autocar effectuant un service dédié aux élèves. Environ la moitié, soit 2 millions d’enfants, réside dans un périmètre de transports urbains et, depuis la loi Chevènement de 1999 (sur la simplification de la coopération intercommunale), l’autorité responsable de leur transport est l’établissement public de coopération intercommunale (EPCI, c’est-à-dire communauté d’agglomération, communauté urbaine…). L’autre moitié des élèves est naturellement prise en charge par les départements, autorités organisatrices (AO) de l’interurbain et, à ce titre, des services scolaires. Une différence qui peut parfois avoir des conséquences fâcheuses, ainsi résumées par un parent d’élève cité dans l’étude Anateep de novembre 2005, « Intercommunalité et transport scolaire » : « Avant, avec le département, ma fille prenait gratuitement son car, où elle était assise puis déposée devant son établissement scolaire. Maintenant, elle prend l’autobus, moyennant un abonnement scolaire, est transportée debout et doit finir son trajet à pied pour se rendre à son établissement. »
    Ce cas un peu caricatural est cependant – et heureusement – peu fréquent, puisque sur l’ensemble des communautés d’agglo qui ont répondu à cette étude, soit un échantillon représentatif de 34 %, « 30 % disent que de 75 à 100 % de leurs élèves sont transportés sur des services de transport spécialisé », précise Eric, Breton, directeur des études de l’Anateep. Et elles sont 40 % à annoncer que plus de la moitié des élèves bénéficient d’un service de transport dédié et non du bus urbain. « Au total, c’est un peu moins de 8 000 élèves qui sont concernés par ces réseaux-là » (services spéciaux mais gérés par des EPCI, ndlr), poursuit-il. Dans ce cas de figure, la question de la tarification ne va pas de soi. L’importance de la billettique étant croissante, le premier réflexe de l’EPCI sera de proposer un abonnement scolaire de libre circulation sur le réseau à tarif préférentiel, mais bien souvent plus cher que les sommes réclamées par les conseils généraux. « De plus, bon nombre de parents ne sont pas désireux de disposer d’une carte transport dont l’enfant n’a pas l’utilité et qui en plus lui permettrait de faire les quatre cents coups toute la journée… », relate le directeur d’études.
    Le prix demandé aux parents varie d’un département à l’autre et n’est pas lié au coût réel pour la collectivité. Une quarantaine de départements pratiquent la gratuité ou subventionnent à 95 %. Une décision qui n’a pas « de couleur politique : le Jura, le Loiret ou la Marne (UMP) sont sur la même longueur d’ondes que les Bouches-du-Rhône, le Gard ou la Haute-Garonne (PS) », note Eric Breton dans la revue Transports scolaires d’octobre 2007. Certains s’y sont convertis récemment, comme le Lot-et-Garonne, l’Aveyron. D’autres la suppriment, à l’instar des Ardennes. Concernant les communautés d’agglomération et autres EPCI, ils sont 40 % à proposer un aller-retour quotidien gratuit, selon l’enquête de l’Anateep sur l’intercommunalité, réactualisée en 2009. Dans ses 9 propositions pour l’amélioration du transport des jeunes, l’association demande l’égalité d’accès au service public de l’éducation et des transports. Une égalité qui ne sera effective qu’en « généralisant pour les familles la gratuité des transports quotidiens et hebdomadaires durant la totalité de la scolarité, et en favorisant les transports collectifs en zone rurale et périurbaine ».
    L’association n’est pas pour autant jusqu’au-boutiste, puisqu’elle considère le tarif comme raisonnable « quand seulement 5 à 10 % du coût réel du transport sont demandés aux parents », précise Christophe Trébosc, secrétaire général de l’Anateep. Soit une somme raisonnable de l’ordre de 3,5 euros par mois ou 35 euros par an pour les départements les moins coûteux, sachant que la prise en charge d’un élève en transport scolaire varie dans une fourchette allant de 600 à 1 600 euros par an, selon les dernières statistiques Certu/Anateep disponibles (2008). Avec un coût moyen de 840 euros hors agglomération et de 777 euros en zone urbanisée. Ces disparités de coût pour les collectivités s’expliquent par des raisons objectives (reliefs, habitat dispersé), mais pas seulement : la rationalisation ou non des circuits joue un rôle non négligeable, de même que la configuration économique du secteur (concurrence, présence des groupes ou de PME, etc.).
    « Sachant qu’il ne s’agit pas d’un service rentable, la collectivité doit trouver le juste équilibre entre une offre qui sera la moins déficitaire possible et celle qui privilégiera la notion de service public au maximum », poursuit Christophe Trébosc. Une gymnastique qui peut aboutir au grand écart. Une fois le coût moyen calculé et le taux de subvention décidé, il reste à gérer les effets pervers du système. Exemple : la gratuité peut attirer des inscriptions de complaisance, c’est-à-dire des élèves qui n’auront une utilisation du service que sporadique. Leur inscription obligera toutefois la collectivité à configurer son offre pour la fréquentation maximum. C’est ainsi que certains cars peuvent circuler à moitié vide, ce que les conseils généraux n’apprécient guère. Et ce même si les frais sont les mêmes qu’il y ait 25 ou 55 enfants dans l’autocar, car le coût par élève, lui, ne sera bien entendu pas identique.
    Par ailleurs, l’Anateep ne fait pas de différence qualitative liée au prix du trajet pour les familles. « Les départements où les familles payent n’ont pas la chance d’avoir des véhicules plus récents qu’ailleurs », note ainsi Eric Breton. Il est vrai que les véhicules affectés à ce type de transport sont rarement de première jeunesse. Encore qu’ils soient beaucoup plus récents depuis que l’organisation du service a été décentralisée. « Il y a vingt ans, l’Etat n’avait aucune maîtrise du système et voyait les coûts s’envoler, avec des hausses d’effectifs de 4 % par an et de coût de 10 % par an ! Malgré d’énormes subventions versées aux transporteurs, ces derniers affectaient systématiquement aux scolaires les véhicules en fin de vie. » Heureusement, c’est du passé. De plus, l’image du car, notamment en matière de sécurité, est de moins en moins mauvaise. Il a aussi été, avec le train, le principal bénéficiaire de l’épisode du volcan islandais, qui selon la FNTV, a fortement redoré son image.
     

    Cécile NANGERONI

  • East London Line : un voyage aérien au nord, souterrain au sud

    East London Line : un voyage aérien au nord, souterrain au sud

    Destinée à faire techniquement partie du réseau ferré britannique tout en étant propriété de TfL entre Dalston, New Cross et New Cross Gate, l’East London Line (ELL) prolongée en reprend les normes, tout en tenant compte des nouvelles exigences en matière d’accessibilité. Si le gabarit et l’écartement des voies n’ont pas posé de problème sur l’ancienne ligne de métro, qui dans une vie antérieure avait déjà été un chemin de fer, il a quand même fallu ajuster la hauteur des quais à celle du plancher des nouvelles rames Class 378, avec une lacune réduite au minimum.
    Sur les tronçons qui n’avaient pas été refaits entre 1995 et 1998, la voie a été totalement reposée, sur béton (en souterrain et trémies, ainsi que dans les ouvrages spéciaux) ou sur ballast (parties aériennes en viaduc, ainsi qu’aux extrémités sud de la ligne). Sur l’ancienne ELL, l’électrification en courant continu par 3e rail latéral et 4e rail central, typique de l’Underground, a cédé la place au seul 3e rail latéral, ici en aluminium. Alimenté sous 750 V par trois sous-stations, ce dernier a été retenu sur toute la ligne en dépit du risque (calculé) qu’il représente : d’une part, le rail latéral est l’électrification le plus courante au sud de Londres ; d’autre part, il est peu encombrant, ce qui est essentiel dans le double tunnel sous la Tamise. Question signalisation, la réfection a été totale : nouveaux feux, aimants AWS (pour la répétition) et balises TPWS (pour le contrôle de vitesse) ont été installés, ainsi qu’une liaison radio sol-train assurée exclusivement par GSM-R, une première outre-Manche. L’ELL prolongée, au nord de New Cross Gate, soit un peu moins de 9 km de double voie desservant 12 arrêts, a coûté quelque 750 millions de livres, soit environ 860 millions d’euros.

     


    Renaissance d’un long viaduc


    Le point zéro de l’ELL prolongée correspond à son raccordement avec la North London Line, à quelque 500 mètres en amont de la nouvelle gare de Dalston Junction, au nord-est du centre de Londres. Dotée de deux quais encadrés par quatre voies, dont deux passantes et deux avec heurtoirs, cette gare souterraine est le terminus nord des dessertes.
    Sortons du souterrain : au bout d’une forte rampe, une fois passées deux traversées-jonctions doubles, la ligne gagne l’ancien viaduc de Kingsland, nord-sud, qui constitue l’essentiel de la partie nord de la ligne. Construit en briques pour les quatre voies au départ de l’ancienne gare de Broad Street, ce viaduc abandonné en 1986 a été restauré pour deux voies seulement, bordées des plates-bandes paysagées entre les gares aériennes. La première de ces gares, Haggerston, a été établie sous le nez des habitants d’un immeuble récent : deux quais latéraux encadrent les voies, ce qui est la règle pour les gares de la ligne à l’exception des terminus. Enjambant un milieu urbain dense (maisons de ville, immeubles des années cinquante), la ligne franchit le Regents Canal et arrive à la gare de Hoxton, à un jet de pierre du musée Geffrye. Après 2 km de tracé quasi parallèle à Kingsland Road, le grand axe routier du nord-est de Londres, le parcours du viaduc s’infléchit vers l’ouest, enjambant cet axe sur un pont métallique. Nous quittons Hackney pour le borough de Tower Hamlets, à l’est de la City. Encore quelques centaines de mètres et la ligne abandonne ce viaduc qui n’est pas sans rappeler celui de l’ancienne ligne parisienne de la Bastille.

     


    Un chaînon manquant à deux pas de la City

    À l’ombre des gratte-ciel de la City, par une courbe très serrée (les graisseurs à énergie solaire auront fort à faire), nous nous engageons sur l’ouvrage reliant les deux parties de l’ELL prolongée. La voie frôle une maison du XVIIIe siècle, et enjambe en une arche High Street avant de pénétrer dans une « boîte » de béton contenant la gare de Shoreditch High Street et ses accès. Implanté au beau milieu d’une friche ferroviaire, ce caisson aveugle sur lequel il sera possible de construire fait face à des immeubles de tous âges et catégories. En sortie du caisson, la ligne enjambe la pittoresque rue Brick Lane avant un tour de force : le franchissement en viaduc des six voies issues de la gare de Liverpool Street, réalisé sans interruption du trafic !

