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Catégorie : Expertise mobilités & transports
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Carole Delga : « Je ne peux me résoudre à la fermeture de lignes ferroviaires »
Entretien avec Carole Delga, présidente de la région Occitanie
La présidente de la région Occitanie a expliqué à VRT pourquoi elle a demandé (et devrait obtenir) la responsabilité des voies des petites lignes ferroviaires et la création de sociétés de projets pour lancer les deux LGV qu’elle défend.
Ville, Rail & Transports. La future loi d’orientation des mobilités (LOM) vous paraît-elle répondre aux besoins des régions ?
Carole Delga. Depuis que je suis élue, c’est-à-dire depuis dix ans, j’ai toujours défendu l’idée d’une autorité organisatrice des transports à l’échelon régional. Il faut donner aux régions les moyens d’une action beaucoup plus efficace sur les transports publics et sur leur coordination. Plus précisément, les régions doivent avoir le pouvoir de décision sur les périmètres supérieurs à 20 kilomètres. Et pour tout ce qui touche aux transports de proximité, à l’intérieur d’une agglomération ou d’une intercommunalité, la région doit être garante de la coordination des transports même si elle n’en a pas directement la responsabilité.
C’est pourquoi je regrette que la LOM ne donne pas plus explicitement ce rôle de chef d’orchestre aux régions. C’est d’autant plus regrettable que la mobilité est un sujet essentiel aux yeux des Français, c’est un vrai enjeu social. On le voit bien avec les « gilets jaunes ».
La LOM n’est pas une loi structurante, elle ne règle pas les questions d’organisation des transports et n’apporte pas les outils permettant d’être efficace. Elle est donc loin d’avoir remplacé la Loti comme elle était censée le faire.
Je suis déçue par ce manque d’ambition de la LOM qui repose sur les bonnes volontés locales. S’il y a des dispositifs incohérents sur les territoires, il faut donner aux régions le pouvoir d’arbitrer.
VR&T. Pourtant les régions ont vu peu à peu leurs compétences s’élargir…
C. D. Aujourd’hui, il faut répondre à trois grands défis en France. Pour mieux réguler les flux de véhicules dans nos agglomérations, qui représente un des trois défis, nous sommes démunis car nous ne disposons pas des solutions juridiques pour le faire. Les flux domicile – travail ne correspondent pas forcément à des périmètres couverts par une autorité organisatrice. A Toulouse par exemple, 34 % des salariés d’Airbus ne peuvent pas bénéficier d’un mode de transport collectif car ils ne vivent pas sur le territoire couvert par Tisséo.
De plus, le versement transport n’est possible que sur le périmètre de la métropole et des agglos. Il aurait fallu qu’on puisse travailler sur des agences de mobilité.
En province, il faut développer les transports par car et en covoiturage. Nous pourrions le faire via la création de voies réservées. Mais si les régions sont compétentes pour organiser les transports, les routes dépendent de plusieurs entités différentes… Du fait de ces organisations institutionnelles, on voit aussi combien il est difficile de créer des RER pour désaturer les nœuds ferroviaires.
Ces exemples montrent qu’il y a eu une occasion manquée de régler le sujet. Or, vu le sentiment d’abandon dans certaines zones mal desservies, il y avait urgence à agir.
VR&T. Quels sont les autres défis à relever ?
C. D. Le premier, c’est de développer les lignes d’aménagement du territoire. La future LOM devrait pouvoir y répondre puisqu’il est prévu de reprendre un amendement que nous avons rédigé, permettant aux régions qui le souhaitent d’investir sur les lignes d’aménagement du territoire.
C’est une obligation si on ne veut pas rester dans l’immobilisme avec la SNCF. Sans l’intervention des régions, ce serait la mort de pans entiers du réseau français (plus de 30 %).
Le choix est donc terrible : soit les régions investissent, soit les petites lignes ferment. Je ne peux m’y résoudre et voir mon pays privé de relations ferroviaires.
Le deuxième défi est d’achever les connexions à grande vitesse. Si l’on prend en compte les Français qui habitent à plus de 4 heures en train de Paris, on constate que 60 % d’entre eux se trouvent en Occitanie. Il y a là un vrai problème d’équité territoriale.
Désormais, l’Occitanie doit être prioritaire. Dans le cadre des débats sur la LOM, nous avons réussi à obtenir un amendement ouvrant la voie à la création de sociétés de financement. La ministre des Transports l’a accepté et a cité les deux projets de LGV que nous défendons : Toulouse – Bordeaux et Montpellier – Perpignan.
Pour la première, une déclaration d’utilité publique a été prise. Nous avons déjà un plan de financement avec des clés de répartition entre les différentes collectivités territoriales concernées. Nous partirons sur cette base lorsque nous rencontrerons prochainement les services de Bercy. Cette réunion sera essentielle pour bâtir un plan de financement et pouvoir lancer les travaux.
Sur le second projet, toutes les études ont été réalisées sur la partie Montpellier – Béziers. Il faudrait maintenant que l’enquête d’utilité publique démarre. Je l’espère d’ici la fin de l’année.
VR&T. Comment se passent vos relations avec la SNCF ?
C. D. Je ne suis pas satisfaite de la qualité de service de la SNCF. Il y a trop de retards, notamment sur les axes entre Toulouse et l’Ariège et entre Nîmes et Narbonne, où le taux de retard atteint 30 %. Or, nous payons chaque année 300 millions d’euros à la SNCF. Heureusement, dans la convention que nous avons signée en avril 2018, j’avais imposé des pénalités très importantes, ce qui a permis, en mars, d’offrir aux abonnés du TER un mois gratuit.
Sur les premiers mois de 2019 toutefois, nous constatons une nette amélioration. Pourvu que ça dure !
Je fais confiance à la SNCF et suis convaincue qu’il faut une grande entreprise ferroviaire. Mais il faut d’abord que la SNCF se réorganise pour apporter plus d’efficacité. Après, il faudra investir dans le rail.
VR&T. Vous n’envisagez toujours pas de recourir à la concurrence ?
C. D. Quand je vois ce qui s’est passé dans le fret ferroviaire, je trouve que l’expérience n’est pas probante. Le fret ferroviaire ne s’est pas développé. Donc, non, pour le moment, je n’envisage pas de recourir à la concurrence.
VR&T. Que faut-il faire pour les petites lignes ?
C. D. Cela fait deux ans et demi que je demande à la SNCF de lancer des travaux mais elle ne le fait pas alors même que j’explique que je vais payer 92 % de la facture. Je regrette d’en arriver là, mais les régions vont devoir prendre la responsabilité des petites lignes pour les sauver. La région Occitanie a prévu d’investir quatre milliards d’euros d’ici 2030. La somme comprend le financement de la LGV, mais la plus grande part (2,5 milliards) ira aux petites lignes.
VR&T. Un de vos chevaux de bataille concerne le développement des trains à hydrogène…
C. D. L’Occitanie pilote un groupe de travail sur le sujet pour lancer avec d’autres régions une commande groupée. Nous apprécierions que l’Etat français agisse comme l’Allemagne et aide les régions à acquérir des trains à hydrogène.
Par ailleurs, dans un autre domaine, pour favoriser la transition énergétique, l’Occitanie a lancé un « éco-chèque mobilité » qui permet de verser jusqu’à 2 000 euros pour l’acquisition d’un véhicule hybride ou électrique et 150 euros pour les vélos électriques. Ce dispositif connaît beaucoup de succès.
Propos recueillis par Marie-Hélène Poingt

