La lente montée en régime du câble urbain

câble urbain Avec Téléo, Toulouse a rejoint le 13 mai 2022 le cercle fermé des grandes villes ayant choisi ce mode de transport, comme New York, Rio ou encore Barcelone.

A Toulouse et à Brest, l’adoption du câble urbain semble acquise. De bon augure pour les projets d’Ajaccio et du Val de Marne, qui démarreront d’ici la fin de l’année. À Grenoble, dans les Bouches-du-Rhône et à la Réunion (pour une deuxième ligne), les dossiers peinent à sortir.

La gare du téléphérique toulousain côté université Paul Sabatier est quasiment déserte. Entre la fin des examens et les ponts de mai, les étudiants ont déserté le campus. Les visiteurs du CHU de Rangueil, l’unique arrêt intermédiaire de la ligne câblée, sont aussi rares. Une seule famille a embarqué dans la cabine marmaille et vélos pour rejoindre les coteaux de Pech-David et ses pistes cyclables, à quelques encâblures de l’hôpital.

La grande majorité des passagers démarrent les treize minutes de trajet à l’autre bout de Téléo, le petit nom commercial donné à l’infrastructure, face à l’Oncopole. Un parking de 500 places leur est offert gratuitement. En semaine, le personnel de l’hôpital, de l’université, mais aussi des salariés d’entreprises toulousaines, qui habitent au sud de l’agglomération en profitent. Ils y laissent leur voiture, embarquent dans le téléphérique pour rejoindre la station université Paul Sabatier de la ligne B du métro, à quelques dizaines de mètres de la gare de téléphérique, direction le centre-ville.

Installation du premier téléphérique urbain d’Île- de-France, entre Créteil et Villeneuve-Saint- Georges.
Installation du premier téléphérique urbain d’Île- de-France, entre Créteil et Villeneuve-Saint- Georges. ©DR

Rythme de croisière pour le câble urbain de Toulouse

Trois ans après le lancement de Téléo, en mai 2022, Tisséo, la régie de transports de l’agglomération toulousaine estime que son câble urbain a trouvé son rythme de croisière. Long de trois kilomètres, il transporte 6000 voyageurs par jour la semaine, 4500 le week-end.

La création d’une nouvelle ligne de bus en septembre, Lineo 7, devrait encore doper sa fréquentation qui a connu une hausse de 51 % de 2022 à 2023. Elle parcourra 12 kilomètres pour desservir 33 arrêts. Son parcours initial, qui ne devait pas la faire passer par le campus Paul Sabatier a été modifié pour bénéficier au téléphérique. La plus grande infrastructure par câble urbain française mérite bien le détour.

En 2001, l’explosion de l’usine AZF avait laissé une friche industrielle béante au sud de la ville rose. Le site dépollué va accueillir un cancéropôle mais aussi une série de bâtiments qu’une vue du ciel plongeante, depuis le câble urbain, permet d’embrasser. À un jet de galet de la Garonne, des immeubles de bureaux, un hôtel, et un champ de panneaux solaires d’envergure ont fait leur apparition.

Leur desserte par téléportation a commencé à être étudiée en 2007, les travaux finalement lancés en juillet 2019. Poma a été choisi pour fournir le matériel et la technologie avec Systra. Le Covid et des contretemps « pour raisons techniques » ont reporté son lancement à 2022. Le projet à 93 millions d’euros n’a eu que « quelques surcoûts dans la norme », assure Tisséo.

uvriers réalisant une épissure sur un câble
Fin 2025, le trajet
Créteil – Villeneuve Saint Georges s’effectuera en 18 minutes seulement. Ici des ouvriers réalisant une épissure sur un câble. ©Anne-ClaudeBarbier

Une conception en sauts de mouton à Brest

S’il est le plus long, le  câble urbain toulousain n’est pas le premier. À Brest, entre les deux rives du fleuve côtier la Penfeld, un ouvrage de deux cabines, conçu en saute-mouton par Bartholet (groupe HTI, propriétaire de Poma), a longtemps fait figure de précurseur en matière de transport urbain. Chacune de ses deux cabines peut transporter jusqu’à 60 personnes, soit une capacité de 1 200 passagers par heure.

Dès son inauguration, le 19 novembre 2016, cinq ans après le vote du projet en conseil municipal, il a enchaîné les problèmes techniques. Selon les professionnels du secteur, un manque d’accompagnement de l’exploitant, lors de la mise en service, serait à l’origine d’une bonne partie des arrêts à répétition.