     


    Le plus vieux tunnel subaquatique du monde

    Par une rampe continue en trémie, nous rejoignons l’East London Line proprement dite, plus au sud que l’ancienne gare de Shoreditch. Jusqu’en 2007, cette petite ligne de métro avait ici son terminus nord, non loin du raccordement disparu avec les voies de Liverpool Street. Tranchées et souterrains alternent avant la gare de Whitechapel, en correspondance avec le métro (Metropolitan et District)… du moins pour les piétons, car le raccordement de St Mary entre ELL et métro a été supprimé. Le parcours se poursuit en tunnel, avec des ouvertures entretoisées remontant au temps de la vapeur, avant d’arriver à Shadwell, gare occupant le fond d’une tranchée également entretoisée.
    Le vaste tunnel, de plus en plus profond, se dédouble avant de déboucher dans la gare de Wapping et son puits de lumière. Au bout des quais débute l’ouvrage le plus exceptionnel de la ligne : le double tube du tunnel de Brunel, qui est le plus ancien ouvrage subaquatique du monde. Foré entre 1825 et 1843 sous la Tamise, cet ouvrage de 400 mètres de long a pour la première fois mis en œuvre la technique du bouclier, ancêtre des tunneliers modernes. Ouvert aux piétons avant d’être successivement autorisé aux trains (1869) et électrifié pour les métros (1913), ce tunnel a été entièrement restauré entre 1995 et 1998.
    Au sud de la Tamise, dans le borough de Southwark, la gare de Rotherhithe associe une fois de plus tunnel et tranchée. Sous une haute voûte de briques, la ligne poursuit son chemin : en 1999, un arrêt supplémentaire a été créé à Canada Water, dans un style ultramoderne rappelant celui de la Jubilee Line ici en correspondance. Passé le bout du tunnel, la petite gare de Surrey Quays se distingue par sa colonnade entre les deux voies. La tranchée s’élargit et, une fois enjambés la limite avec le borough de Lewisham et un vestige du Surrey Canal, la ligne gagne définitivement le niveau du sol au droit de la future bifurcation vers la South London Line.
    Enfin, 700 mètres plus au sud se séparent les deux branches vers New Cross et New Cross Gate, en pleine traversée du nouveau centre de maintenance et du poste de commande centralisée. Si la branche de New Cross s’arrête là, à quelque 9 km du point zéro, celle de New Cross Gate a été dotée d’un saut-de-mouton pour que ses trains puissent poursuivre vers la banlieue sud. Nous quittons alors l’ELL prolongée, propriété de TfL, pour gagner le réseau national géré par Network Rail.
     

    Patrick LAVAL

  • Paris – Granville, la ligne  des « fous »

    Paris – Granville, la ligne des « fous »

    Pour eux, c’est la pire ligne de France. « Paris – Granville est appelée la ligne des “fous” par les usagers et les contrôleurs », raconte François Minaret, le président du comité des usagers Paris-Granville. Sa réputation a dépassé les frontières bas-normandes, où ses dysfonctionnements alimentent la chronique depuis des années. Elle est régulièrement l’objet de questions à l’Assemblée nationale et au Sénat. Elle fait les gros titres de Ouest-France ou de La Manche libre. Elle donne lieu à des échanges acerbes sur les blogs et les sites communautaires. Christophe de Margerie, le président du groupe Total, grand connaisseur du Paris-Granville, a même pris sa plume pour se plaindre auprès de Guillaume Pepy, le président de la SNCF.?Retards, annulations de trains, pannes s’y produisent plus souvent qu’ailleurs. « On se retrouve régulièrement bloqué dans le train à cause de problèmes de porte. Quand il fait chaud, le matériel tombe en panne. Mais il ne supporte pas non plus le froid. Très souvent, la climatisation ne fonctionne pas », énumère François Minaret, qui se plaint aussi d’un manque d’information chronique de la part de la SNCF.
    Et des trains bondés le week-end qui obligent les passagers à se tasser pendant près de trois heures, la durée du trajet de Paris à Granville, dans la Manche. « C’est comme si nous voyagions dans des trains de banlieue. Il y a un an, des arrêts ont été ajoutés pour permettre aux usagers de banlieue de monter dans nos trains surchargés. C’est insupportable de voyager dans ces conditions, alors que nous payons, pour certains d’entre nous, pas loin de 380 euros l’abonnement mensuel. Heureusement, nous avons réussi à faire supprimer ces arrêts », raconte François Minaret. Quant à l’autorail qui permet aux travailleurs normands d’arriver tôt à Paris en partant à 4h42 d’Argentan, « il a été supprimé plus de soixante-dix fois depuis le mois de septembre. Et il est supprimé du 4 juillet au 25 août. C’est un train à l’abandon », poursuit-il. « Il y a des cycles, des hauts et des bas. Mais il y a plus de bas que de hauts ». Quand la situation empire, les abonnés font la grève du contrôle. « Le matériel est beau mais il n’est pas fiable », reconnaît Bernard Vérité, contrôleur depuis trente ans sur Paris-Montparnasse. Les faiblesses des rames X 72500 représentent en effet la cause majeure des retards : 33 % des cas en 2007 selon RFF, qui a participé à une étude sur la ligne. Avaries, défauts de porte, compositions non conformes (en clair, pas assez de sièges compte tenu du nombre de voyageurs)…
    « Malgré les dysfonctionnements, les voyageurs ne sont pas agressifs. Si nous n’étions pas cool, on irait au clash », résume Bernard Vérité. Un autre contrôleur de la ligne se plaint d’un manque systématique de places le week-end. « Nous demandons un renforcement des trains le dimanche, mais la direction ne nous écoute pas. »
    Très sensibles aux conditions de dessertes avec la capitale, les élus bas-normands ont aussi fait de l’amélioration du Paris – Granville l’un de leurs chevaux de bataille. A tel point que cette ligne est devenue emblématique. Guillaume Pepy a admis que la SNCF a une « dette » envers la Basse-Normandie. Un plan d’action baptisé « Reagir » a été lancé pour améliorer le service. De son côté, Dominique Bussereau, le secrétaire d’Etat aux Transports, a chargé le préfet de la Région de coordonner une étude avec la SNCF et RFF pour voir comment moderniser la liaison. Le 12 septembre dernier, une délégation d’une cinquantaine d’élus et de représentants d’associations, emmenés par Laurent Beauvais, président de la région Basse-Normandie, a emprunté la ligne Paris – Granville pour maintenir la pression et rencontrer Jean-Pierre Farandou, le patron des trains Proximités à la SNCF. Message reçu, a promis l’entreprise. Mais, au retour, leur train avait 40 minutes de retard.

     


    UNE EXPLOITATION COMPLEXE

    Ligne radiale de 327 kilomètres, la liaison Paris – Granville est soumise à un système d’exploitation contraint à ses deux extrémités. Côté normand, entre Granville et Argentan, les trains circulent sur voie unique. D’où des difficultés importantes à la moindre panne de matériel pour dégager les voies car il n’y a que trois points de croisement.
    De l’autre côté, vers Plaisir dans les Yvelines, les rames commencent à pénétrer en territoire francilien avec son trafic de plus en plus dense : un train toutes les deux minutes en heure de pointe. Dans une telle configuration, le moindre retard se répercute en chaîne. « C’est là qu’on prend le plus de retard. C’est une cause majeure d’irrégularité », affirme Sylvie Putcrabey, la directrice de la ligne à la SNCF.
    La situation pourrait se corser un peu plus en 2012 lorsque RFF mettra en œuvre une nouvelle phase du cadencement en Ile-de-France. « L’ensemble des trains est asservi à la vitesse de circulation de référence des trains cadencés. Les Paris – Granville doivent s’inscrire dans la trame du cadencement. On peut imaginer qu’en 2012 les horaires des Paris – Granville seront réaménagés. Leurs temps de parcours pourraient être légèrement moins bons », reconnaît-on côté RFF.
    D’ici là, la SNCF espère avoir réalisé quelques progrès dans l’exploitation de cette ligne grâce à un plan d’action baptisé Reagir qu’elle applique depuis novembre dernier. Plus de 70 mesures sont programmées pour agir sur les causes dont elle s’estime responsable. « Nous sommes directement responsables de 30 % des retards », explique la directrice de la ligne qui a été nommée à ce poste le 1er mai. Un poste créé sur mesure pour inverser la tendance. « Notre plan d’action est réalisé à ce jour à 76 %. Nous commençons à en ressentir les résultats. En mai et juin, le taux de régularité est passé à 91-92 %. En 2009, la régularité était de 85 %. Nous avons gagné deux points depuis le début de l’année en atteignant un taux de 87 %. »
    Parmi les nouveautés, un poste de superviseur a été mis en place. Il est chargé de travailler très en amont sur la programmation des opérations de maintenance du matériel. Une première à la SNCF, selon Sylvie Putcrabey. « Il permet de mieux gérer les aléas », assure-t-elle. Une nécessité absolue alors que les rames X72500 connaissent de nombreuses pannes. « Nous avons revu le process de maintenance. Nous avons augmenté la périodicité et adapté les outils », affirme encore la directrice de la ligne.
    Des réaménagements sont prévus pour diminuer les blocages de portes. « Nous nous sommes aperçus que dans deux gares, à Villedieu et à Vaugirard, les portes venaient buter sur les quais. Nous sommes en train de réaliser les adaptations nécessaires », explique la SNCF.
    Les équipages des trains sont aussi concernés. « Nous faisons des efforts au quotidien. Par exemple, nous sommes obligés de téléphoner lors de notre prise de service. Comme les conducteurs. Ainsi, l’encadrement est sûr que les équipes sont bien présentes à l’heure sur le train », raconte un contrôleur, qui déplore toutefois l’arrivée trop tardive des rames à Granville. « Un quart d’heure ou même seulement dix minutes avant le départ. C’est trop court. »
    Autre disposition du plan d’action de la SNCF, les réservations sont suivies en temps réel pour mettre en adéquation nombre de sièges et demandes des clients, en particulier le week-end. Pour mieux informer les voyageurs, toutes les gares de la ligne ont été équipées d’un outil « Base Assistance » qui permet de disposer des informations sur les circulations en temps réel. Enfin, pour multiplier les échanges avec les clients, des rencontres sont régulièrement programmées, parfois à bord des trains. Et un blog a été mis en ligne.