Carole Delga : « Je ne peux me résoudre à la fermeture de lignes ferroviaires »
Entretien avec Carole Delga, présidente de la région Occitanie
La présidente de la région Occitanie a expliqué à VRT pourquoi elle a demandé (et devrait obtenir) la responsabilité des voies des petites lignes ferroviaires et la création de sociétés de projets pour lancer les deux LGV qu’elle défend.
Ville, Rail & Transports. La future loi d’orientation des mobilités (LOM) vous paraît-elle répondre aux besoins des régions ?
Carole Delga. Depuis que je suis élue, c’est-à-dire depuis dix ans, j’ai toujours défendu l’idée d’une autorité organisatrice des transports à l’échelon régional. Il faut donner aux régions les moyens d’une action beaucoup plus efficace sur les transports publics et sur leur coordination. Plus précisément, les régions doivent avoir le pouvoir de décision sur les périmètres supérieurs à 20 kilomètres. Et pour tout ce qui touche aux transports de proximité, à l’intérieur d’une agglomération ou d’une intercommunalité, la région doit être garante de la coordination des transports même si elle n’en a pas directement la responsabilité.
C’est pourquoi je regrette que la LOM ne donne pas plus explicitement ce rôle de chef d’orchestre aux régions. C’est d’autant plus regrettable que la mobilité est un sujet essentiel aux yeux des Français, c’est un vrai enjeu social. On le voit bien avec les « gilets jaunes ».
La LOM n’est pas une loi structurante, elle ne règle pas les questions d’organisation des transports et n’apporte pas les outils permettant d’être efficace. Elle est donc loin d’avoir remplacé la Loti comme elle était censée le faire.
Je suis déçue par ce manque d’ambition de la LOM qui repose sur les bonnes volontés locales. S’il y a des dispositifs incohérents sur les territoires, il faut donner aux régions le pouvoir d’arbitrer.
VR&T. Pourtant les régions ont vu peu à peu leurs compétences s’élargir…
C. D. Aujourd’hui, il faut répondre à trois grands défis en France. Pour mieux réguler les flux de véhicules dans nos agglomérations, qui représente un des trois défis, nous sommes démunis car nous ne disposons pas des solutions juridiques pour le faire. Les flux domicile – travail ne correspondent pas forcément à des périmètres couverts par une autorité organisatrice. A Toulouse par exemple, 34 % des salariés d’Airbus ne peuvent pas bénéficier d’un mode de transport collectif car ils ne vivent pas sur le territoire couvert par Tisséo.
De plus, le versement transport n’est possible que sur le périmètre de la métropole et des agglos. Il aurait fallu qu’on puisse travailler sur des agences de mobilité.
En province, il faut développer les transports par car et en covoiturage. Nous pourrions le faire via la création de voies réservées. Mais si les régions sont compétentes pour organiser les transports, les routes dépendent de plusieurs entités différentes… Du fait de ces organisations institutionnelles, on voit aussi combien il est difficile de créer des RER pour désaturer les nœuds ferroviaires.
Ces exemples montrent qu’il y a eu une occasion manquée de régler le sujet. Or, vu le sentiment d’abandon dans certaines zones mal desservies, il y avait urgence à agir.
VR&T. Quels sont les autres défis à relever ?
C. D. Le premier, c’est de développer les lignes d’aménagement du territoire. La future LOM devrait pouvoir y répondre puisqu’il est prévu de reprendre un amendement que nous avons rédigé, permettant aux régions qui le souhaitent d’investir sur les lignes d’aménagement du territoire.
C’est une obligation si on ne veut pas rester dans l’immobilisme avec la SNCF. Sans l’intervention des régions, ce serait la mort de pans entiers du réseau français (plus de 30 %).
Le choix est donc terrible : soit les régions investissent, soit les petites lignes ferment. Je ne peux m’y résoudre et voir mon pays privé de relations ferroviaires.
Le deuxième défi est d’achever les connexions à grande vitesse. Si l’on prend en compte les Français qui habitent à plus de 4 heures en train de Paris, on constate que 60 % d’entre eux se trouvent en Occitanie. Il y a là un vrai problème d’équité territoriale.
Désormais, l’Occitanie doit être prioritaire. Dans le cadre des débats sur la LOM, nous avons réussi à obtenir un amendement ouvrant la voie à la création de sociétés de financement. La ministre des Transports l’a accepté et a cité les deux projets de LGV que nous défendons : Toulouse – Bordeaux et Montpellier – Perpignan.
Pour la première, une déclaration d’utilité publique a été prise. Nous avons déjà un plan de financement avec des clés de répartition entre les différentes collectivités territoriales concernées. Nous partirons sur cette base lorsque nous rencontrerons prochainement les services de Bercy. Cette réunion sera essentielle pour bâtir un plan de financement et pouvoir lancer les travaux.
Sur le second projet, toutes les études ont été réalisées sur la partie Montpellier – Béziers. Il faudrait maintenant que l’enquête d’utilité publique démarre. Je l’espère d’ici la fin de l’année.
VR&T. Comment se passent vos relations avec la SNCF ?
C. D. Je ne suis pas satisfaite de la qualité de service de la SNCF. Il y a trop de retards, notamment sur les axes entre Toulouse et l’Ariège et entre Nîmes et Narbonne, où le taux de retard atteint 30 %. Or, nous payons chaque année 300 millions d’euros à la SNCF. Heureusement, dans la convention que nous avons signée en avril 2018, j’avais imposé des pénalités très importantes, ce qui a permis, en mars, d’offrir aux abonnés du TER un mois gratuit.
Sur les premiers mois de 2019 toutefois, nous constatons une nette amélioration. Pourvu que ça dure !
Je fais confiance à la SNCF et suis convaincue qu’il faut une grande entreprise ferroviaire. Mais il faut d’abord que la SNCF se réorganise pour apporter plus d’efficacité. Après, il faudra investir dans le rail.
VR&T. Vous n’envisagez toujours pas de recourir à la concurrence ?
C. D. Quand je vois ce qui s’est passé dans le fret ferroviaire, je trouve que l’expérience n’est pas probante. Le fret ferroviaire ne s’est pas développé. Donc, non, pour le moment, je n’envisage pas de recourir à la concurrence.
VR&T. Que faut-il faire pour les petites lignes ?
C. D. Cela fait deux ans et demi que je demande à la SNCF de lancer des travaux mais elle ne le fait pas alors même que j’explique que je vais payer 92 % de la facture. Je regrette d’en arriver là, mais les régions vont devoir prendre la responsabilité des petites lignes pour les sauver. La région Occitanie a prévu d’investir quatre milliards d’euros d’ici 2030. La somme comprend le financement de la LGV, mais la plus grande part (2,5 milliards) ira aux petites lignes.
VR&T. Un de vos chevaux de bataille concerne le développement des trains à hydrogène…
C. D. L’Occitanie pilote un groupe de travail sur le sujet pour lancer avec d’autres régions une commande groupée. Nous apprécierions que l’Etat français agisse comme l’Allemagne et aide les régions à acquérir des trains à hydrogène.
Par ailleurs, dans un autre domaine, pour favoriser la transition énergétique, l’Occitanie a lancé un « éco-chèque mobilité » qui permet de verser jusqu’à 2 000 euros pour l’acquisition d’un véhicule hybride ou électrique et 150 euros pour les vélos électriques. Ce dispositif connaît beaucoup de succès.
Propos recueillis par Marie-Hélène Poingt

Devenir des champions de l’e-industrie
Patrick Jeantet, PDG de SNCF Réseau était l’invité du Club Ville Rail & Transports pour parler de son livre Les nouveaux industriels. Nourri par son expérience dans le BTP et les services, en France et à l’International, que ce soit la gestion et la distribution de l’eau, l’aéroportuaire ou le transport urbain, il expose sa vision sur la façon dont l’industrie doit se développer. Un point de vue qu’il applique à SNCF Réseau.