Coupure de courant le jour même de l’inauguration, départ imprévu, ouverture inopinée d’une porte ou même chute d’une cabine lors d’une opération de maintenance, panne informatique, problèmes de câble ou de système de freinage… Rien n’a été épargné au téléphérique brestois. Une interruption de service va aussi être liée au bruit généré lors du passage du câble sur les galets de l’unique pylône.

Cette nuisance pour les riverains va nécessiter le changement des deux kilomètres de câble pour un coût de 270 000 euros, soit le double du prix du câble existant. Après un arrêt suite au confinement, le câble urbain va à nouveau être mis à l’arrêt pour trois dysfonctionnements dus à une usure de la visserie, au système de compensation et à celui de synchronisation.

Sous haute surveillance, l’infrastructure fait depuis l’objet de fermetures pour maintenance régulières. En 2025, les opérations sont programmées en trois étapes : une première en avril, une seconde prévue au mois de juin, et une dernière en octobre/novembre.

Dernière ligne droite pour le câble urbain d’Ajaccio

Le téléporté Angelo est entré dans la dernière ligne droite avec une livraison de l’ouvrage de trois kilomètres, programmée en septembre. Il a accueilli en avril sa première « grappe » de quatre cabines et a commencé la phase de tests et d’essais « grandeur nature ».

Le projet de la Communauté d’Agglomération du Pays Ajaccien (CAPA), qui reliera Mezzavia à Saint Joseph en passant par le Stiletto et le Mont Sant’Angelo va devoir convaincre une population sceptique, voire hostile, si l’on en croit les opposants au projet, composés notamment d’élus contre la majorité municipale. Leur défiance s’étale notamment dans la presse locale qui croit savoir qu’un « surcoût du projet » et un « important déficit d’exploitation » sont « plus que probables ».

Le dernier épisode qui a enflammé les esprits est venu de l’obligation faite à l’intercommunalité de débroussailler 50 mètres de chaque côté du câble sur une partie du tracé. La mesure, inscrite dans le code forestier, doit permettre de prévenir les risques d’incendie. Pour certains (dont les opposants au téléphérique), elle impliquait la nécessité de « détruire 20 hectares de végétation dans un espace remarquable abritant une espèce protégée » : la tortue d’Hermann.

La Capa a dû monter au créneau pour désamorcer les inquiétudes. Un simple débroussaillage sera suffisant et non pas un défrichage ou arasement systématique de la végétation prédit par certains. La biodiversité locale va rester protégée.

Chantier de la gareSaint-Joseph d’Ajaccio (installation des pieux de fondation)
Chantier de la gare
Saint-Joseph d’Ajaccio (installation des pieux de fondation) © DR

Au sein du conseil de la communauté, l’opposition étrille depuis des années le projet, à l’image du parti autonomiste Femu a Corsica qui le juge « insensé, démesuré et très largement impopulaire ». Certains élus ne manquent pas une occasion de qualifier Angelo « d’inutile, aux coûts financiers exorbitants et injustifiés ».

Même son de cloche chez les élus de Core in Fronte qui parlent eux de « chronique d’un échec annoncé » avec « un projet non rentable, prévu initialement à plus de 36 millions d’euros et qui devrait l’être de plusieurs millions supplémentaires et porté par une enquête publique truquée ».

L’ambiance promet donc d’être électrique lors de l’inauguration. « On voit la même défiance aujourd’hui autour des projets de téléphérique que dans les années 80 autour du tram moderne », commente Denis Baud-Lavigne.

Le constructeur est convaincu qu’à sa mise en service, Angelo rencontrera le succès. « Nous sommes assez sereins. En général, quand l’infrastructure fonctionne, elle est vite acceptée par les usagers et les riverains ». La réussite d’Angelo, comme celle du C1, dans le Val-de-Marne, dont l’inauguration est prévue en fin d’année, vont s’avérer déterminantes pour que de nouveaux projets sortent des cartons.

Elles pourraient même faire oublier les récentes péripéties du câble urbain grenoblois qui n’ont pas fait une bonne publicité pour ce type d’infrastructures. En 2015, une concertation avait acté le tracé de 3,5 kilomètres du Métrocâble isérois.

Fin 2023, une enquête publique était ouverte. En mars 2024, une commission d’enquête publique rendait un avis défavorable au projet. Le Syndicat des Mobilités de l’aire Grenobloise (SMMAG) a finalement acté un nouveau délai de deux ans pour reconduire des études.

Par ailleurs, côté fabricants et cabinets d’ingénierie, on espère pour fin 2026 un appel d’offres à Marseille, pour une liaison entre l’aéroport de Marignane et Vitrolles.

Enfin, Bordeaux attendrait aussi une décision de l’Unesco pour enclencher un projet. De quoi lancer enfin vraiment, le câble urbain en France.