     


    DES USAGERS DIFFÉRENTS POUR UNE MÊME LIGNE


    Les voyageurs du Paris – Granville se voient comme des laissés-pour-compte. Ils le ressentent particulièrement quand ils arrivent à Paris, ou plus précisément à Vaugirard, une petite gare à l’écart de Montparnasse, mal reliée à sa grande sœur qui se situe à quelques centaines de mètres de là. Le parcours du combattant commence là, malgré les tapis roulants mis en place pour accélérer les cheminements. « La liaison avec le reste de la gare Montparnasse pose problème », a reconnu Dominique Bussereau en réponse à des questions au Sénat le 18 février 2009. Le secrétaire d’Etat aux Transports a fait état d’un fort taux d’insatisfaction de la part des voyageurs en promettant de rechercher des solutions.
    Quelque 2 000 personnes par semaine empruntent cette ligne, dont 300 abonnés. Un trafic en stagnation, voire en légère baisse l’an dernier. Les abonnés effectuent essentiellement des trajets domicile-travail au départ d’Argentan, L’Aigle, et Dreux jusqu’à Paris.
    « Sur longue distance, c’est du trafic privé-loisirs, essentiellement le week-end. C’est une ligne qui fonctionne surtout grâce au tourisme. Elle dépend de la météo. Un beau week-end, et les trains sont remplis », souligne Sylvie Putcrabey, la directrice de la ligne.
    Selon elle, 12 rames sont nécessaires pour assurer le transport la semaine. Et 15 à 17 le week-end. Cinq allers-retours sont effectués chaque jour pendant la semaine. Et, le week-end, deux à trois supplémentaires sont mis en place. Le service se fait sous le label Intercités, auquel il faut ajouter un TER Argentan – Paris mis en circulation en concertation avec la Région.
    Ce plan de transport est critiqué par certains opérateurs privés qui s’intéressent particulièrement à la ligne Paris – Granville. Selon eux, 12 rames suffiraient. La SNCF reconnaît que ses trains sont loin d’être remplis la semaine. Elle en profite pour réaliser des opérations de maintenance. Le week-end, les rames sont sur-utilisées.
    Sur cette ligne, la SNCF affirme perdre une dizaine de millions d’euros annuels. Une estimation confirmée par un audit commandité par la Basse-Normandie soucieuse de contrôler les comptes. « Si on pouvait rentabiliser nos rames en les faisant rouler certains jours de semaine sur d’autres lignes, on le ferait. Cela arrive de temps en temps sur des axes comme Caen – Tours. Mais le besoin ne se fait pas forcément ressentir », explique Sylvie Putcrabey. « Je doute qu’un opérateur concurrent puisse faire mieux », estime de son côté Pierre Mouraret, le vice-président communiste de la Basse-Normandie, chargé des Transports. « Ou alors avec des coûts salariaux moins élevés et en supprimant des arrêts. Nous défendons une optique d’aménagement du territoire. » L’élu parie plutôt sur l’arrivée à partir de 2013 des nouveaux trains, les Regiolis et leurs 320 places, qui devraient changer la donne.

     


    DE MULTIPLES ÉTUDES POUR AMÉLIORER LES INFRASTRUCTURES

     

    En avril 2009, la Basse-Normandie a décidé d’organiser des assises du rail pour améliorer ses liaisons ferrées. En particulier avec Paris, car c’est surtout là que ça coince. Parmi ses priorités, la région a affirmé vouloir mettre Cherbourg et Granville à 2 heures 30 de la capitale. En visite quelques jours plus tard, Dominique Bussereau a pris plusieurs décisions, dont l’une concerne Paris – Granville : la création d’un comité de pilotage confié au préfet de Région pour proposer des améliorations. Ce comité peut s’appuyer sur une étude récente menée par Systra, en étroite collaboration avec la SNCF et RFF. Cette étude met en évidence les causes de dysfonctionnements. « La cause majeure est imputable au matériel roulant dans 33 % des cas. Les infrastructures sont responsables dans 18 % des cas, les éléments extérieurs (par exemple des suicides ou la divagation d’animaux) dans 16 % des cas, et les conflits de circulation (c’est-à-dire les difficultés d’insertion dans le trafic francilien) dans 14 % des cas », explique RFF.
    Le préfet a défini un plan d’action en cinq points. Les décisions seront toutes prises d’ici à la fin de l’année.

     

    1 – La mise en voie unique, une erreur ? 

    La ligne était à l’origine à double voie. En 1992, la SNCF et la Basse-Normandie décident de la mettre en partie à voie unique pour améliorer la courbure de la ligne et accélérer la vitesse L’objectif était de réduire le temps de parcours sous la barre des 3 heures entre Paris et Granville.
    Aujourd’hui, le meilleur temps est de 2 heures 59. La section unique d’une centaine de kilomètres est morcelée avec deux sections à double voie, entre Argentan (Orne) et Foligny (Manche).
    Retour en arrière aujourd’hui, car on se pose la question de remettre à double voie la ligne. Des études préliminaires viennent d’être lancées pour en estimer le coût. « Veut-on conserver la même vitesse aujourd’hui ? C’est une question qu’il faut se poser », estime-t-on côté RFF. L’étude porte sur deux maillons d’une vingtaine de kilomètres. L’objectif est d’avoir plus de souplesse dans l’exploitation des trains et d’optimiser les possibilités de croisement. « Quand il y a un incident sur la voie, on ne peut dégager les trains et cela entraîne des retards. L’étude consiste à calculer l’impact d’un doublement de voie sur les retards », souligne Sylvie Sebire, chargée de projet chez RFF. Selon elle, les premières estimations sont de l’ordre d’une cinquantaine de millions d’euros. Les travaux, s’ils sont décidés, devraient faire partie du prochain contrat de plan Etat-Région (CPER) 2014-2019.
    Entre Foligny et Granville, des travaux ont déjà été engagés pour réaliser la mise à deux fois deux voies sur une quinzaine de kilomètres. « C’est la section de ligne la plus utilisée du fait des liaisons entre Granville et Caen », poursuit RFF. Le chantier est financé dans le cadre du précédent contrat de plan Etat-Région (CPER). La mise en service est prévue dans quelques mois. Pour améliorer les circulations, il est aussi prévu un RVB (renouvellement-voie-ballast) sur la section Argentan – Surdon.
     


    2 – L’électrification est-elle vraiment justifiée ? 

    Actuellement, la ligne est électrifiée uniquement de Paris jusqu’à Dreux. Une étude préliminaire est en cours pour déterminer s’il faut électrifier un premier maillon de la ligne entre Granville et Foligny. On estime le coût à 1 million d’euro le kilomètre, dont le financement serait pris en charge par le CPER. A en croire certains observateurs, l’électrification totale de la ligne n’apportera pas grand-chose. D’autant que le futur matériel Regiolis appelé à circuler à l’avenir sur la ligne est bimode. « L’électrification de la ligne revêt surtout une valeur symbolique forte pour les élus de Basse-Normandie. Ceux-ci s’étonnent que la ligne ne soit pas électrifiée alors qu’elle pourrait se fournir grâce à l’électricité nucléaire produite dans la Manche », estime l’un d’eux. Autre intérêt local du recours à l’électrification : la gare de Granville est fortement insérée dans le milieu urbain. D’où des nuisances pour le voisinage et l’idée de commencer par la partie Granville – Foligny.


    3 – Un raccordement à Caen – Rennes ? 

    Un raccordement au sud-est de Foligny permettant de relier Caen – Rennes est à l’étude. Une desserte supplémentaire pourrait ainsi être proposée entre Paris et le Mont-Saint-Michel. Cette idée encore à l’ébauche nécessiterait d’importants travaux, notamment en termes de signalisation.
     


    4 – La suppression des passages à niveau prend du temps

    Plusieurs passages à niveau (PN) préoccupants sont recensés, en particulier dans l’Orne, contribuant aux dysfonctionnements de la ligne. Ils nécessitent de lourds aménagements pour leur suppression, et parfois des enquêtes d’utilité publique. D’autres PN n’ayant pas le statut de préoccupant, entre Dreux et Granville, devraient aussi faire
    l’objet d’études puis de travaux pour améliorer la
    sécurité.
     


    5 – Une étude sur l’infrastructure et le futur matériel

    Un cahier des charges est en cours d’élaboration pour déterminer comment adapter la ligne au nouveau matériel, les Regiolis, qui remplaceront les X72500 à partir de 2013. L’étude s’intéresse notamment aux questions d’accessibilité, à l’impact de la signalisation ou à la capacité de la sous-station de Dreux d’accueillir le nouveau matériel.
     

     

    Dossier réalisé par Marie-Hélène POINGT
     

  • Zefiro, le nouveau train dans le vent

    Zefiro, le nouveau train dans le vent

    Cet été s’annonce comme la dernière ligne droite pour les deux compétiteurs qui s’affrontent encore sur le marché des futures rames à grande vitesse de l’opérateur national italien Trenitalia. Personne ne saurait encore affirmer qui d’Alstom ou de Bombardier va finir par l’emporter, mais ce dernier constructeur est visiblement des plus confiants. Son nouveau train Zefiro, dont une maquette grandeur nature doit être présentée au salon Innotrans, à Berlin, en septembre prochain, fait désormais sa fierté. Quant à Siemens et Kawasaki, ils ont carrément renoncé à remettre une offre, et auraient déjà notifié leur décision sous la forme d’une lettre d’excuses…
    Le marché de Trenitalia porte sur l’acquisition de 50 rames avec option polycourant, chacune d’une longueur de 202 m, dans une composition de huit voitures. L’objectif de l’opérateur paraît clair : il voudrait se lancer, sans plus tarder, dans l’exploitation des grands corridors voyageurs internationaux avec, en ligne de mire initiale, la Suisse et la France. Le nouveau matériel roulant, livrable contractuellement 36 mois après la commande, devra être en mesure de circuler à 360 km/h sous courant monophasé 25 kV (soit 10 km/h de plus que la vitesse précisée dans les STI, spécifications techniques d’interopérabilité) et, surtout, à 300 km/h sous courant continu 3 kV, ce qui représente, à l’évidence, une belle performance… En Italie, Bombardier répond à l’appel d’offres avec son Zefiro 300, justement optimisé pour des vitesses maximales en service commercial comprises entre 300 et 360 km/h. La rame de huit voitures (202 m), avec espace « bistro » ou bien restaurant, pourra emporter entre 450 et 600 voyageurs. Une composition de 16 voitures, longue de 402 m, offrirait jusqu’à 1 200 places, sans renoncer pour autant aux aménagements liés à la restauration à bord. L’exploitation optimale du gabarit en partie courante de la caisse, avec resserrement des faces latérales aux extrémités, permettrait d’atteindre ces étonnantes capacités…
    Les offres techniques ont été remises à Trenitalia le 20 mai dernier, celles de nature commerciale le seront à la fin du mois de juillet, la décision étant attendue dès septembre. Pour la fourniture des rames, Bombardier s’est associé à Ansaldo-Breda, à qui reviendra la charge de l’assemblage final dans son usine de Pistoia (banlieue de Florence). L’accord conclu avec le constructeur italien vaudrait également pour d’autres zones géographiques dont les contours n’ont pas été révélés. La maîtrise d’œuvre ainsi que la fourniture de tous les éléments du train réputés être « à forte valeur ajoutée » resteraient néanmoins, comme on peut aisément l’imaginer, la chasse gardée de Bombardier…
    Bien différent est le montage adopté pour le marché chinois. Bombardier fait ici équipe avec l’industriel local CSR (China South Locomotive & Rolling Stock), dont il détient la moitié des parts. « C’est une co-entreprise », insiste Stéphane Rambaud-Measson, président de la division passagers chez Bombardier. « Présents en Chine depuis quinze ans, nous y sommes le premier constructeur occidental et le troisième constructeur chinois ». Opérant localement sous la raison sociale de Bombardier Sifang Power, la joint-venture dispose d’un site de production à Qingdao. Une toute nouvelle usine, avec travées de 600 m, y est en cours de construction. Sur ce site, l’effectif, déjà fort de 2 500 collaborateurs, devrait bientôt en compter 3 200, voire 3 500. « Nos compétiteurs ont plus volontiers pratiqué le transfert de technologie, ce qui explique, par exemple, que la grande vitesse ferroviaire en Chine soit très inspirée de concepts japonais », commente Stéphane Rambaud-Measson. « Mais nous, au contraire, nous conservons la maîtrise managériale de notre joint-venture, et nous travaillons donc, en quelque sorte, avec nous-mêmes. » La famille Zefiro a d’ailleurs été entièrement développée en Allemagne (où Bombardier occupe le rang de premier constructeur allemand), et plus précisément sur le site de production berlinois de Hennigsdorf, implantation historique au nord de la capitale qui ne regroupe pas moins de 550 ingénieurs. Toutefois, aux dires mêmes du responsable mondial pour Bombardier (Etats-Unis exceptés) de tous les véhicules ferroviaires pour le transport de passagers (du tramway au train à grande vitesse), les Occidentaux auraient grand tort de vouloir continuer à sous-estimer les capacités des ingénieurs chinois à développer par eux-mêmes des projets ferroviaires de très haute technicité. Pour Stéphane Rambaud-Measson, il ne fait désormais plus aucun doute que les futurs compétiteurs de Bombardier seront bien, à l’avenir, des compétiteurs en provenance d’Asie…
    En attendant, la Chine représente aujourd’hui « le » marché de la grande vitesse ferroviaire dans le monde. D’ici une dizaine d’années, ce pays disposera de 16 000 km de lignes nouvelles, alors que l’Europe tout entière n’en aura pas même le tiers ! Pour Bombardier, la première commande chinoise, intervenue en octobre 2007, portait sur le Zefiro 250 (vitesse maximale en service commercial égale à 250 km/h), dont un total de 40 rames, soit 640 voitures, sera finalement livré pour un montant global d’un milliard d’euros. Ces rames peuvent être exploitées en composition de huit ou seize voitures, atteignant alors une longueur de 430 m. Le MOR (ministère chinois des Chemins de fer) a spécifié, pour une partie de ces trains, de luxueux aménagements de type « voitures-lits », option totalement inédite en grande vitesse ferroviaire… Un deuxième contrat a été signé en septembre 2009, pour un montant de 2,7 milliards d’euros, et qui concerne, cette fois, le Zefiro 380. C’est la version la plus rapide de la famille, puisqu’elle est normalement prévue pour une vitesse maximale en service commercial de 380 km/h, et doit être essayée à 420 km/h. La commande chinoise prévoit 60 rames de seize voitures et 20 rames de huit voitures, soit un impressionnant total de 1 120 voitures. Bien que le MOR ait préféré une configuration d’aménagement moins dense, Bombardier souligne que son Zefiro 380 pourrait théoriquement accueillir jusqu’à 664 voyageurs dans la version à huit caisses, et 1 336 dans celle à seize caisses, sans renoncer, pour autant, à l’espace « bistro » ! En composition maximale, le train disposera d’une puissance embarquée de 20 MW. La « motorisation répartie » porte sur la moitié des bogies, ce qui majore la masse adhérente et favorise, du même coup, les capacités d’accélération et de freinage du train. Dans sa version italienne, le Zefiro affichera une accélération de 0,7 m/s2, chiffre impressionnant pour un train à grande vitesse…
    Le nouveau matériel de Bombardier incorpore aussi plusieurs dispositions constructives développées tout spécialement en vue de parfaire son aérodynamisme. En particulier, les césures entre caisses ont été obturées pour y éviter la formation de turbulences, et la zone des pantographes ne laisse apparaître aucun autre équipement saillant susceptible de perturber les écoulements d’air. Ce traitement conduirait déjà à une diminution de 9 % de la consommation d’énergie par le train. Reste maintenant à voir le Zefiro s’envoler enfin de la planche à dessin pour filer à 360, 380 et 420, un instant que nous attendons tous avec une vraie impatience, puisqu’il devra nous montrer que les promesses de Bombardier étaient décidément tout sauf… du vent !
     