Le Club VRT accueillait Patrick Jeantet
le 9 avril dernier, dans les Salons de la mairie
du VIIe arrondissement à Paris.« J’ai écrit ce livre après avoir constaté qu’aujourd’hui on parle davantage de virtuel et de plateformes que d’industrie. Les Gafa captent l’attention et la capitalisation boursière. En réalité ces plateformes ne sont possibles que parce que des industries et des infrastructures réelles extrêmement puissantes existent », soutient Patrick Jeantet. Contrairement aux idées reçues, estime-t-il, nous ne sommes pas dans une ère de désindustrialisation, mais dans une ère hyper industrielle : « Cela ne se voit pas sur les indicateurs, car le PIB industriel a baissé, mais cela est dû aux gains de productivité réalisés qui ont permis de faire baisser les prix. » Selon sa thèse, développée dans son livre, les entreprises qui gagneront demain seront à la fois capables d’avoir des actifs industriels et de faire la convergence avec l’actif digital. L’e-industrie reposera sur l’alliance du virtuel et du réel. « Les Gafa ne s’y trompent pas. Google travaille à la conception de la Google Car, Elon Musk a lancé Space X et Tesla et une usine de batteries entièrement automatisée, qui permettra de les produire aux Etats Unis pour 10 % moins cher que le marché mondial. La convergence du virtuel et du réel est essentielle pour les entreprises de demain. Celles qui ne feront que du virtuel perdront pied », prédit-il.
Trois défis à surmonter
Pour réussir leur mue, les industries sont face à trois défis. Il faut, d’abord, continuer à développer ses produits phares tout en développant ceux de demain. « En ce qui concerne le ferroviaire, cela implique de s’intéresser au projet Hyperloop ou à la lévitation magnétique. La technologie a tellement évolué qu’elle pourrait être celle de demain. Les entreprises doivent être ambidextres, pour continuer à développer leurs produits historiques, tout en s’organisant pour investir sur des systèmes en rupture qui pourront remplacer ces produits historiques. Si la lévitation magnétique coûte moitié moins cher que le TGV, ce dernier pourrait disparaître à son profit. » C’est pourquoi il plaide pour que soient montées dans les entreprises, parallèles aux anciennes structures, des entités séparées capables de produire des innovations de rupture.
Le deuxième enjeu pour les entreprises consiste, selon Patrick Jeantet, à revoir la méthode de développement de produits nouveaux. « Historiquement, les ingénieurs avançaient dans leurs recherches de manière séquentielle. Ils ne cherchaient pas à savoir ce qui existait dans d’autres secteurs. Aujourd’hui, il faut aller voir ce qui a été inventé ailleurs pour croiser ces avancées avec la recherche de notre domaine. Les start-up apportent beaucoup de bonnes idées. Il faut articuler leur travail avec les grands groupes. Parce que l’organisation de produits nouveaux se fait différemment qu’avant, la SNCF a créé les “574“ pour accélérer les projets digitaux. C’est à la fois une place de coworking, un endroit où on teste, où l’on fait travailler les start-up avec des ingénieurs maison, un showroom… La transdisciplinarité permet l’agilité avec les partenaires à la fois internes et externes à l’entreprise », assure Patrick Jeantet.
Et le troisième défi auquel les entreprises doivent se préparer, c’est d’être capable de combiner la force de l’industrie et du digital. L’industrie s’est fondée sur l’idée de standardiser pour réduire les coûts et vendre en masse, tandis que l’approche du digital permet la personnalisation en fonction de la connaissance de chaque client. « Les nouveaux industriels seront capables de garder des coûts bas en prenant en compte la connaissance des clients. C’est ce qu’essaye de faire l’industrie automobile. A la place des chaînes, on a des équipes qui personnalisent les voitures. »
En plus de ces défis, les industries doivent prendre en compte l’écologie et le développement durable. « Car même si la France est parmi les pays les plus vertueux, nous sommes en retard par rapport aux objectifs de la COP21, et les jeunes générations réclament une réaction. Dans tous les produits, il faut du low carbon by design, et ne pas faire les choses après coup. »
L’e-industrie, une chance pour l’Europe
Patrick Jeantet voit dans l’émergence de l’e-industrie une opportunité de relancer le projet européen autour d’objectifs concrets et fédérateurs. « L’Europe a perdu la révolution du numérique (B to C) contre les Gafa et les BATX [Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, NDLR], c’est irrattrapable, mais l’e-industrie démarre seulement. Si on parle beaucoup d’intelligence artificielle, de maintenance prédictive, des drones d’Amazon, cela reste des concepts, des trucs de communicants. Il y a là quelque chose à jouer. Mais pour pouvoir transformer l’essai, il faut une fédération européenne. Si une politique industrielle n’est pas poussée par l’Europe, chaque pays européen deviendra le vassal des Chinois ou des Américains », prévient-il. A ce titre il regrette que l’Europe n’ait pas autorisé la fusion Siemens-Alstom. « Ensemble ces deux entreprises auraient eu plus de moyens pour financer des projets d’innovation. La Commission était contre pour des raisons de concurrence, parce que la fusion aurait limité le nombre de concurrents dans certains pays, mais le refus a aussi été motivé parce qu’ensemble ces entreprises auraient représenté 66 % des parts de marché de la très grande vitesse. Mais il n’y a pas de marché de la grande vitesse, il y a un appel d’offres tous les trois ans. Ensemble ces sociétés auraient pu faire des TGV moins cher pour faire face à la concurrence chinoise qui arrive. Cette décision pose la question de savoir où est la politique industrielle de l’Europe. Nous avons su faire Airbus, mais depuis nous avons perdu la vision originaire de l’Europe de la CECA. Il faut la reconstruire. Si les Français n’aiment pas leurs industries, il y a peu de chance qu’elles reviennent en France. Une étude récente a démontré que la jeune génération attend beaucoup de la renaissance industrielle, ce qui laisse de l’espoir. Mais on a besoin d’une Europe fédérale. L’Europe économique sans politique budgétaire ne marche pas. Si on ne fait rien au niveau Européen, on risque de décliner. Il faut une convergence physique et digitale pour créer les grands groupes de demain. C’est ce que j’explique dans ce livre. »
Une révolution culturelle nécessaire
Et, pour faire le lien avec le ferroviaire, le président-directeur général de SNCF Réseau explique : « La SNCF a toujours été innovante, mais le temps du transport ferroviaire n’est pas celui du digital. Il est beaucoup plus lent. Dans les années 50 l’électrification a été une rupture majeure, comme les TGV dans les années 80, et le site Internet ouisncf.com est l’un des sites qui vend le plus. Le groupe a rarement raté un tournant. Aujourd’hui il prépare celui de l’automatisation complète du transport ferroviaire prévue pour dans 10 ou 20 ans. On commence en installant Nexteo sur Eole, et ERTMS niveau 2 et bientôt niveau 3 sur le réseau structurant. C’est un premier pas vers l’automatisation. Pour les attributions de sillons, demain nous aurons des systèmes intelligents qui reconnaîtront les conflits, sauront simuler et, en cas d’incident, optimiser le système pour aider à la décision puis donner des ordres aux trains. On arrivera ensuite aux trains autonomes. Ce sera une grande révolution dans le ferroviaire. »
Le deuxième champ d’application du digital à la SNCF concerne la maintenance prédictive avec l’analyse des données. « Pour avoir davantage d’informations, SNCF Réseau va rajouter des capteurs qui permettront de surveiller ses 30 000 km de voies automatiquement. Pour mettre cela en place et pouvoir travailler avec le monde du digital, nous avons monté les Fab 574, un digital open lab, avec la FIF et nous travaillons avec Fer de France pour améliorer l’ensemble du système ferroviaire avec tous les industriels », détaille-t-il.
Mais le dirigeant constate que les changements qui arrivent nécessitent une révolution culturelle. « Le premier frein dans les groupes comme la SNCF, c’est la culture trop cartésienne de nos ingénieurs. Ils proposent trop souvent une seule solution pour un problème donné. Il faut transformer la culture et analyser les risques de probabilité. Cette transformation culturelle est essentielle, mais implique le droit à l’erreur. Et il faut amplifier la coconstruction. Nous avons lancé un programme de poste d’aiguillage du futur sous forme de partenariat d’innovation avec quatre industriels qui ont comme objectifs finaux d’être 15 % moins cher et compatibles avec ERTMS, mais ont la liberté des moyens technologiques pour y parvenir. Cette nouvelle approche partenariale permettra de faire baisser les coûts des trains, et d’augmenter la qualité de service et la capacité du système ferroviaire. »
Valérie Chrzavzez
Questions & Réponses
Un membre du club demande à Patrick Jeantet si une entreprise comme la SNCF peut être disruptive et comment il envisage le financement de la recherche dans les grandes structures. Il reconnaît : « A la SNCF nous sommes des cartésiens au carré, mais on sent un ras-le-bol de ce système de la part des ingénieurs de Réseau. Il faut devenir disruptif, changer, sinon nous disparaîtrons. Avec l’équipe de direction nous en avons la volonté. Nous avons lancé le programme Nouvel’R pour travailler différemment : en coconstruction, en transversalité, en ouverture. Nous allons y arriver, mais cela nécessite de convaincre. Nous avons longtemps eu tendance à faire des infrastructures pour des infrastructures et à poser, après seulement, la question du service, tandis que le digital part des failles du marché pour proposer quelque chose qui y réponde. Il faut parvenir à combiner les deux approches. Le Comex de SNCF Réseau est aligné avec cette stratégie. L’enjeu de la réforme du ferroviaire, c’est le changement radical de la façon dont le groupe est géré, il nous faut le décentraliser. Concernant les recrutements, les Gafa sont tellement riches qu’elles peuvent embaucher tous ceux qui font de l’intelligence artificielle à des salaires triples de ceux que nous pouvons offrir. Heureusement, il existe encore des gens qui ne veulent pas travailler pour elles et considèrent que le service public reste essentiel. Et comme la SNCF a la réputation d’être une société innovante, elle a un pouvoir d’attractivité envers de jeunes talents qui ont envie de faire avancer les choses. Si, face aux Gafa, il y a un sujet financier, il faut reconnaître que les sociétés d’Etat ont les moyens d’innover, y compris via le Crédit impôt recherche, que la SNCF n’utilise pas assez. »
On interroge aussi Patrick Jeantet sur la façon dont SNCF Réseau se positionne sur l’ouverture à la concurrence. « Il y a déjà de la concurrence dans le fret. On y compte 20 entreprises autres que la SNCF, ce qui implique des interfaces plus complexes à gérer. Le rôle de SNCF Réseau est de piloter et coordonner ces activités. En matière de concurrence, mon objectif est de donner confiance aux nouveaux entrants. La réforme réunifie l’ensemble du système et on pourrait penser que SNCF Réseau ne sera pas impartial, même si la loi a mis des garde-fous. Aussi, pour donner confiance, j’ai mis en place une équipe qui démarche les entreprises ferroviaires pour étudier avec elles la mise en place de nouveaux services. Il y a deux ans, j’avais déjà mis en place une équipe pour accompagner les Régions dans l’ouverture du marché. Nous avons besoin de concurrence, car nous avons le réseau ferroviaire le plus grand d’Europe, mais il est aussi le moins circulé. Il faut y mettre davantage de trains. C’est possible, mais il faut convaincre les entreprises pour qu’elles ouvrent de nouveaux services. Et c’est pour cela que nous travaillons sur les péages, et proposer des mesures spécifiques pour les nouveaux entrants, par exemple des péages adaptés durant les trois premières années. »
Avez-vous un avis sur l’ouverture des données ? « L’ouverture des données fait l’objet d’un chapitre de la LOM. A titre personnel je suis favorable à l’ouverture de beaucoup de données, mais je ne vois pas pourquoi le TGV donnerait celles qui relèvent du secret commercial à ses concurrents. On peut aussi se poser la question de leur ouverture dans la maintenance. Il est légitime de donner les standards de maintenance, mais l’optimisation qu’a pu faire un opérateur, c’est son savoir-faire. Il ne faut pas le lui enlever, au risque de l’affaiblir. »
Vous avez évoqué l’intérêt d’externaliser certaines activités, comment avancez-vous sur ce sujet avec vos équipes ?
« On se cherche et on avance en marchant. Dans l’externalisation, il faut faire plus de prestations complètes, alors qu’aujourd’hui on externalise des métiers par spécialité et cela pose la question du pilotage. Il faut que les industriels s’améliorent sur la gestion de la sécurité, mais plus encore sur la gestion de projet. Autant nous sommes remarquables dans la gestion de grands projets comme Eole, autant, dans la gestion de projets de taille moyenne, il faut progresser. Nous n’avons pas encore de stratégie claire sur l’optimum de l’externalisation. En ingénierie, nous externalisons 20 à 30 %, paradoxalement, nous sommes frileux pour externaliser les études d’exécution alors que nous externalisons trop souvent des études d’exploitation ou de conception. »
V. C

