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Face au manque de conducteurs, la SNCF diminue les temps de formation

Pour pallier le manque de conducteurs, la SNCF dispose d’une arme qu’elle n’avait jusqu’alors jamais utilisée : diminuer leur temps de formation. Lors d’une table-ronde organisée le 20 octobre par Ville, Rail & Transports, Sylvie Charles, la directrice de Transilien, a indiqué qu’une expérimentation a été lancée pour réduire le cursus de formation des conducteurs de trains de la banlieue parisienne d’environ deux mois pour passer à dix mois, contre 12 mois actuellement, « sans concession à la sécurité ».
Et de préciser qu’il serait possible « d’aller plus loin : dédier les conducteurs à la ligne à laquelle ils seront destinés pour leur premier emploi permettrait de réduire de 4 mois leur formation ». En cas de changement de zones géographiques, la formation continue permettrait de compléter les connaissances professionnelles requises. L’initiative, actuellement cantonnée aux futurs conducteurs des trains en Ile-de-France, pourrait ensuite être appliquée ailleurs si elle est jugée positive.
Contactée par VRT, la SNCF se montre plus prudente, évoquant un temps de formation raccourci de « quelques semaines » dans le cadre d’un organisme agréé, Digirail, une entreprise privée créée par un ancien cheminot. « L’organisme agréé de formation de SNCF Voyageurs a fait évoluer le dispositif de formation conduite pour le rendre plus efficace avec le développement de nouveaux outils pédagogiques comme l’utilisation accrue des simulateurs de conduite », indique-t-elle.
Reste que pour certains conducteurs, si la spécialisation par ligne peut permettre d’améliorer la sécurité (« on connaît la ligne par cœur », dit l’un d’eux), elle risque aussi de rendre les conditions de travail très monotones. Un risque reconnu par la direction. « Or, la diversité (diversité des lignes parcourues mais aussi et surtout du matériel), fait l’attractivité des métiers. L’évolution de carrière pourrait aussi être freinée, même si la formation est complétée quand le conducteur est appelé à rouler ailleurs», poursuit ce même conducteur.
Dans les formations classiques, rappelle-t-il, « on apprend tout par cœur, la règlementation et la technique, comme par exemple le circuit électrique du train et tous les types de signalisation, même ceux qu’on ne rencontrera pas sur les lignes sur lesquelles on roule. On peut gagner un ou deux mois en formation. Mais au-delà, on risque d’aller au casse-pipe… », estime-t-il. « Le risque c’est la baisse de vigilance et d’engagement des conducteurs. Dans ce métier, la remise en cause permanente est nécessaire« , affirme de son côté Axel Persson, conducteur sur les lignes N et U de Transilien et délégué CGT (lire l’interview ci-dessous).
Cette réduction du temps de formation pourrait toutefois présenter un avantage : augmenter le taux de réussite lors des formation de conducteurs, en allégeant les exigences. Il faut en moyenne 100 CV pour réussir à recruter et former un conducteur. Or, ce taux serait en train d’augmenter très sensiblement dans certaines régions, selon des « roulants » SNCF, tant le métier demande d’implications avec des conditions de travail difficiles (horaires décalés, week-ends, nuits, découchés…)
Pour attirer des candidats, SNCF Transilien a aussi lancé une nouvelle expérimentation, en nouant un partenariat qui semble intéressant avec l’université d’Evry, où des professeurs sont chargés de repérer les étudiants en échec qui pourraient être tentés par une reconversion de leurs études vers la conduite de trains. La faculté prend en charge la partie théorique de leur formation, payée par la SNCF qui la complète avec la pratique. Selon Sylvie Charles, si la première année n’a pas vraiment été une réussite, celle à venir serait plus prometteuse.
Marie-Hélène Poingt
Interview
« Réduire le temps de formation des conducteurs et les cantonner sur une ligne ne va pas améliorer l’attractivité du métier», selon Axel Persson, conducteur de train sur les lignes N et U du réseau Transilien, et délégué CGT Cheminots au dépôt de Trappes.
Ville, Rail & Transports : Sylvie Charles explique que la SNCF va réduire le temps de formation des conducteurs de trains franciliens pour accélérer les prises de poste. C’est jouable selon vous ?

Axel Persson : Aujourd’hui, la durée de formation est de douze mois, et ce n’est pas trop étant donné le volume d’informations à assimiler ! Si on ramène la formation à 10 mois, voire moins, en rognant sur la pratique et les connaissances théoriques, le danger, in fine, c’est de mettre les futurs conducteurs en difficulté car ils n’auront pas acquis la connaissance de toutes les situations et configurations de lignes.
VRT : Spécialiser les conducteurs sur une seule ligne pour leur premier emploi permettrait de réduire de quatre mois le temps de formation…
A.P : En affectant les conducteurs sur une ou deux lignes (c’est déjà le cas sur celle de Rambouillet où je conduis), la SNCF a clairement une approche marché, dans la perspective de l’ouverture à la concurrence des TER, ligne par ligne. Elle se positionne pour les futurs appels d’offres. Pour les conducteurs, cette approche va péjorer les possibilités d’évolution de carrière. Et pour les entreprises ferroviaires, ça coûtera plus cher de les former à nouveau en formation continue. Ils n’auront pas le même socle de formation de départ.
VRT : Qu’entendez-vous par là ?
A.P : Un jeune conducteur sera par exemple formé au block automatique lumineux et à la voie unique parce qu’on le destine à une ligne où les trains circulent sur la même voie. Et il ne connaîtra que ça : c’est un sacré handicap de départ ! S’il doit passer sur une autre ligne avec un autre système de signalisation, il faut le former à nouveau. Aujourd’hui, le problème ne se pose pas, la SNCF fait de la formation continue en fonction des besoins de ressources humaines. Demain, avec l’arrivée de la concurrence, il se posera. Mal formé, du moins pas formé à toutes les configurations de lignes régionales, un conducteur voit ses opportunités de mobilité professionnelle se réduire. Avec cette nouvelle politique de formation, la SNCF accentue l’interdiction de polyvalence.
VRT : Sylvie Charles reconnait le risque de monotonie au fil du temps sur une même ligne.
A.P : Bien sûr ! A force de faire la même ligne, les mêmes tâches – même si en réalité ce ne sont pas toujours les mêmes. Le risque, c’est la baisse de vigilance et d’engagement des conducteurs. Dans ce métier, la remise en cause permanente est nécessaire. Le fait de varier les missions conduit à augmenter la vigilance et maintien de niveau de connaissances des conducteurs. Le projet de la SNCF de réduire la durée de formation existe depuis début 2022, pourtant il ne va pas répondre au problème de pénurie de conducteurs. Au contraire, il ne va pas améliorer l’attractivité du métier. Et les tests d’entrée et les barrières éliminatoires sont heureusement toujours les mêmes.
Propos recueillis par Nathalie Arensonas