    Philippe HÉRISSÉ

  • Hennigsdorf : les 100 ans du créateur du Zefiro

    Hennigsdorf : les 100 ans du créateur du Zefiro

    De par le vaste monde, il est de petites localités dont les noms sont intimement liés à de hauts lieux de l’industrie ferroviaire des temps présents et passés. Et l’on peut affirmer, sans hésiter, que Hennigsdorf en fait partie d’emblée. Cette commune de l’agglomération berlinoise, sise au nord-ouest de la capitale, entre bois et forêts, a toujours été associée au grand industriel allemand AEG. Il y a très exactement cent ans, en 1910, Emil Rathenau, fondateur et propriétaire de la société, annonçait déjà l’édification d’un nouveau site de production sur un vaste terrain de 750 000 m2 justement situé sur le territoire d’Hennigsdorf, entre Spandau et Tegel. Un an plus tard, apparaissait sur ce site un hangar dédié à l’assemblage d’avions, une fabrique de porcelaine pour isolateurs électriques, ainsi qu’un atelier de production d’appareils de chauffage domestique. Plutôt éclectique dans ses choix stratégiques, Hennigsdorf élargissait, dès 1913, le champ de ses compétences à la construction de locomotives électriques. Mais en 1918, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’usine berlinoise se voit contrainte par les évènements de se reconvertir partiellement dans la réparation des locomotives à vapeur. Néanmoins, ce nouveau domaine d’activité allait visiblement inspirer les ingénieurs de l’usine, puisque ce sont eux qui préparèrent, entre autres, la locomotive BR 05 002 du fameux record du monde de vitesse sur rail à 200,4 km/h, le 11 mai 1936. Le seuil psychologique des 200 km/h était ainsi franchi…
    La célèbre exposition internationale de Paris, en 1937, révèle au monde entier les compétences d’AEG. L’industriel allemand y présente son impressionnante locomotive électrique E 18 22, qu’il a bien sûr construite à Hennigsdorf, et qui remporte, en cette occasion, plusieurs « grands prix » et autre diplômes. Mais deux ans plus tard, survient à nouveau la guerre. Le site berlinois est sévèrement touché. Il faudra alors attendre 1947 pour y voir repartir la production d’engins moteurs, cette fois sous administration militaire soviétique, et après fondation d’une nouvelle entreprise d’Etat dénommée LEW (Lokomotivbau-Elektrotechnische Werke)-Hennigsdorf. Cette entreprise sera d’ailleurs la seule à être autorisée à construire des locomotives en Allemagne de l’Est. Bien vite, LEW-Hennigsdorf se fait une vraie spécialité des engins électriques pour réseaux industriels, dont l’usine sortira 5 480 unités réparties selon 32 séries différentes, le tout en quelque 70 ans. Les mines de lignite lui offrent, en particulier, un terrain d’action privilégié. Mais l’entreprise ne délaisse pas pour autant la traction ferroviaire classique, et présente à la foire de Leipzig, dès 1982, un prototype de locomotive électrique de type BB, vite surnommé « Weisse Lady » en raison de sa livrée à dominante blanche. En découlent bientôt les célèbres séries 243 et 212 de la DR (Deutsche Reichsbahn), qui seront ensuite renumérotées 143 et 112 à la DB.
    En 1992, après la réunification de l’Allemagne, Hennigsdorf réintègre AEG sous la forme de sa division « matériel roulant ferroviaire », avec la raison sociale correspondante : AEG Schienenfahrzeuge GmbH. Commence, la même année, la livraison des rames du métro de Shanghaï, dont celles des lignes 1 et 2 seront construites à Hennigsdorf. Et, deux ans plus tard, sort du site berlinois une surprenante machine qu’on qualifiera à l’époque de « plus moderne locomotive du monde » : il s’agit du prototype 12X (numéroté 128 001), véritable précurseur de la transmission triphasée moderne, et qui conduira à la famille Traxx aujourd’hui bien connue…
    En 1996, le groupe Daimler-Benz, qui avait repris, entre-temps, l’activité ferroviaire d’AEG, décide de la fusionner avec celle de l’industriel ABB, lui-même issu de deux noms mythiques de la traction électrique, à savoir le suédois Asea et le suisse Brown-Boveri. Naît ainsi Adtranz, dont l’usine de Hennigsdorf commence à livrer, la même année, les rames des séries 481 et 485 pour la S-Bahn de Berlin, désormais exploitée par la BVG (Berliner Verkehrs Gesellschaft). Ce fut sans doute l’un des plus juteux contrats que le site berlinois ait enregistré depuis qu’en 1954 il décida de se lancer dans la production d’éléments automoteurs électriques…
    Le dernier changement de propriétaire intervient en 2001, quand Adtranz, devenu dans l’intervalle la propriété à 100 % de Daimler Chrysler, est repris par Bombardier Transportation. Hennigsdorf se positionne alors comme son plus grand site d’assemblage. Sept ans plus tard, en 2008, la première rame de présérie de la nouvelle famille de tramways dite « Flexity Berlin », destinée à la capitale, est présentée puis testée sur le réseau. A partir de 2011, cette famille doit être produite en série à Hennigsdorf, qui renoue ainsi avec l’activité tramway, après avoir assemblé, pour le même réseau, les fameux GT6 N, toute première génération à plancher bas intégral…
    C’est en 2009 que le 25 000 € véhicule ferroviaire est finalement sorti des ateliers. Cette année-là, a également démarré la production dans la halle 71 flambant neuve, dotée d’installations ultramodernes, et qui a été édifiée incidemment en lieu et place de l’ancienne fabrique de porcelaine ! Actuellement, cette halle est utilisée pour l’assemblage final des Talent 2, tout nouveau matériel régional commandé à 146 exemplaires par la DB, et qui sera numéroté chez elle BR 442. La cadence de production doit y monter bientôt à deux voitures par jour…
    Aujourd’hui, le site de Hennigsdorf s’étend sur quelque 650 000 m2, emploie plus de 2 000 collaborateurs, et regroupe trois divisions : passagers, propulsion et contrôles, et enfin service. La division passagers, dont le siège international se trouve également à l’usine, assure le développement des projets, l’industrialisation, la production, les essais et homologations, ainsi que le marketing et la vente pour tous les matériels roulants transportant des voyageurs. Au rang des projets actuellement en cours de développement, on recense bien sûr le Zefiro 380, mais aussi le métro de Singapour DTL et les éléments automoteurs électriques ET 430 pour Stuttgart.
    La grande spécialité de Hennigsdorf demeure la fabrication des structures de caisse en aluminium. Dans les halles de montage, l’activité actuelle intéresse principalement les Talent 2 pour la DB (S-Bahn de Nuremberg) et les Regina pour les SJ (chemins de fer suédois), auxquels on doit encore ajouter quelques Contessa pour les DSB (chemins de fer danois). La quasi-totalité des tests avant livraison pratiqués sur ces matériels s’effectue sur le site, qui dispose à ces fins de deux voies d’essai de 800 m chacune, autorisant une vitesse maximale de 70 km/h (une voie extérieure de 4,1 km permet, si nécessaire, de monter en vitesse jusqu’à 140 km/h). Sur le réseau interne à l’usine, stationnaient, le jour de notre visite, pas moins d’une quarantaine de Talent 2 en attente de livraison : l’homologation de ce matériel reste prévue pour août prochain, et le service commercial pour décembre. L’accompagnement d’un Talent 2 sur voie d’essai nous a certes convaincus d’un certain nombre de points forts inhérents à ce matériel, mais pas franchement du confort dynamique « en vertical » : ce n’est toutefois pas le bogie qu’il faut incriminer, mais bien plus vraisemblablement l’armement et la qualité géométrique des voies et aiguilles en certains endroits… Lieu d’essais dynamiques, usine d’assemblage pour le matériel roulant, Hennigsdorf est aussi, et avant tout, un gisement de « matière grise ». C’est sur ce site centenaire qu’ont été développés nombre de matériels révolutionnaires. Tel est, fort à propos, le cas du Zefiro, qui devrait arriver juste à l’heure pour souffler les 100 bougies de son créateur…
     