Inventivité et renouvellement pour les 20 ans de Sifer
Lille Grand Palais accueillait pour la neuvième fois le salon Sifer. Une édition qui a également marqué les vingt ans de cet événement biennal, unique en France dans le secteur ferroviaire. Avec un second souffle, comme le montre la diversité des nouveautés exposées pendant trois jours.
Entre conférences et exposition, les 5 400 visiteurs de la onzième édition du Sifer (soit 10 % de plus que lors de l’édition précédente) ont pu vérifier que la filière ferroviaire sait être inventive. Pour preuve, les nombreuses innovations présentées sur quelque 443 stands (en très légère hausse par rapport aux 436 de 2017). Les habitués étaient présents, telles les régions (Hauts-de-France, Ile-de-France, Centre-Val de Loire, Bourgogne-Franche-Comté) ou les clusters (Mecateam, Neopolia, Mipyrail), mais aussi des entreprises comme DTK, spécialiste des prestations de mesure pour réseaux de tramways, qui a ajouté le Train jaune à sa liste de références en France. Certains exposants ont profité de l’occasion pour célébrer de grandes occasions, comme le spécialiste de la sécurité FS Group, qui a fêté ses dix ans. Il y avait également des nouveaux, comme Météo France, avec ses outils spécifiques pour l’exploitation ferroviaire (surveillance météo, solution Météorage, qui permet d’anticiper la foudre), le Ciffco, filiale formation de Getlink (ex-Groupe Eurotunnel), ou Bayer, qui propose, avec Socofer, ses solutions Smart Weeding System de maîtrise de la végétation sur les emprises ferroviaires.
Camlin Rail
Une inspection automatisée pour les pantographes

Tous les spécialistes de la traction électrique savent à quel point le passage d’un pantographe endommagé peut être destructeur sur la caténaire. Proposé par l’entreprise nord-irlandaise Camlin Rail, le dispositif Pantobot 3D effectue une capture d’images du ou des pantographes lors des passages de trains (jusqu’à 350 km/h) et, par traitement de ces images, effectue une reconstitution 3D des archets, déclenchant une alarme en cas d’anomalie. Contrairement aux produits concurrents, à placer en surplomb de la caténaire, Pantobot 3D s’installe sur le bord de la voie, à hauteur suffisante.
Rail Europe Solutions
Une deuxième vie pour les traverses

Produire des traverses, qu’elles soient en bois ou en béton, est une chose, que les sociétés regroupées au sein de Rail Europe Solutions savent déjà faire depuis longtemps. Mais depuis dix ans, Rail Europe Solutions réalise également des actions de collecte, de recyclage, de valorisation ou de réutilisation des éléments récupérés sur les voies ferrées (60 000 tonnes de traverses déclassées par an).
Elag
Un appareil portatif de mesure de profil de roue

Avec l’appareil portatif Optimess WP, pas besoin de repasser au centre de maintenance pour effectuer une mesure par laser des caractéristiques géométriques des roues de matériel roulant ferroviaire. Une fois en contact avec le boudin de la roue (par exemple en étant posé sur le rail), cet appareil permet en effet, par scan laser, de mesurer le profil, le diamètre de roue et l’écartement des faces internes en quelques secondes, à haute précision (plus ou moins 25 µm). Environ 700 mesures peuvent être effectuées entre deux charges de batterie.
ROV Développement
Un robot nouvelle génération pour inspecter des ouvrages sous voie

Habitué du Sifer et des grands prix, ROV Développement présentait cette année la nouvelle génération Tor 210 de son robot CameROV d’inspection des ouvrages sous voie, dont 11 exemplaires vont être livrés à SNCF Réseau.
Vollert
Un robot rail-route pour le triage

Sur une des voies posées dans le hall d’exposition, l’allemand Vollert présentait son robot rail-route Vlex, radiocommandé et destiné aux activités de triage jusqu’à 300 tonnes. Pas mal pour un véhicule à batteries de 4,5 tonnes, qui profite des propriétés adhérentes de ses pneus et dont le guidage est assuré par des galets.
Techni-Industrie
Un bogie pour du transport de fret plus stable

Sans en avoir l’air, ce bogie est nouveau ! Conçu, industrialisé et réalisé par Techni-Industrie, dans la Mayenne, le TI 2023 A (empattement de 1 800 mm, pour 22,5 tonnes par essieu et 100 km/h en charge en régime S) affiche une masse de 600 kg inférieure au bogie de référence Y25 et 88 à 150 kg de moins que les bogies concurrents à freinage intégré. Plus stable et moins
sensible au déraillement, ce bogie flexidirectionnel », à châssis en H, est moins agressif pour la voie, donc réduit les phénomènes d’usure, de bruit, de fatigue et de contraintes mécaniques, contribuant à une plus grande fiabilité du transport de fret.Voith
Un attelage automatique de type Scharfenberg pour le fret

Sous la marque CargoFlex, Voith propose une version pour le fret de l’attelage automatique Scharfenberg, bien connu dans les transports publics depuis un siècle. Le vieux rêve d’automatiser l’attelage des wagons européens est ici réalisé par un système modulaire permettant de combiner les têtes d’attelage, tout en satisfaisant aux exigences de sécurité passive de la norme européenne EN 15227.
Clearsy
Un tapis qui localise les trains
Bien connue pour ses dispositifs contribuant à assurer la sécurité dans le domaine ferroviaire, la PME française Clearsy présentait comme nouveauté son principe de localisation de train Rail-Map, par la simple pose d’un tapis entre les rails. De la sorte, il est non seulement possible de connaître la position des trains, mais aussi de détecter leurs mouvements, voire d’en configurer les courbes de freinage et points d’arrêt.
Patry
Un locotracteur 100 % électrique rechargeable

Mine de rien, les nouveaux locotracteurs Patry peuvent remorquer jusqu’à 3 000 tonnes, soit plus que la plupart des trains de fret actuels en Europe,
de 4 à 10 km/h. Avec leur masse de 16 à 45 tonnes, ces engins à deux essieux (modèle présenté) ou trois sont équipés de batteries de 220 kWh, rechargeables en huit heures. Doté de dispositifs de sécurité (Vacma, limiteur de vitesse, frein pneumatique, sécurité de surintensité, caméra, radiocommande, attelage automatique…), ce locotracteur peut produire jusqu’à 5 000 l/min d’air comprimé !Strail
Des nouveautés pour la voie !

Sur un des panneaux de voie mis à disposition des exposants, Strail a pu montrer à quel point l’environnement immédiat des rails reste un domaine dans lequel l’innovation n’a pas dit son dernier mot. Cette année, les rails étaient posés sur des traverses en plastique recyclé Strailway, qui s’usinent exactement comme de classiques traverses en bois. Discret, facile à installer et efficace (jusqu’à 6 dB(A) de moins), le minimur antibruit Strailastic_mSW est placé au plus près des émissions sonores, fixé aux traverses au bord de la voie, en limite du gabarit. Egalement présentée, la dalle anti-intrusion Strailgrid est désormais un classique.
ACX Construction Ferroviaire
Impossible de rater l’immense pelle rail-route sur pneus et la pelle rail-route sur chenille présentée par ACX Construction Ferroviaire !Knorr-Bremse
Un étrier de frein compact et des matériaux de friction diversifiés
Dans le domaine du freinage ferroviaire, il reste toujours des pistes d’innovation, comme le montre Knorr-Bremse, avec son étrier de frein compact RZTxs pour rames automotrices, qui se caractérise par son faible encombrement, ici avec une garniture de frein à disque en matériaux frittés. Le stand présentait également des matériaux de friction organiques pour garniture de frein à disque et semelles de frein.Thieme
Des pupitres en polyuréthane aux normes européennes
Spécialiste des pièces techniques et fonctionnelles en polyuréthane, Thieme réalise, entre autres, des pupitres aux normes EN 45545 pour les cabines de conduite de matériels roulants ferroviaires. Implanté à quelques kilomètres de l’Alsace, ce plasturgiste allemand compte sur la normalisation européenne pour que ses produits puissent franchir le Rhin. Mission réussie du point de vue notoriété, avec un pupitre bien visible sur son stand à Lille !Edilon Sedra
Une solution de rénovation des blochets de voie
Une voie comme neuve, c’est ce que promet la solution de remplacement des (bi-)blochets à chausson endommagés proposée par Edilon Sedra, comprenant la pose d’un nouveau blochet intégrant un plateau élastique.ITT
Un connecteur modulaire « tout-en-un »
Sur son stand, ITT a présenté un aperçu de ses connecteurs circulaires modulaires Move Modular Series. Ces organes de connexion, qui utilisent un ensemble de modules enfichables, permettent ainsi une multitude de configurations de contacts pour le transfert d’alimentation, de signaux et données au sein d’un même connecteur.
L’industrie ferroviaire après le veto européen
Siemens et Alstom voulaient créer un champion européen du ferroviaire. La Commission européenne en a décidé autrement. Les questions auxquelles souhaitait répondre la naissance d’un grand groupe restent ouvertes. Comment l’industrie européenne peut-elle rester leader dans le ferroviaire ? Faut-il un grand champion pour le faire ? Comment l’Union peut-elle se défendre face à des concurrents agressifs… dont les marchés sont plus verrouillés que le sien ? Le salon ferroviaire Sifer, à Lille, a permis à VRT, grâce à l’appui d’experts, de formuler les questions qui s’imposent.
Le 6 février dernier la Commission européenne a « interdit le projet d’acquisition d’Alstom par Siemens ». La concentration, expliquait-elle, aurait porté atteinte à la concurrence sur les marchés des systèmes de signalisation ferroviaire et des trains à très grande vitesse.
Aussitôt signifié – parfois même avant qu’il ne le soit – le veto s’est attiré des réactions très vives, de milieux économiques et politiques, venues surtout d’Allemagne et de France. Tout le monde cependant n’était pas mécontent. Bombardier publiait un communiqué se félicitant de la décision.
Après les réactions à chaud, on en est rapidement venu à mettre en cause les règles actuelles de la concurrence. Argument : la Commission a jugé selon un droit obsolète ; il nous faut revoir les règles du jeu dans une économie mondialisée. C’est l’un des sujets des prochaines élections européennes. Face aux inquiétudes croissantes, pour sortir de l’alternative entre le protectionnisme national et l’Europe ouvertement libérale, on entend de plus en plus, en France au moins, le thème, très « en même temps », d’une « Europe qui protège ».
La récente visite du président chinois Xi Jinping en Italie et en France a mis en lumière la menace chinoise qui a plané sur le dossier Alstom-Siemens. Et la réunion Merkel, Macron, Juncker, Xi Jinping, mardi 26 mars à l’Elysée, a permis de poser la question de règles plus « fair » du commerce international.
De fait, à l’occasion du projet de fusion Alstom-Siemens, en lui-même fort important, se posent des questions vitales pour l’Europe. Faut-il un champion européen du ferroviaire ? Comment cette industrie peut-elle rester leader dans le monde ? Quelle menace représente la concurrence chinoise ? De quelle façon faut-il changer les règles du jeu européennes pour mieux protéger l’Union, dans ce domaine et dans d’autres ?
Ces sujets sont très sensibles. D’où un paradoxe. On a envie d’en savoir beaucoup. L’assistance nombreuse au colloque organisé par VRT lors du Sifer l’a montré. Et pourtant, les principaux intéressés, les grands industriels, préfèrent pour le moment garder le silence. Le temps de rebâtir une nouvelle stratégie ou d’œuvrer pour de nouvelles règles du jeu.
Malgré ce contexte délicat, certains experts ont accepté de s’exprimer dans notre colloque. Ils ont fait œuvre utile. Leurs approches – différentes de par leurs compétences, leurs analyses ou leurs convictions – ont permis, dans ce débat de haute tenue, non pas d’apporter des réponses définitives aux sujets du moment, mais de mieux poser les questions. Et, si la décision de la Commission était par eux diversement appréciée, tous invitaient l’Europe à trouver les bonnes réponses aux nouveaux concurrents. En indiquant souvent les mêmes pistes pour ce faire.
Ombre chinoise sur le marché mondial

Jean-Pierre Audoux, délégué général de la Fédération des industries ferroviaires, a pour commencer planté le décor, en faisant une description synthétique et précise de l’industrie ferroviaire mondiale. On en rappellera les principales données. Un marché en forte croissance, passé de 103 milliards d’euros en 2004 à 163 milliards en 2016 (dont 113 milliards accessibles). Des secteurs particulièrement dynamiques : métros automatiques, +8,5 % par an ; signalisation, +5 % par an.
Géographiquement, deux marchés dominent : la zone Asie-Pacifique (nouvel équipement) et l’Europe de l’Ouest (renouvellement).
Et dans cette industrie, indéniablement, la première place est occupée par la Chine, avec le constructeur CRRC et ses 30 milliards d’euros de CA dont on parle beaucoup et qui occupe largement le premier rang mondial. Mais il faut aussi tenir compte de CRCC (88 milliards d’euros dans les infrastructures, quatrième rang mondial) ou de CRSC (4,2 milliards dans la signalisation, troisième rang mondial). Et le pays fait d’énormes efforts de R&D. Jean-Pierre Audoux le souligne : « Si les Européens grâce au programme Shift2Rail ont mutualisé une partie de leurs efforts de recherche, leur ambition financière se limite à un milliard d’euros pour 23 grandes entreprises et quelques dizaines de PME retenues sur les “open calls“. CRRC à lui seul consent en R&D 1,3 milliard d’euros par an – dont environ 250 millions d’euros de subventions de l’Etat : son programme annuel est supérieur d’un tiers à six ans de programme Shift2rail ! »
Les acteurs diffèrent par la taille. De plus, souligne Jean-Pierre Audoux, « les grands leaders mondiaux n’ont pas le même profil ». Se côtoient des pure players, dont l’activité de construction de matériels et équipements ferroviaires est l’essentiel (Alstom, bien sûr, mais aussi CAF, Stadler, Railtech, Vossloh, Talgo… et CRRC), des filiales de conglomérats (Siemens, Thales, Hitachi, Rotem-Hyundai), ou des acteurs bisectoriels comme Knorr-Bremse, Bombardier.
Aussi divers soient-ils, tous font du marketing, de la recherche et de l’innovation et cherchent « des domaines où ils vont faire des percées ». Digitalisation du réseau, train autonome, nouvelles technologies de propulsion, services, systèmes clés en mains, ingénierie financière… Qu’il s’agisse de mettre au point un train à batterie, un train hydrogène, ou l’utilisation de capteurs sur le réseau, cela ne se fait pas sans recherche et innovation. Or, remarque Jean-Pierre Audoux, « on n’est pas forcément capable de la faire tout seul et dans tous ces domaines ».
Shift2Rail 2 est en préparation. Le délégué général de la FIF souhaite « une dimension intrinsèquement supérieure » par rapport au premier programme. Car, dit-il, « nous en avons grand besoin en Europe, au-delà de savoir qui s’allie avec qui ». Il faut mutualiser au niveau européen un maximum de la recherche et de l’innovation sur les programmes qui ont du sens pour l’avenir du mode ferroviaire. D’autant que ce mode n’est pas seul… Et que les autres modes de transport, à commencer par la route, ont plutôt pris de l’avance, ne serait-ce qu’en termes d’image. Le train de demain n’a pas le choix : il sera intelligent et écologique ou ne sera pas. A la FIF, on fait le pari qu’il le sera. Mais cela ne se fera pas tout seul…

Certes, reconnaît Philippe Leguay, « le géant industriel mondial du ferroviaire est bien chinois ». Mais « la Chine est colossale, et 90 % du chiffre d’affaires de CRRC est fait en Chine. Les 10 % restant sont faits hors de Chine, mais pas en Europe. Si on enlève la Chine et son géant national, les deux premiers industriels sur le marché mondial sont européens, ce qui est rassurant pour l’avenir de l’Europe. Et ce sont Siemens et Alstom… » Aussi, juge-t-il, « c’est une excellente nouvelle que la Commission ait refusé ce qui n’était pas un mariage… mais le rachat d’Alstom par Siemens qui devenait propriétaire à 51 % ». Et qui allait mettre à mal « ce fleuron français quasi centenaire qui rapporte de l’argent à la France, fait rayonner le savoir-faire français et donc européen dans le monde. L’engagement de Siemens, c’était de maintenir l’emploi pendant quatre ans en France. Or, Alstom emploie 35 000 personnes, dont pas loin de 10 000 en France. Le risque maximum c’était 10 000 emplois perdus en France… Aurait-on alors sollicité l’Allemagne pour financer notre régime social et payer les chômeurs ? » Pour Philippe Leguay, la défense de l’industrie européenne, « passe par la défense de l’industrie française en France. Il n’y a pas aujourd’hui de menace réelle des Chinois en Europe ». Et, pour la suite, il y a « d’autres façons que cette fusion de se protéger efficacement de la Chine, en construisant des alliances ». Et en soutenant la recherche. Car, en Chine « le développement ferroviaire est une grande cause nationale. L’Etat est présent et il investit des milliards. Il faut faire la même chose en Europe, pour relever notamment les défis liés au digital à l’IA en mutualisant les efforts ».
J
erôme Garcia, remarque, lui, que « l’industrie européenne reste assez éclatée, avec neuf champions qui, additionnés, arrivent à 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires ». Soit l’équivalent de CRRC. Et il ne faut pas s’étonner que tout ce qui vient de Chine soit colossal : « 1,4 milliard d’habitants à comparer à 500 millions d’Européens… on ne peut pas changer les données démographiques ». Plus significatifs, selon lui, sont « les budgets de développement que la Chine déploie, qui font qu’elle peut nous dépasser ». Et c’est là le problème, plus que la taille. Car, « en matière d’entreprise, personne n’a jamais pu prouver que si l’on est plus gros, on vit mieux et plus longtemps. On peut très bien être à deux milliards d’euros comme Stadler, être très heureux, et faire de très bons trains ».Ce n’est pas nier l’intérêt que peut présenter un grand groupe. Jérôme Garcia se souvient qu’il y a 25 ans, en 1995, « il y avait un très beau groupe, qui s’appelait Alcatel-Alsthom, qui faisait des télécoms, de l’énergie, du nucléaire des paquebots et des trains ». Pierre Suard, qui le présidait alors, « était convaincu que ce modèle de conglomérat permettrait à Alcatel-Alsthom de résister à Siemens, General Electric, Siemens ou Mitsubishi ». 25 ans plus tard, « ce groupe a été dépecé. Le rachat d’Alstom par Siemens, s’il avait eu lieu, était la dernière étape de sa disparition. »