    Philippe HÉRISSÉ

  • Les transports au cœur de la reconstruction de La Nouvelle-Orléans

    Les transports au cœur de la reconstruction de La Nouvelle-Orléans

    Et si la résurrection de la ville passait par celle de son réseau de bus et de tram ? Régénérer une ville par ses transports, c’est l’idée que défendent les responsables du réseau exploité par Veolia, et aussi par le tout nouveau maire de La Nouvelle-Orléans. Car, cinq ans bientôt jour pour jour après l’ouragan le plus meurtrier qu’aient jamais connu les Etats-Unis, il reste beaucoup à faire. Le 29 août 2005, Katrina avait submergé la Louisiane et en particulier la ville de La Nouvelle-Orléans, qui s’est retrouvée sous deux mètres d’eau, voire six dans certains secteurs. Les habitants sont encore traumatisés, certains n’ayant jamais pu revenir vivre à La Nouvelle-Orleans, et la ville porte encore les stigmates des ravages de Katrina. Il faut dire aussi que 80 % de la cité s’était retrouvée sous les flots et que plus de 70 % des maisons ont été englouties (65 000 bâtiments). Tout cela ne se reconstruit pas en un jour.
    « Bien que le rétablissement de la ville progresse beaucoup plus vite que les experts ne l’avaient prédit, il reste de nombreux challenges à relever », estime Greg Rigamer, PDG de GCR Consulting. La ville doit investir massivement, dans ses quartiers, toutes ses infrastructures – 27 milliards de dollars sont alloués à la reconstruction – et, bien entendu, dans ses transports. Le nouveau maire démocrate, Mitch Landrieu, premier maire blanc dans une ville majoritairement noire, a été élu au premier tour avec 66 % des voix et a pris ses fonctions le 3 mai dernier. Il y a « un élan de grand optimisme avec l’arrivée de la nouvelle administration », souligne le consultant. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a du boulot côté transports pour satisfaire cet optimisme. « Avant Katrina, on n’avait jamais à se préoccuper de quoi que ce soit, les lignes de bus quadrillaient toute la ville, il y avait des arrêts à tous les coins de rue – 3 400, ndlr – et le bus passait toutes les 5 minutes ! », raconte ainsi Patrice Bell Mercadel, la responsable marketing de Veolia à La Nouvelle-Orléans. Et l’on sent l’émotion percer dans la voix de cette ex-utilisatrice des bus et qui participe aujourd’hui à la reconstruction d’un réseau de transport public digne de ce nom.
    Car l’ouragan a bien sûr balayé les bus, dont le parc est passé de 379 à 74 (2006) et 84 aujourd’hui. L’offre kilométrique remonte faiblement : de 11,3 millions de km par an, elle a chuté à 3,5 millions et frôle aujourd’hui les 5 millions. La fréquentation des bus, itou : 27,4 millions de voyages par an avant Katrina, 6 millions juste après, 6,6 millions actuellement. Heureusement qu’il y a le tramway, qu’on nomme ici « streetcar ». Un tram historique et mythique : sa rame n° 922, datant de 1923 mais qui circule encore en ville, est celle qui a tourné dans le célèbre film d’Elia Kazan, Un Tramway nommé désir. Malgré un parc de véhicules ravagé, puisque 7 des 66 rames ont survécu, avec 23 trams neufs ou totalement refaits à neuf – pour 25 000 dollars pièce – en heure de pointe, Veolia offre 85 % du service préexistant au passage du cyclone. Les streetcars circulent sur trois lignes totalisant 13 miles, soit 21 km : Saint-Charles, qui existe depuis 175 ans, c’est le plus vieux tram du monde ; Canal Street, rouverte en 2004, quarante ans après sa disparition, et Riverfront, qui circule depuis août 1988 le long du Mississipi. Ils sont antiques mais ils filent à 14 km/h. Et le trafic voyageurs annuel (4,7 millions) progresse régulièrement : il atteint désormais les trois quarts de celui de 2005.
    L’aventure de Veolia à La Nouvelle-Orléans débute par un curieux hasard : le 28 juillet 2005, soit un mois avant Katrina, le groupe finalisait le rachat d’ATC, la filiale transports urbains de National Express. Egalement présente à Las Vegas, elle opérait depuis 1949 des lignes de bus (48 véhicules) dans l’ouest de Jefferson Parish, un des faubourgs excentrés de la ville faisant partie de l’aire métropolitaine. Et au lendemain de la catastrophe, les équipes de Veolia ont proposé leur aide. Le groupe a même fait un don d’un million de dollars à la ville. Bien que moins touché que La Nouvelle-Orleans, Jefferson Parish a dû interrompre ses lignes de bus. Pourtant, la nouvelle direction a continué de payer ses 80 salariés durant six mois, comme si de rien n’était. Elle a même filé et coup de main aux voisins de La Nouvelle-Orleans. C’est probablement l’une des raisons qui a fait que la municipalité lui a confié, en octobre 2008, un contrat d’intérim pour la gestion du réseau urbain. Durant un an, le groupe, qui a dépêché 41 experts sur place, s’est attaché à résoudre les questions de retraites et d’assurance santé des salariés, à définir un plan de reconstruction du réseau et à remettre à flot les finances de la Regional Transit Authority (RTA), en réduisant de 20 % les coûts opérationnels.
    Après seulement trois mois aux manettes, il a lancé un service inédit aux Etats-Unis : du TAD. « On doit reconstruire l’infra comme elle était avant les cinq dernières années, mais avant cela, on a eu l’idée de proposer un service de transport à la demande », raconte Justin Augustine, le PDG du réseau RTA Veolia. Katrina ayant tout rasé, même les potelets d’arrêts de bus, la solution, vu sa souplesse, paraissait la mieux adaptée. C’est ainsi que dix minibus baptisés Lil’Easy (contraction de Little Easy, en référence au surnom de la ville « Big Easy »), ont été lancés, en janvier 2009, dans les quartiers où Katrina avait tout rasé, Gentilly et Lakeview. Le service a ensuite été étendu au Lower 9th. Ils fonctionnent principalement en rabattement sur les lignes classiques. « En fait, on a volé le concept de Créabus aux Français et c’est un gros succès chez nous », s’amuse-t-il. Et c’est la population qui a choisi la livrée et le nom du service. Une façon de « faire évoluer l’image du bus et l’idée ancrée chez beaucoup d’Américains que le bus c’est le transport du pauvre », estime le directeur.
    Au 1er septembre 2009, le contrat a été transformé en contrat de gestion déléguée de dix ans (et plus précisément cinq renouvelables une fois), comparable à notre délégation de service public. Encore quelque chose d’inédit outre-Atlantique ! « La Nouvelle-Orléans ouvre la voie, ce concept est nouveau pour nous », assure Justin Augustine. Moyennant une subvention d’exploitation annuelle de 57 millions de dollars, soit 47 millions d’euros, Veolia est 100 % responsable de l’exploitation, bien sûr, mais aussi de la sécurité, de l’entretien, de la relation clientèle et du marketing, des itinéraires et horaires, de la planification des actifs et de l’administration des subventions. Les 534 salariés de l’ancienne TMSEL (Transit Management of Southeast Louisiana) sont désormais des salariés Veolia, rompus à la culture de la maison. A noter qu’ils sont plus de trois fois moins nombreux qu’avant Katrina (1 800). Le conseil d’administration de RTA est constitué de 8 membres (nommés par la mairie) dont 7 sont des directeurs de Veolia.
    L’avantage de ce partenariat public-privé, c’est aussi de recueillir des fonds du gouvernement quand ils sont sollicités. « La note de RTA est passée de BBB- à A- et l’administration d’Obama nous considère quand on vient chercher de l’argent. Nous venons de recevoir 60 millions de dollars pour nos projets d’extension », se félicite Mark Joseph, le vice-président et directeur général de Veolia Transportation. C’est ainsi que la première phase des travaux de prolongement du tram commencera en novembre prochain sur 2 miles. En tout, presque 7 miles (11 km) sont programmés. Car, « quand on ressuscite le réseau de transport, on ressuscite la ville », défend Mark Joseph dès qu’il en a l’occasion. Et le message passe.
    Durant la première année, le programme de remise à flot du réseau a été chargé : « Nous avons amélioré la ponctualité des bus, passée de 78 à 93 %, et celle des streetcars de 81 à 88 %. Nous avons fait baisser le nombre d’accidents de 20 % et remplacé 132 abris de bus », énumère Justin Augustine. Le directeur du réseau souligne aussi que les recettes commerciales couvrent désormais « 23 % des dépenses, auxquels il faut ajouter 2 % de recettes de la publicité », soit un taux de couverture honorable de 25 %. Il a aussi fallu acheter les 10 véhicules Lil’Easy (700 000 dollars, incluant le logiciel de gestion du TAD) et, par ailleurs, 75 autobus neufs livrables jusqu’à fin 2010 feront passer l’âge moyen de la flotte sous les deux ans. Côté infrastructures, au programme : l’alimentation électrique (quelques sous-stations ont été surélevées) et le remplacement des caténaires, la restauration de 31 streetcars, la signature d’un contrat de remplacement des traverses sur la ligne Riverfront (la même chose est déjà en cours sur Saint-Charles). Enfin, au marketing, on a concocté un nouveau logo RTA et lancé la fabrication des fiches horaires.
    Reste maintenant à mettre en œuvre la suite du plan de développement et notamment récolter des subventions fédérales, puisque la totalité de projets d’extension du tram (3 phases) et de création d’un BRT sont évalués à un montant global de 200,3 millions de dollars. Ils ne nécessitent pas d’achat de matériel roulant. Des fonds ont déjà été sollicités ou le seront prochainement à hauteur d’environ 66 millions de dollars dans le cadre de plusieurs mécanismes de subventionnement tels que le « stimulus fund » ou le « bus and bus facilities fund ». A l’été, une réponse devrait tomber pour une enveloppe de 25 millions de dollars. Le BRT devrait voir le jour dès l’an prochain, un investissement de 792 000 dollars (645 000 euros) pour lequel les cinq véhicules commandés doivent être livrés dès juillet prochain. La mise en œuvre sera relativement rapide, puisqu’il n’y aura pas a priori de voie réservée à construire, les bus ayant juste une priorité aux feux.
    En 2011 aussi, la nouvelle signalétique devrait avoir été implantée. Il faudra aussi songer à réformer la tarification, un grand chantier qui ne pouvait être à l’ordre du jour durant le chaos post-Katrina (les transports, enfin, ce qu’il en restait, ont d’ailleurs été gratuits jusqu’en 2006). Un voyage coûte 1,25 dollar, plus 25 cents en cas de correspondance bus-tram, et un tarif étudiant est à l’étude. « La tarification est une compétence municipale, mais Veolia peut être force de proposition », précise Justin Augustine. Enfin, il existe un projet de desserte régionale ferroviaire, mais lié à la grande vitesse, puisqu’il consisterait à utiliser les voies nouvelles entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-Orléans. Du plus long terme, le gouverneur de la Louisiane n’ayant pas vraiment montré d’enthousiasme pour la grande vitesse. Et au milieu de toutes ces prévisions, revient toujours un ancien projet, celui de la résurrection de la Desire Line démantelée dans les années 50 et desservant le quartier français. Tout un symbole.
     