Face au danger chinois Alain Bullot dit, pour sa part, ne pas savoir « si la Chine est compétitive, car l’essentiel de l’activité se fait sur le marché chinois qui promet d’être gigantesque et qui est fermé. Mais je rappelle les salaires moyens : 10 000 euros par an en Chine ;38 000 euros en France ; 43 000 euros en Allemagne. C’est un tout autre sujet que la taille. »
Mais, souligne-t-il « quand on sort de Chine, les choses sont différentes. Quand on va commencer à parler “local content“ c’est-à-dire de part produite sur le sol du client ou avec des partenaires locaux, lors d’une arrivée en Europe, cela ne se fera plus selon les mêmes règles du jeu que celles qui permettent aux Chinois de délivrer des produits aujourd’hui 30 % moins cher ».
Certes, il y a un autre danger. « Hitachi, japonais, a mis la main sur un industriel ferroviaire italien et reconstruit une industrie britannique de façon tout à fait légale et “fair“. Or, il y a quelques années, on n’imaginait pas qu’une partie significative de l’industrie ferroviaire européenne serait japonaise. Il y a aujourd’hui un risque de survenance d’un acteur chinois en Europe, qui ferait l’acquisition d’un européen. L’acquisition de Skoda, heureusement, ne s’est pas faite. » Mais, remarque-t-il sans citer de nom, « il y a d’autres industriels qui sont en mauvaise posture. C’est un scénario possible et il faut qu’on s’y prépare ».
Quant à toutes « les pleureuses » qui s’en prennent à la décision de la Commission, elles oublient que « la commissaire danoise n’a fait qu’appliquer le droit… que les gouvernements lui ont demandé d’appliquer ». La grande question qui se pose maintenant, « c’est comment on protège l’Europe d’un prédateur chinois qui viendrait faire l’acquisition d’une pépite industrielle pour devenir européen ».
Enfin souligne-t-il, au grand export, « on ne dit pas : je vends des trains. On vend des systèmes qui répondent à des besoins. Il faut associer génie civil, signalisation, matériel, maintenance, mise au point d’une concession avec un exploitant sur 30 à 40 ans. La question, ce n’est pas d’être gros ou petit, c’est d’être manœuvrant et de proposer des alliances industrielles pertinentes. Or, à cette question, les Chinois apportent une réponse très simple. C’est : je finance mon client. Je modernise tout. J’amène des ouvriers, des ingénieurs chinois, tous très bons, et j’investis. J’endette mon client. Et quand mon client dit qu’il ne peut plus rembourser je prends possession des actifs. Voir l’acquisition du Port du Pirée. C’est ce modèle-là que nous allons avoir en face de nous dans certains pays ».
Sur deux points, Jean-Pierre Audoux apporte des nuances et des compléments. Certes, reconnaît-il d’abord, « la commissaire a appliqué la loi ». Mais, pour lui, « le problème se pose au niveau de l’absence à Bruxelles d’une vision dynamique de la filière industrielle ». Et, ajoute-t-il, « si on dit : les Chinois ne sont pas en Europe et donc il n’y a pas de concurrence chinoise, on se trompe. Le problème c’est la concurrence dans le monde. Aux Etats-Unis, CRRC a remporté quasiment tous les marchés de métro. Le marché est mondial et il faut raisonner mondial ».
Le second point, c’est le déséquilibre qui existe dans les législations. « On parle de screening, d’examen des investissements étrangers en Europe. En France, grâce à Arnaud Montebourg, on a mis en place un principe permettant de filtrer les investissements », rappelle-t-il. Mais il faut qu’il en aille de même dans tous les pays d’Europe, comme à l’échelle de l’Union.
Les limites du modèle Airbus
Pou
r Martial Bourquin, sénateur du Doubs, le refus de la fusion Alstom-Siemens « n’est pas seulement celui de la Commission européenne. Toutes les autorités de la concurrence ont été contre cette absorption d’Alstom par Siemens. Nous avons reçu au Sénat Isabelle de Silva, présidente de l’Autorité de la concurrence française, qui nous a dit que cette autorité avait émis un avis négatif. »« Il faut qu’Alstom, qui a un carnet de commandes de cinq ans et qui est désendetté, soit renforcé avec, pour commencer, des coopérations industrielles. Ce qui était prévu avec Siemens c’était uniquement un accord capitalistique. Nous avons besoin d’un accord industriel qui s’appuie sur des coopérations. » Martial Bourquin pense particulièrement à Thales, par exemple avec « la formation d’un GIE ou d’une filiale commune, pour renforcer Alstom dans la signalisation ». D’autre part, « pour consolider le capital très éclaté d’Alstom nous avons besoin d’une participation au capital de l’Etat ou de la Caisse des Dépôts et consignations ».
Et, pour résister à la concurrence chinoise, il faut tout d’abord avoir des entreprises fortes, dans chaque nation. Face à cette concurrence, « l’exemple à suivre, c’est Airbus. Champion mondial qu’on a constitué mais pas en absorbant une autre société. On l’a fait avec deux Etats, deux entreprises et cela a été un succès mondial ».
Conclusion : « Nous avons besoin d’un champion européen. La fusion-absorption Alstom Siemens était le contraire de ce qu’on doit faire. Ce qu’on doit faire, c’est un Airbus du ferroviaire… comme il nous faut faire des Airbus dans d’autres domaines. »
Alors, le modèle Airbus ? Mais un vrai, et pas un simple slogan comme on a pu l’entendre ? L’idée est examinée… et tempérée par les intervenants.
Un Airbus, dit Alain Bullot, « il y a des années et des années qu’on en parle… Je ne suis pas convaincu que le modèle soit absolument clonable. Là où le sénateur a raison, c’est qu’il s’agissait d’un modèle équilibré, avec des Etats accompagnant un projet industriel, franco-britannique pour commencer puis franco-germano-espagnol. Toujours avec un portage des Etats. Donc cela peut une bonne idée, mais si on le veut, faisons-le vraiment sur les mêmes bases qu’Airbus. Ce n’est pas du tout ce qui nous était proposé avec la cession d’Alstom à Siemens. »
Mais il souligne la différence des secteurs. « En aéronautique, on vend des appareils. En ferroviaire, on vend des systèmes. En Afrique, par exemple, futur marché géant, on va vendre des solutions composées avec des acteurs locaux, combinant différents métiers : génie civil, ingénieries ferroviaires, exploitation et maintenance… Cela va au-delà d’un Airbus du ferroviaire, qui, lui, vendrait le matériel roulant, ou la signalisation. Le modèle Airbus a sa valeur, mais je pense qu’il est insuffisant pour assurer l’avenir du ferroviaire européen. »
Philippe Leguay, lui, a « beaucoup de sympathie pour cette idée qui permet de développer, protéger, construire une industrie qui porte des valeurs européennes, et finance les régimes sociaux de l’Europe. Les divers pays de l’Europe ne vont pas aujourd’hui à la même vitesse, il y a besoin de définir des règles du jeu communes, capables de développer de l’industrie forte. Effectivement, il faut se protéger du géant chinois, et on voit bien que l’Europe est mal protégée au plan économique : il est scandaleux qu’Ansaldo ait pu tomber sous le joug des Japonais. Il faut que l’Europe se ressaisisse, et que son industrie reste la référence mondiale ». Les Chinois, selon lui, ne sont en fait « pas si bons que cela. Ils n’ont pas de produits d’excellence ». Certes, ils sont très présents en Afrique, « continent auquel très peu de pays s’intéressent, dans lequel il y a des besoins, mais pas beaucoup de moyens techniques. Les Chinois sont là plus forts que nous, parce qu’ils vendent des systèmes clés en mains, avec le financement. L’Europe doit être capable de faire de même, en créant une synergie totale de tous les savoir-faire des pays européens, y compris le financement, afin de les porter en dehors de l’Europe ».
Face au thème de l’Airbus, Jérôme Garcia, se dit « un peu réservé pour plusieurs raisons. On a créé Airbus parce que développer un nouvel appareil, à l’époque l’A300, coûtait extrêmement cher. Ce n’est pas tout à fait le cas pour le développement d’un train. On a fait le “work-sharing“, on a découpé l’avion en morceaux et on a dit aux Anglais, vous ferez les ailes, etc. Soit dit en passant, la France s’en est bien tirée puisqu’elle a pris les parties les plus techniques. Ce n’était pas tout à fait égalitaire… d’autant plus que la France avait la responsabilité du système avion complet et des lignes d’assemblage. Même si par la suite cela s’est rééquilibré au profit des Allemands ».
Le contexte est donc bien différent. Peut-être faut-il de grandes fusions dans le ferroviaire. Mais la réplique n’est pas seulement là : « On peut faire des acquisitions. Elles peuvent être défensives. Par exemple acquérir Skoda pour éviter que CRRC ne le fasse, et cela peut de toute façon être en soi une belle acquisition. Mais ce peut être aussi offensif, par exemple pour compléter la gamme. » Alstom, suggère-t-il « pourrait le faire sur les locomotives diesel ou sur des produits à voie métrique, où il n’est pas présent, alors qu’il y a soixante tramways à voie métrique en Europe et que la voie métrique est très répandue en Afrique et en Asie ».
Surtout, estime-t-il, si l’on veut concurrencer CRRC, être gros ne suffira pas. « Et fusionner des acteurs qui ont des produits à prix élevés n’est pas ce qui permet de réaliser des produits à prix réduits. Maserati avec BMW, cela ne permet pas de contrer des voitures chinoises. Les Etats-Unis achètent des métros chinois parce qu’ils sont moins chers. » Il faut donc « réfléchir à la stratégie produit. Le Régiolis est un très beau train mais il ne peut être vendu partout dans le monde. On peut développer des produits plus simples, plus rustiques, plus compétitifs et de qualité, peut-être pas au niveau prix des Chinois mais qui permettront de faire pencher la balance dans les appels d’offres ».
Autre point, c’est le nécessaire appui des Etats. On vend un système à un acteur public qui a besoin d’une réflexion sur ce qu’il faut faire : train, métro, tramway, qu’il faut accompagner en ingénierie, dans la construction de la voie et des dépôts, la maintenance, le matériel, la signalisation, l’exploitation, le conseil en certification. Cela requiert des acteurs multiples, parfois une dizaine. On peut faire confiance aux industriels, mais ça ne marche pas toujours. Que plusieurs ministères européens de l’Industrie coopèrent pour susciter les consortiums, pour assurer la cohérence de l’offre et apporter aussi le financement, c’est essentiel, pour l’Asie du Sud-Est ou le sous-continent indien, ou pour l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Amérique latine. En résumé, plus qu’un Airbus, autant penser à des acquisitions ciblées, à une stratégie produits, et à s’assurer l’appui des Etats.
Jean-Pierre Audoux non plus, ne peut se satisfaire d’un copier-coller. « On peut tirer des enseignements d’Airbus », mais il n’y a pas de solution unique. Pour lui, l’impératif du jour est ailleurs. Il faut créer les conditions d’une concurrence équilibrée. Avoir des règles du jeu loyales sur le marché mondial.
On parle par exemple, dit-il d’instaurer un seuil de valeur ajoutée exigible pour qu’une entreprise puisse répondre à des appels d’offres en Europe. Or, « dans des pays comme la Russie, les Etats-Unis, la Chine, les seuils exigibles de valeur ajoutée locale sont extrêmement élevés : 80 %, 90 %. En Europe, on discute de 50 % cela me gêne un peu. »
Au-delà, l’idée d’un principe de réciprocité « semble gagner la majorité des pays européens, c’est une excellente chose. Créons les conditions pour que l’on ait un marché mondial. Introduisons des critères de responsabilité sociale et environnementale (RSE) dans les appels d’offres. Nous avons un défi mondial sur la recherche et innovation dans notre secteur, relevons-le, grâce à Shift2Rail 2 ».
Demain, l’Afrique
Si la concurrence chinoise n’est pas effective aujourd’hui en Europe, elle l’est sur des marchés tiers. Et, souligne Philippe Leguay, « le marché mûr où les besoins sont énormes, et où nous sommes très peu présents c’est l’Afrique. Ce marché grandit, a des besoins, a des moyens mais n’a pas le savoir-faire. Bel exemple de ce qu’on peut faire, le métro d’Abidjan. Les Coréens apportaient dans le projet initial le financement, le savoir-faire industriel, etc. La Côte d’Ivoire a consulté des ingénieries françaises, a eu aussi recours à une expertise de Keolis en exploitation, maintenance… On s’est rendu compte qu’on pouvait faire un projet moins cher de manière intégré, financé par la France, avec Bouygues, Alstom, Colas Rail, Keolis, et qui va coûter moins cher aux Africains ».
L’Afrique, sujet cher à Alain Bullot. L’Afrique, « c’est 1,2 milliard d’habitants, dont 50 % sont urbanisés. Et ce sera 2,5 à 3 milliards en 2050, dont 65 % d’urbains ». Ce qui veut dire, que d’ici-là, « 700 millions d’Africains vont migrer vers les villes. Plus que la population européenne ». Et cela crée un énorme besoin d’équipement en réseaux. Or, si elle ne réagit pas plus et plus vite, l’Europe « risque de laisser l’Afrique aux Chinois et de perdre l’occasion d’être le partenaire qui aidera l’Afrique à se développer elle-même »
Et la France a une responsabilité particulière. D’abord par l’histoire. Mais aussi parce que le Français sera (source OCDE) la quatrième langue dans le monde en 2050. Nous pouvons travailler naturellement d’égal à égal avec les Africains dont beaucoup de dirigeants ferroviaires se sont formés en France. Nous pouvons mobiliser les compétences des industriels, des exploitants, des outils… prêts à travailler en français avec leurs homologues. « C’est notre intérêt commun, c’est un destin français au sein de l’Europe, c’est un destin européen ».
Quant aux produits plus simples que demande Jérôme Garcia, Alain Bullot abonde et se souvient : « Quand j’étais délégué général de Fer de France, j’ai surpris tout le monde en disant : le chemin de fer doit diviser ses coûts par deux d’ici à dix ans. Ce n’est pas une question de Chinois, c’est une question de concurrence : voiture, camion, véhicule autonome, ce qui nous renvoie à notre propre productivité du mode. » Ce n’est pas infaisable
Le « frugal » n’est pas le seul moyen, mais il peut y contribuer : il cite pour exemple la « relation gare centrale – aéroport international de Kiev, qui vient d’être ouverte. Modèle de “juste nécessaire“ réalisé par les ukrainiens et un européen, le polonais Pesa : voie unique, autorails diesel modernes, mais simples. » Des tas de marché nécessitent « du ferroviaire qui ne coûte pas cher et qui rend le service. Il faut habiter aussi ce créneau. »
Enfin dit-il, « il faut qu’on laisse les industriels faire leur boulot d’industriels. Il y a trop d’usines ferroviaires en Europe. Quand un industriel veut fermer une usine, on lui tombe dessus ; ce faisant, on lui achète un ticket de recul dans la compétition mondiale. Si on veut que les industriels créent de l’emploi, il faut qu’on les laisse adapter leurs outils ». Les Etats ont un rôle, non pas de se substituer aux industriels, mais de créer les conditions pour que les projets de coopération de filière soient efficaces. Et de créer des conditions de réciprocité sur le marché mondial. On n’a toujours pas de Buy European Act effectif. Il le faut. Il faut poser la question du contenu local.
Alors, peut-on dire, comme l’avait il y a peu de temps déclaré Emmanuel Macron, que « le temps de la naïveté européenne est révolu » ? Jean-Pierre Audoux le souhaite. « L’affaire Alstom-Siemens a provoqué une onde de choc au niveau de l’Union européenne. Il y a eu un déclic. J’attends de voir comment cela va se traduire. On peut se défendre avec un Buy European Act. ».
F. D.
Ils nous ont fait profiter de leur expertise
Jean-Pierre Audoux, délégué général de la FIF. Jean-Pierre Audoux a apporté en ouverture du colloque un éclairage sur l’état du marché mondial du ferroviaire. Et sur son évolution. Et a fait un zoom sur ce que représente la puissance ferroviaire chinoise.
Philippe Leguay, directeur international des Systèmes de transport urbain de Keolis. Philippe Leguay est aussi le monsieur Métro automatique de l’UITP. Il a, à ce double titre, une expertise incomparable du marché de la signalisation dans le transport urbain. Et une très grande connaissance du marché international.
Alain Bullot a la liberté de parole d’un consultant indépendant. Et, comme on l’a connu directeur du matériel de la SNCF et délégué général de Fer de France, il connaît les enjeux de l’industrie ferroviaire mondiale.
Jérôme Garcia est président de la société Arterail. Arterail, fournisseur de services pour les exploitants de réseaux de transport et les opérateurs ferroviaires, est spécialisé dans l’optimisation du cycle de vie du matériel roulant. Jérôme Garcia, avant de franchir le pas et de devenir entrepreneur, a été consultant.
Martial Bourquin, sénateur socialiste du Doubs, a été le rapporteur pour le Sénat de la mission d’information sur Alstom et la stratégie industrielle de la France. Retenu à Paris par les travaux parlementaires (la privatisation d’ADP, contre laquelle il bataille), Martial Bourquin s’est adressé à l’assistance au moyen d’une vidéo.
Demain l’Inde ?
Dans vingt ans, les Indiens, dont le mot d’ordre est « Make in India », seront-ils un, nouveau concurrent comme l’est aujourd’hui la Chine ?
A cette question posée depuis la salle, Philippe Leguay répond : « Le marché indien est très différent du chinois. Et nous connaissons bien les deux. Keolis est présent en Chine, à Shanghai, en Inde, à Hyderabad. Les Indiens ont des ambitions, mais pas tout à fait la même motivation, pas les mêmes moyens financiers, pas la même capacité industrielle que la Chine. Donc un très grand marché, potentiel, qui n’a pas tout à fait les moyens de se payer tout ce dont les Indiens ont besoin mais marché sur le point d’exploser. Et qui sera beaucoup plus perméable que la Chine. »
Et Jérôme Garcia tient à bien distinguer en Asie trois zones. « Une Asie fermée : Chine, Corée, Japon. Les trois pays ont leur industrie nationale et, quels que soient les traités de libre-échange, ils continueront à acheter chinois pour les Chinois, etc. Cette Asie compte 1,6 milliard d’habitants. Une Asie du Sud-Est, avec de très grandes agglomérations, qui peut trouver que le géant chinois est encombrant. Et le sous-continent indien, de 1,7 milliard d’habitants environ, vrai terrain de jeu pour l’industrie européenne mais aussi chinoise ou américaine. »
Sept grandes idées à retenir du colloque
On n’attribuera pas les sept idées qui suivent à tel ou tel de nos intervenants. On ne prétendra pas que chacun s’y reconnaît. Mais il nous semble que se sont dégagées lors du débat certaines idées-forces, dont il faudra tenir compte pour définir la stratégie industrielle de la France et de l’Europe. Et qui sortent du simplisme qu’on a observé au lendemain du veto.
• L’effort de R&D chinois est colossal. Il faut pour y répondre en Europe un Shift2Rail 2 de très grande ambition.
• Quelle que soit l’appréciation portée sur la décision de la Commission européenne, l’Europe doit se doter d’outils permettant de rééquilibrer les termes de l’échange ; Buy European Act, local content, normes RSE.
• A côté d’efforts pour la R&D et pour l’innovation, il ne faut pas négliger des produits plus simples, pour disposer d’une gamme complète et résister à la concurrence qui se joue aussi sur les prix.
• Que l’on se réjouisse de l’échec de la fusion ou qu’on le déplore, on voit bien que la constitution d’un grand groupe n’est en soi pas suffisante. La baisse des coûts est une question majeure.
• Qu’on l’imagine présente, ou qu’on la voie encore lointaine, personne ne mésestime la concurrence chinoise. Mais la concurrence dans le ferroviaire est loin d’être la seule et n’est pas la plus dangereuse. La grande question, ce sont les autres modes qui en R&D comme en coûts font aujourd’hui la course en tête.
• Modèle Airbus, pourquoi pas. Mais attention au « copié-collé ». il s’agit ici non de vendre des appareils mais des systèmes. Ce qui suppose des alliances sur mesure, complexes, au-delà des métiers du ferroviaire.
• Le grand terrain d’affrontement entre Chinois et Européens, avant l’Europe, pourrait bien être l’Afrique. Où les Européens, et notamment les Français à l’ouest, ont des atouts. Mais où les Chinois ont pris de l’avance…