    Dossier réalisé par Cécile NANGERONI

  • LGV Est-européenne : un nouveau pas vers l’Allemagne

    LGV Est-européenne : un nouveau pas vers l’Allemagne

    On effectuera à partir de mars 2016 un trajet TGV Paris – Strasbourg en 1 heure 50, alors qu’il faut actuellement 2 heures 20 et qu’il n’y a pas si longtemps encore 4 heures au minimum étaient nécessaires… Ces 30 nouvelles minutes vont être gagnées sur le temps grâce à la mise en service programmée dans un peu moins de six ans de la phase 2 de la LGV Est-européenne. Celle de 106 km à construire entre Baudrecourt, lieu en Moselle qui marque la fin de la première phase de 300 km de la ligne ouverte depuis le 10 juin 2007, et Vendenheim (Bas-Rhin), à proximité de Strasbourg. Le financement de ce projet estimé à 2,01 milliards d’euros aux conditions économiques de juin 2008 est assuré dans le cadre d’une convention signée le 1er septembre 2009, associant l’Etat, 16 collectivités territoriales, l’Union européenne, le grand-duché de Luxembourg et RFF. Cette seconde phase a été découpée en deux tronçons, le G de 71 km en Moselle et le H de 35 km en Alsace. Une base-travaux à aménager à partir de 2012 sur les emprises ferroviaires existantes de Réding constituera le centre névralgique pour la pose des équipements ferroviaires dont la maîtrise d’œuvre sur l’ensemble du tracé sera assurée par Inexia.
    Malgré ce laps de temps important – 9 années tout de même entre les deux mises en service –, cette LGV constitue bien le prolongement naturel et très attendu, notamment en Alsace, de la première phase. Techniquement identique, elle est conçue pour la vitesse de 350 km/h, avec une mise en exploitation à 320 km/h. Elle comportera un double système de signalisation TVM430 SEI et ERTMS niveau 2. Son alimentation en 2×25 kV sera assurée par une sous-station nouvelle construite à Sarraltroff, à proximité d’un poste RTE 400 kV. Dans le financement de la phase 1, des études d’avant-projet détaillé du génie civil de la seconde phase avaient déjà été menées. De plus, sur le tronçon alsacien, les études projet avaient été réalisées pour déterminer et acquérir les emprises, mais pas en Moselle. Pour ne pas perdre de temps, suite à un protocole signé en 2007, les collectivités et l’Etat ont assuré un financement préalable de 94 millions d’euros qui seront réintégrés dans le coût global du projet. Cette somme a permis de relancer les études, de compléter les reconnaissances géotechniques, d’engager les rétablissements de réseaux, d’effectuer les diagnostics archéologiques, de préparer les appels d’offres et les dossiers loi sur l’eau, et de lancer les acquisitions de terrains en Moselle. En 2009, les 94 millions étant très largement entamés, pour ne pas marquer de ralentissement dans les procédures avant la signature de la convention, l’Etat débloque 35 millions d’euros supplémentaires (repris eux aussi dans les 2,01 milliards) au titre du plan de relance. Pour donner de l’activité aux entreprises de travaux publics, ce dernier intègre également la création le long du tracé d’aires de stockage de matériaux nécessaires à la constitution de la plateforme en plein approvisionnement depuis presque une année déjà. « Tout cela a conduit à signer cette convention du 1er septembre avec un engagement fort : être capable de démarrer des travaux au cours de l’été 2010. Cet engagement est tenu, puisque les premiers lots de génie civil ont été notifiés début avril. Les travaux auront lieu tout cet été en Moselle et une partie de cette saison en Alsace », précise Alain Cuccaroni, directeur des opérations de la LGV Est-européenne à RFF et responsable d’une entité d’une trentaine de personnes.
    Le projet est aujourd’hui entré dans sa phase active. Les maîtres d’œuvre, Inexia-Arcadis pour le tronçon G et Setec international pour le H, sont installés dans leurs locaux, proches du tracé. Sur le terrain, des bandes déboisées dans des massifs forestiers, des marques de fouilles archéologiques achevées ou sur le point de l’être, des compléments de sondages des sols en cours matérialisent l’emplacement de la future ligne. Le 18 mars RFF a attribué le premier marché de génie civil, le lot 42, soit 16,8 km situés à l’extrémité est du secteur mosellan, entre les communes de Sarraltroff et de Danne-et-Quatre-Vents. Depuis, d’autres ordres de service ont été lancés pour les lots 41, 43A, 44 et les autres vont suivre conformément au calendrier initial. Le maître d’ouvrage étudie en ce moment les propositions des entreprises pour la réalisation du tunnel de Saverne, long de 4 km (lot 47). Après les études d’exécution des dernières reconnaissances de sol et la mise en place des installations de chantier, les travaux vont donc démarrer dès cet été comme le maître d’ouvrage s’y était engagé. Les lots de génie civil sont au nombre de cinq sur le tronçon G. Le H en compte cinq aussi, le 43 d’origine ayant été scindé en deux, 43A et 43B, pour permettre aux entreprises moyennes de se mettre sur les rangs. Si sept de ces lots sont des marchés classiques, le maître d’œuvre fait l’étude et l’entreprise réalise les plans d’exécution, trois relèvent de la logique de conception-construction. En clair, les entreprises disposent d’une certaine liberté pour revoir et adapter la conception de l’ouvrage. Ce principe s’appliquera aux 27 km du lot 35, premier lot de génie civil à l’ouest en partant de Baudrecourt, au lot 40 correspondant au viaduc du Landbach, selon la procédure qui avait déjà été initiée pour le viaduc de Jaulny sur la première phase, de façon à avoir une vision de concours architectural. Enfin, au lot 47 pour le tunnel de Saverne et environ 3 km de ligne à l’air libre l’encadrant, qui comprennent aussi les 270 m du viaduc de Haspelbaechel.
    La topographie du tracé, plus accidentée que sur la première phase, constitue l’une des difficultés du projet. Elle explique les volumes très importants de matériaux à bouger, estimés au total à plus de 50 millions de m3, dont 23,7 millions de m3 de déblais et 13,5 millions de m3 de remblais ! Et aussi le nombre important de grands viaducs. Pour respecter l’engagement vis-à-vis de la loi sur l’eau et ne pas aggraver la situation en matière d’inondation, chaque traversée de rivière a fait l’objet d’études et de simulations, en particulier les vallées de la Sarre, de la Nied et de la Zorn. Pour la première, un consensus avec les communes riveraines inquiètes des conséquences possibles a été trouvé. La longueur de l’ouvrage présentée à 370 m à l’enquête publique, portée à 410 m en phase avant-projet détaillé, sera au final portée à 441 m. En vallée de la Zorn, le projet initial prévoyait un viaduc de 296 m au-dessus de la rivière, suivi d’un remblai et d’un ouvrage au-dessus d’un canal. RFF a proposé dans un premier temps de faire un seul ouvrage de 450 m qui englobe la Zorn et le canal. Suite à une demande locale d’insertion, la décision de créer un autre viaduc de 382 m va de plus permettre de supprimer un remblai qui était prévu entre une voie ferrée et une route départementale. Les discussions étant presque arrivées à leur terme, place aux travaux, maintenant…
     

    Michel BARBERON
     

  • La voie sur ballast a-t-elle atteint ses limites en terme de grande vitesse ?

    La voie sur ballast a-t-elle atteint ses limites en terme de grande vitesse ?

    Voici maintenant trois ans que la LGV Est-européenne est en service. Une ligne qui collectionne les « premières » techniques en France à différents points : circulations à 320 km/h sur certaines sections, GSM-R, ERTMS au sol (RBC, Eurobalises), attaches Fastclip sur toute la ligne… Toutefois, comme les précédentes lignes nouvelles françaises, la LGV Est-européenne reste pour l’essentiel fidèle à la pose sur ballast. Mais deux sections s’y distinguent. La première, qui comprend deux voies parallèles de 1 800 m et des aiguillages de jonction, est le site d’un essai de voie sur dalle béton « à la française », relativement classique, avec un ferraillage important et une pose sur un socle en grave-ciment. L’autre section, longue de 3 km et située plus loin vers l’est, met quant à elle en œuvre une sous-couche de grave-bitume sous le ballast (voir VR&T n° 496, pages 60 et 61). Cette réalisation signée Colas, spécialiste des travaux routiers, offre comme avantage de permettre aux camions de circuler sur la plateforme de la future voie ferrée sans en détériorer la structure ou en compromettre les performances futures, l’objectif fondamental étant la meilleure durabilité de la voie ferrée, de l’ordre de 75 ans.
    Comparés à cet objectif, trois ans ne permettent pas de tirer des conclusions définitives sur la tenue de la plus récente des lignes nouvelles françaises actuellement en service. Toutefois, cette période aura été riche en enseignements. Vu de l’extérieur, les principaux incidents liés à la LGV Est-européenne ont concerné la disponibilité des rames ICE 3 de la DB, dont l’homologation en France avait pris quatre ans, en particulier pour des problèmes de soulèvement de ballast à grande vitesse. Mais à ce phénomène aérodynamique, tant lié au train (et à ses parties les plus basses) qu’à la voie (le ballast n’étant pas stabilisé en surface), s’est ajouté un autre désagrément au cours de l’été 2009. En effet, après un peu plus de deux ans de service, des enregistrements Mauzin sur la voie ont attiré l’attention de l’infrapôle Est-européen SNCF sur une dégradation rapide de la LGV Est-européenne touchant certaines sections, avec un indicateur de qualité de la géométrie de la voie équivalant à celui d’une LGV de 10 ans… Après analyse des défauts, qui ne concernaient toutefois pas les deux sections expérimentales citées plus haut, une série de mesures (ballastage, bourrage, stabilisation) a permis avec succès d’enrayer la dégradation. Maintenant, les TGV circulent à 320 km/h et il n’y a « plus rien à voir ». Encore une preuve de la souplesse permise par la solution ballast, mais cet incident a apporté de l’eau au moulin des partisans de la voie sur béton pour les plus hautes vitesses.
    Car la question qui se pose aux promoteurs et concepteurs de lignes à grande vitesse est bien celle-ci : voie sur ballast ou dalle béton ? « C’est au coup par coup », répond Alain Cuccaroni, directeur des opérations LGV Est-européenne : « Les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients. » Alors que, selon Inexia, la voie sur dalle présente un intérêt sur une LGV, à condition d’être retenue en amont des projets et lorsque plusieurs facteurs se présentent simultanément : une contrainte en tracé (obstacles, jumelage avec des autoroutes), des reliefs marqués (fortes dénivelées) ou un passage à une gamme de vitesse 350-360 km/h.
    D’autres experts soulignent que l’intégration du rail et du radier sur ouvrage d’art présente de nombreux avantages, ne serait-ce qu’en termes de volume nécessaire (pas la peine de remplir partiellement l’ouvrage de ballast) ou de propreté (pas de poussières), comme cela a été vérifié dans le tunnel sous la Manche ou dans le tunnel du Perthus (ligne Perpignan – Figueras). Question sécurité dans les ouvrages d’art, la dalle béton présente d’autres avantages encore : on peut la mettre en forme de « trottoirs » de part et d’autre des rails afin de limiter les conséquences d’un éventuel déraillement et, si l’évacuation des voyageurs s’avère nécessaire, marcher sur une dalle béton reste plus facile que sur une voie ballastée.
    Sauf sur les ouvrages d’art, le béton reste plus cher que le ballast, mais cet écart se resserre si l’on considère que ce dernier demande plus de maintenance. Par exemple, sur la LGV Sud-Est, ouverte en 1981-1983, le ballast a été entièrement renouvelé entre 1990 et 2006, puis nécessitera une nouvelle régénération d’ici à 2014. Ceci dit, le ballast se prête mieux à des opérations de maintenance. Offrant une grande souplesse de mise en œuvre, ainsi qu’une cadence de pose et un potentiel de recyclabilité plus élevés, le ballast est également un meilleur absorbeur de bruit que le béton ! De plus, la voie ballastée reste un terrain d’innovations : la transposition de techniques routières par Colas a non seulement donné naissance à la sous-couche de grave-bitume citée plus haut, mais elle a également inspiré la pose du ballast au finisseur (engin habituellement utilisé pour goudronner les routes), plus précise et au moins huit fois plus rapide que la méthode classique. Essayée la première fois pour la pose des voies provisoires de l’opération Train Capitale à Paris en 2003, cette pose au finisseur a été mise en œuvre peu après sur la LGV belge de Liège à la frontière allemande.
    De l’autre côté de cette frontière se trouve la patrie des deux principales entreprises spécialistes de la pose de voie sur béton. La principale est Rail.One, dont la méthode Rheda 2000 (traverses bibloc mises en position sur une armature au moyen de rails provisoires avant la coulée du béton) a non seulement conquis le réseau DB pour ses lignes nouvelles, mais aussi la HSL Zuid néerlandaise, les tunnels espagnols, la ligne Taïpeh – Kaohsing à Taïwan (face aux spécialistes japonais) et – last but not least – la longue ligne nouvelle chinoise de Wuhan à Guangzhou, ouverte il y a six mois. L’autre type allemand de voie sur béton est la FFB (Feste Fahrbahn Bögl) de l’entreprise de BTP Max Bögl, qui se présente sous forme de dalles préfabriquées et a été mise en œuvre sur le lot nord de la ligne nouvelle Nuremberg – Ingolstadt (2006).
    Outre-Manche, une autre solution est proposée par Balfour Beatty Rail et Corus Rail : pour chaque voie, les deux rails sans patin – quasiment réduits à des champignons de 74 kg/m – sont simplement enchâssés dans deux rainures de la dalle béton par l’intermédiaire d’un coussinet amovible. Ce système ERS (Embedded Rail System) est d’autant plus simple à mettre en œuvre qu’il se passe d’attaches. Et plus de la prévention des déraillements par la forme donnée à la dalle (voir plus haut), ce dispositif limite les conséquences d’une rupture du rail, ce dernier étant maintenu prisonnier du béton. Un argument de poids en Grande-Bretagne, où une rupture de rail, à Hatfield, a été le grand révélateur de la crise qu’y traversait le secteur ferroviaire il y a 10 ans. Le système ERS a été mis en œuvre sur deux sections expérimentales, l’une en Grande-Bretagne, l’autre sur une ligne nouvelle espagnole.
    L’apparent « plébiscite » en faveur des solutions allemandes de voies sans ballast pour les lignes à grande vitesse les plus récentes à travers le monde est à relativiser, compte tenu des circonstances. Les matériaux disponibles à proximité des chantiers ainsi que la nature du terrain rencontré et la nécessité d’avoir recours à des ouvrages d’art dans des régions densément peuplées ne sont sans doute pas étrangers au choix de la voie sur béton en Chine. Ce sont en tout cas ces causes qui ont entraîné très tôt le choix de la voie sans ballast pour la HSL Zuid néerlandaise, reposant sur un sol meuble quand elle n’est pas construite sur des ouvrages d’art.
    En fait, si les voies ballastées et sur béton ont chacune leurs avantages, c’est au niveau des transitions entre ces deux techniques que se trouve le véritable point faible, les propriétés physiques des deux types de voie n’étant pas les mêmes. Pour gérer de telles transitions, la projection d’un mélange à base de polyuréthanne à prise rapide sur la surface du ballast permet de faire varier progressivement l’élasticité de la voie, offrant en outre une stabilisation du ballast. Cette solution nommée XiTrack a été essayée outre-Manche… mais sur lignes classiques.
    En dépit de son aspect moins « poli » que le béton, le ballast reste donc une solution au goût du jour – et même de demain pour les projets français comme la LGV Sud Europe Atlantique. Cependant, le choix du type de voie pourrait être laissé à la discrétion du concessionnaire en ce qui concerne le contournement de Nîmes et de Montpellier. Quant au projet de deuxième ligne à grande vitesse britannique (HS2), conçue d’emblée pour des vitesses supérieures à 300 km/h, le choix du ballast semble évident aux décideurs pour sa capacité à absorber les ondes de pression et les bruits. Comme le rappelle Alain Cuccaroni, « c’est tout de même sur une voie ballastée que le record des 574,8 km/h a été battu » !
     

    Patrick LAVAL

  • AGV, le train articulé de trop ?

    AGV, le train articulé de trop ?

    Vous avez dit « caisse large » et « quai haut » ? En motorisation répartie et à un seul niveau ? Et vous souhaitez vraiment qu’il roule sur une voie posée sur dalle ? Pas de chance : le meilleur train à grande vitesse du monde est à motorisation concentrée, et à deux niveaux. Certes, il ne saurait offrir de caisses très larges (charge à l’essieu oblige !), et il n’est pas vraiment adapté aux quais hauts. Mais c’est notre TGV Duplex, avec lequel vous n’aurez d’ailleurs nul besoin d’une voie sur dalle, puisque, à la différence de ses concurrents allemands, il n’a jamais provoqué le moindre envol de ballast… J’allais oublier : il aura toujours une longueur d’avance car c’est un train « ar-ti-cu-lé ». Ah ! vous n’en voulez pas ?
    A dessein caricaturée, cette posture aurait néanmoins pu s’apparenter à celle des Français, il y a seulement quelques années. A décharge pour eux, point n’est facile d’assumer un leadership historico-technologique. Exprimés en km/h, 515.3 ou 578.4 sont des chiffres qui imposent d’abord le respect. Surtout si l’on songe que le dernier record en date, sur la ligne à grande vitesse Est-européenne, était surtout bridé par la tension mécanique de la caténaire et le souci omniprésent de ne rien casser qui puisse risquer de retarder la mise en service commerciale toute proche. Dans l’absolu, la rame du record, telle qu’elle avait été conditionnée, aurait sans doute pu friser le seuil des 600 km/h…
    Mais il n’est jamais gagné de s’élancer le premier pour faire la course en tête. Car si le mérite d’avoir lancé en 1964 les fameux « bullet trains », ancêtres des Shinkansen, revient indubitablement aux Japonais, force est cependant de constater que ce sont les Français qui ont tracé, les premiers, les chemins canoniques de la grande vitesse ferroviaire moderne. Sans aucun doute « boosté » par le record de 1955, dans les Landes, à 331 km/h, puis par l’expérience en service commercial à 200 km/h sur les trains rapides à supplément Capitole et Aquitaine du Sud-Ouest, la SNCF a eu le trait de génie de vouloir son TGV à la fois très rapide (260 km/h à compter du premier jour) et destiné à tous. Autrement dit, tout le contraire d’un train de luxe prioritairement réservé à des privilégiés…
    Dès la définition du prototype à turbine à gaz TGV 001, le choix s’est orienté vers le concept de train articulé. Rouler très vite impliquait de pouvoir installer à bord beaucoup de puissance (elle croît comme le cube de la vitesse !), aussi cherchait-on à diminuer la consommation énergétique. Or la rame articulée a déjà le bon goût de réduire tout à la fois la part de la résistance à l’avancement due au roulement (puisqu’il y a moins d’essieux pour une même longueur de rame), et celle inhérente à l’aérodynamisme (les caisses peuvent être surbaissées entre les bogies, d’où leur moindre hauteur et un maître-couple plus favorable). Et cette dernière réduction est d’autant plus significative que la résistance aérodynamique varie justement avec le carré de la vitesse. Autres avantages, ce concept abaissait le centre de gravité du train et améliorait aussi le confort acoustique, car il permettait d’éloigner les voyageurs des roues, autrement dit de les préserver de l’une des principales sources de bruits comme de vibrations.
    Quand en septembre 1981 la première génération de TGV s’élance en service commercial sur la ligne Paris-Sud-Est, le succès, tant technique qu’économique, est immédiatement au rendez-vous. On se plaît alors à souligner qu’à 260 km/h, entre Paris et Lyon, la consommation rapportée au voyageur transporté n’excède pas celle d’un Solex ! Depuis, le célèbre vélomoteur a pris ses quartiers au musée, tandis qu’un nouvel intérêt insoupçonné du concept articulé se révélait incidemment lors d’un déraillement. C’était à Mâcon, à la suite de la défaillance d’un tiroir anti-enrayeur, qui au demeurant n’aurait plus pareille conséquence aujourd’hui. La rame avait conservé son intégrité, la rotation d’une remorque par rapport à l’autre selon l’axe de la voie se trouvant naturellement contrariée par les anneaux d’articulation. La démonstration se renouvellera sur le TGV Nord à la suite de l’effondrement, sous la plateforme, d’une ancienne galerie oubliée, vestige de la première guerre mondiale…
    L’optimisation suprême intervient sans doute avec le Duplex. Grâce au talent de deux ingénieurs d’exception, François Lacôte et Louis-Marie Cléon, alors tous deux à la SNCF, un TGV à deux niveaux peut finalement voir le jour. En termes de gestion de l’espace, l’architecture de train articulé se marie à merveille avec une formule à deux niveaux : le positionnement des bogies au droit des intercaisses, qui permet de surbaisser les remorques sur l’essentiel de leur longueur, minore la place perdue, si bien que le gabarit relativement restrictif du réseau français se trouve ainsi pleinement mis à profit. Le Duplex fait donc figure de porteur « grande vitesse, hypercapacitif », parfaitement adapté à la typologie de dessertes avec prolongements sur un réseau classique au gabarit contraint…
    Le grand challenge du Duplex était, bien sûr, le respect du bilan de masse. Le défi ne put être relevé qu’à la suite d’une incroyable « chasse aux kilos », la définition de sièges révolutionnaires ou encore le recours à des planchers « nid-d’abeilles », en s’inspirant, pour l’une des premières fois, de techniques issues du monde aéronautique. Il fallait impérativement ne pas dépasser la très fameuse charge à l’essieu de 17 t, fixée dès l’origine par les Français pour tous leurs TGV et autres trains à grande vitesse qui viendraient à circuler sur leurs infrastructures. Cette limite, atteinte sur les TGV à un seul niveau, non dépassée sur ceux à deux niveaux, et que ne pouvaient honorer les Allemands sur leurs deux premières générations d’ICE avec des valeurs supérieures à 19 t sur les motrices, trouvait tout son sens dans la perspective française de rouler très vite, autrement dit à 300, puis à 320 km/h. Comme l’on sait, l’accélération transversale en courbe varie comme le carré de la vitesse, et il en va donc de même avec les efforts transversaux exercés sur la voie (efforts de ripage), qui sont par ailleurs directement proportionnels aux masses mises en jeu. Les Japonais, avec une forte culture du « métrique anglais » (1 067 mm) pour leur réseau classique, et en butte à des phénomènes de ravinement des plateformes dus aux typhons et autres tremblements de terre, ont toujours été naturellement portés vers la recherche de très faibles charges à l’essieu. C’est pourquoi, même si l’opérateur JR East a bien construit, dans les années 90, un prototype dit « Star 21 » intégrant des bogies moteurs articulés et motorisés (à l’époque une première mondiale !), les Japonais n’en sont pas moins toujours restés fidèles au concept classique de voitures reposant chacune sur deux essieux pour leurs Shinkansen. Selon les mêmes motivations, ils se sont orientés d’emblée vers la motorisation répartie (d’où d’ailleurs le premier bogie d’articulation motorisé apparu sur Star 21), afin de contourner l’écueil de charges à l’essieu trop élevées pour leurs infrastructures avec des motrices stricto sensu. Mais assez étrangement, le critère moins restrictif des 17 t qu’ont su à juste titre imposer très tôt les Français, et qui fit désormais force de loi sur le réseau à grande vitesse européen, est peut-être en passe de se révéler insuffisant. L’usure apparemment rapide des infrastructures de la ligne à grande vitesse Est-européenne (qui sont les premières à être parcourues à 320 km/h) peut avoir de multiples origines, mais il n’en demeure pas moins vrai que la circulation, à ces vitesses, d’un matériel de plus faible charge à l’essieu contribuerait encore à la diminuer, d’autant que ces phénomènes sont tout sauf linéaires…
    La conception du Duplex, avant-dernière génération de trains à grande vitesse français avec motorisation concentrée (si l’on considère que les motrices POS en constituent la dernière), aura curieusement coïncidé avec la charnière de deux époques : celle, bien révolue, où la SNCF avait coutume de formuler, parfois de A à Z, les solutions techniques à mettre en œuvre dans ses matériels roulants qu’elle donnait ensuite à construire, et celle, totalement actuelle, où la société nationale doit se contenter de rédiger des spécifications fonctionnelles à partir desquelles les constructeurs eux-mêmes définissent lesdites solutions devant répondre au cahier des charges. L’Europe est passée par là : autres temps, autres mœurs…
    Si Alstom s’est donc impliqué, en parallèle et d’une manière jusqu’alors inaccoutumée, dans sa conception, le Duplex reste néanmoins un vrai produit « made in SNCF », et en l’occurrence ce sera le dernier. La formule « train à grande vitesse et à deux niveaux » n’étant visiblement pas encore prisée à l’étranger, le constructeur a donc développé, sur fonds propres, l’AGV. Ce nouveau concept de rame à un seul niveau résulte du mariage totalement inédit de deux technologies : l’architecture de rame articulée (un acquis des générations précédentes de TGV qui distingue les trains à grande vitesse français de tous leurs concurrents), et la motorisation répartie.
    Déjà mise en œuvre sur les Shinkansen japonais et l’ICE 3 allemand, la motorisation répartie saupoudre moteurs de traction et électronique de puissance tout au long de la rame, sous les voitures, au lieu de les « concentrer » à l’intérieur des deux motrices d’extrémité. Cette formule issue d’une miniaturisation des composants redonne ainsi toute la longueur du train aux seuls voyageurs. Sans pénaliser la capacité unitaire, ce train pourrait donc se composer de plusieurs rames courtes, acheminées ensemble jusqu’à une gare de bifurcation pour ensuite continuer séparément leur parcours vers des terminus différents. Sur l’AGV, le constructeur a motorisé les bogies d’articulation grâce à son nouveau moteur synchrone à aimants permanents. Conçu pour une puissance nominale de 720 kW, ce moteur ne pèse que 740 kg et offre donc, de très loin, la plus forte « puissance massique » : environ 1 kW/kg, contre 0,6 à 0,7 kW/kg pour le moteur asynchrone du TGV POS Est-européen ! On a fait développer à ce moteur 1 MW lors du record du monde ! Grâce à sa légèreté et à sa compacité, on a pu le « descendre » dans le bogie de l’AGV sans nuire au comportement dynamique de l’ensemble, supprimant ainsi la délicate transmission « tripode » autrefois nécessaire pour que les moteurs de TGV, suspendus sous caisse, viennent entraîner les essieux. Avec seulement six bogies moteurs sur un AGV de 200 m (soit douze moteurs), la puissance installée sera largement suffisante pour rouler en service commercial à 360 km/h. D’autant que l’AGV est de 60 à 70 t plus léger que ses concurrents, ne comportant que douze bogies au lieu de seize, ce qui diminue de surcroît la fatigue de la voie. Avec le travail mené sur la forme du nez et les césures entre voitures, sa résistance à l’avancement chute de 10 à 20 % par rapport à ses concurrents, réduisant la consommation d’énergie d’au moins 15 % ! Reste seulement à espérer que les « terres rares » nécessaires à la fabrication des moteurs à aimants permanents ne viennent pas à flamber un jour sur le marché…
    A la demande de la SNCF, Alstom prépare aujourd’hui un AGV Duplex dont on peut raisonnablement penser qu’il va faire grand bruit. Ce nouveau défi, qui semble en bonne voie d’être relevé, montre à quel point le leadership technique sur la construction de matériel ferroviaire à grande vitesse demeure bien français. Pour autant, l’AGV n’est peut-être pas le produit universel auquel on aurait été en droit de s’attendre, même s’il satisfait pleinement aux STI (spécifications techniques d’interopérabilité) et dispose d’une chaîne de traction idéalement adaptée à certaines versions polycourant, dont celle avec le 3 kV : bien vu pour l’opérateur italien NTV ! L’architecture articulée élargie à la totalité de la rame (à l’image du prototype TGV 001) et la diminution significative du nombre d’essieux qui en résulte (24 au lieu de 32 sur un train classique !) compliquent le respect du bilan de masse. Du coup, le montage d’un système de freinage à courants de Foucault s’avère impossible, surtout avec le bogie tel qu’il a été conçu. Or ce système, qui équipe les ICE 3 venant en France, a été jusqu’ici imposé par les Allemands pour circuler sur leur propre réseau à V max, même si la démonstration de son caractère « de sécurité » ne semblerait pas avoir été établie. Autre difficulté de même origine, la réalisation d’un transformateur pour le 15 kV 16,7 Hz ne pourrait s’envisager qu’en recourant à des composants très onéreux. Actuellement, l’AGV ne saurait donc avoir quelque chance de s’imposer dans le parc d’un opérateur qui voudrait pouvoir rouler en Allemagne…
    L’« articulé attitude » est une posture qu’à l’étranger, souvent, on s’explique difficilement. Peut-être à cause de la culture pendulaire qui, chez certains, a été une étape, ou demeure même une composante de leur approche de la grande vitesse. Or la pendulation requiert les plus faibles charges à l’essieu possibles car, comme l’on sait, si elle permet d’annuler en courbe la composante tangentielle au plancher de la résultante entre accélération transversale et gravité, elle n’a bien évidemment aucun effet sur cette même accélération transversale au niveau de la voie, d’où le risque de ripage et la nécessité de s’en préserver. De surcroît, pendulation et articulation ne font pas forcément très bon ménage car la différence des angles d’inclinaison d’une caisse à la suivante, en entrée de courbe, serait forcément limitée par la nécessité de ne pas décharger de manière significative l’une ou l’autre des roues de leur bogie commun…
    L’affaire des envols de ballast provoqués par l’ICE 3, si elle a pu jeter l’opprobre sur la voie ballastée, n’en éclaire pas moins un aspect très intéressant de l’architecture articulée qui n’a pourtant pas vraiment été souligné. Dans une rame composée de voitures reposant classiquement sur bogies, ceux-ci ne sont pas uniformément répartis. En particulier, les bogies situés de part et d’autre des attelages se retrouvent très voisins. Or ces groupes de deux bogies ont un effet particulièrement défavorable sur l’aérodynamique du train. De plus, l’architecture classique se traduit par d’importantes césures intercaisses qui génèrent des écoulements turbulents et autres phénomènes tourbillonnaires. Pour éviter les envols de ballast qui en résultaient, il a donc fallu installer des déflecteurs aux césures des ICE 3 circulant sur voie ballastée, tout en carénant leurs dessous de caisses afin que d’éventuelles projections résiduelles ne risquent d’endommager les équipements. Résolvant le problème, ces dispositions constructives ne peuvent néanmoins pallier l’inconvénient aérodynamique que représenteront toujours ces successions de deux bogies groupés, alors qu’a contrario les anneaux d’intercirculation d’une rame articulée, surtout quand on les habille de bavettes caoutchouc dans le plan des faces latérales, représentent de très loin la solution optimale. Mais quelle pertinence y a-t-il à proposer la solution technique la plus optimisée si elle n’est pas d’emblée reconnue comme telle par le marché ?
    Enfin, le train à grande vitesse « à la française » paraît encore souffrir d’un autre trait de sa personnalité, là encore assez directement issu de son architecture articulée. Chacune de ses caisses ne dispose, en effet, que d’une porte d’accès par face latérale, contre deux sur les solutions classiques de ses concurrents. Même s’il convient de relativiser cet inconvénient (car les caisses de TGV sont plus courtes que les voitures classiques), il n’en demeure pas moins vrai que la rapidité des échanges de voyageurs aux arrêts intermédiaires est souvent vécue comme primordiale par certains clients étrangers, en l’occurrence ceux qui veulent du quai haut pour les mêmes raisons. Le TGV, parfaitement adapté aux missions pour lesquelles il avait été conçu à l’origine, avec de longs parcours sans arrêt sur les lignes à grande vitesse, semblerait donc moins naturellement « chez lui » dès lors qu’il s’agit plutôt de cabotage…
    Que le Duplex ne soit pas le produit « export » par excellence semble aujourd’hui une affaire entendue. Le credo « caisse large, quai haut », très en vogue sur certains marchés asiatiques, ne favorise pas non plus le choix du train articulé. Dans la mouvance actuelle, tout semble se passer comme si notre hégémonie technique était soudainement tombée en disgrâce. Prenons garde, néanmoins, de ne pas jeter l’AGV nouveau-né avec l’eau du bain…
     

    Philippe HERISSE