Sylvie Charles : « Si on ne se donne pas les moyens d’un report modal, on va droit dans le mur »
Fret SNCF reporte à 2021 son objectif de retour à la rentabilité opérationnelle, après une année 2018 plombée par les grèves. Digitalisation, nouvelle offre produit, optimisation des capacités, filialisation et recapitalisation : Sylvie Charles, directrice générale du pôle TFMM (Transports ferroviaires de marchandises et multimodal) au sein de SNCF Logistics, fait le point sur les leviers qui doivent conduire au redressement de Fret SNCF. La directrice générale dresse également le bilan des autres activités du pôle.
VRT. En 2017, Fret SNCF avait connu une perte de 114 millions d’euros hors éléments non récurrents, ce qui n’était pas conforme à la marge de redressement prévue. Comment se porte aujourd’hui cette entité ?
Sylvie Charles. En 2018, Fret SNCF a souffert comme toutes les entreprises ferroviaires des grèves menées lors de l’examen du texte sur la réforme ferroviaire. Le mouvement a notamment été très suivi par les agents de circulation de SNCF Réseau, en particulier dans des zones stratégiques pour nous comme les Hauts-de-France. Nous n’étions donc pas en mesure d’exercer pleinement notre activité, bien qu’il y ait eu un nombre limité de grévistes au sein même de Fret SNCF. Résultat : l’exercice se solde par une perte opérationnelle de plus de 170 millions d’euros, alors que le budget prévoyait une perte de 90 millions d’euros. L’essentiel de cet écart est imputable aux grèves, dont on estime l’impact à 70 millions d’euros. Nous évaluons par ailleurs le manque à gagner en termes de chiffre d’affaires à environ 110 millions d’euros.
VRT. Etes-vous cependant en mesure de maintenir votre objectif de retour à la rentabilité opérationnelle en 2020 ?
S. C. Nous confirmons évidemment notre objectif de retour à la rentabilité opérationnelle, mais pour 2021. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, on constate que les volumes perdus durant les mouvements sociaux ne sont pas encore tous revenus. Echaudées par la suspension de certaines lignes de production, même s’il n’y a pas eu d’arrêt total, les directions logistiques de certains grands groupes mondiaux ont demandé à leurs équipes européennes de conserver certains flux routiers pour se prémunir. D’autre part, nos cadres ont été mobilisés sur le terrain durant le conflit pour pouvoir préserver un maximum de trains, mais cela s’est fait au détriment de nos chantiers de productivité. Enfin, nous sommes toujours pénalisés par l’état des voies de services, essentielles pour notre activité. Les pouvoirs publics ont certes débloqué des ressources mais le gestionnaire d’infrastructures SNCF Réseau ne parvient pas aujourd’hui à impulser le rythme qui serait nécessaire pour répondre au besoin des entreprises ferroviaires et des chargeurs. L’allocation des sillons, si elle s’est améliorée, doit aussi gagner encore en efficacité.
VRT. Année après année, les constats se
ressemblent. Est-il encore réaliste d’y croire ?S. C. Nous restons résolument volontaristes car il est malgré tout évident qu’il y aura une pression croissante pour mettre en place en place en France et en Europe un système de transport plus respectueux de l’environnement. La raison est simple : les besoins en transports de marchandises vont augmenter de 30 % en Europe d’ici 2030. Si on s’en tient à la répartition modale actuelle, il y aura 80 millions de tonnes d’émissions de gaz carbonique en plus et un million de camions supplémentaires sur les routes, soit l’équivalent de toute la flotte allemande. Si on ne se donne pas les moyens d’un report modal, nous allons donc tous dans le mur. Il n’a pas d’alternative à la complémentarité rail/route : plus de rail sur la longue distance et du routier pour la distribution. En France, l’échec de l’écotaxe nous a fait prendre beaucoup de retard. Nous attendons des politiques de transport qu’elles garantissent un peu plus d’équité entre les modes. Cela étant rappelé, nous avons, nous acteurs du ferroviaire, aussi des leviers dans nos mains pour faire avancer le ferroviaire.
VRT. Le dernier rapport annuel du groupe SNCF évoque en effet pour 2019 « la poursuite de l’optimisation des ressources via l’activation de cinq leviers de performance et par des économies sur les frais de structure ». De quoi s’agit-il ?
S. C. Les entreprises ferroviaires ont déjà beaucoup évolué, et pour cela, l’ouverture à la concurrence a été une bonne chose. Mais il reste encore énormément à faire, car c’est une industrie dont certaines pratiques n’ont pas été remises en cause depuis des décennies. Le premier levier, qui n’est d’ailleurs pas spécifique à Fret SNCF, c’est donc l’innovation et notamment le digital. En 2018, grâce à un partenariat avec la société TraxEns, nous avons commencé à déployer en service commercial les essais de frein automatiques, après une phase d’expérimentation. Cela nous permet un gain de temps considérables. Autre innovation qui semble évidente mais ne l’était pas : nous sommes enfin en mesure d’informer en temps réel le client et surtout de lui donner une prévision de nouvel horaire d’arrivée en cas d’aléa, grâce aux algorithmes que nous avons développés.
Notre deuxième levier concerne la gestion capacitaire, c’est-à-dire l’optimisation des capacités des trains en fonction des produits que l’on transporte. Nous avons totalement revu nos plans de transports pour garder des espaces disponibles facilement commercialisables. Cela permet à la fois d’optimiser les ressources et d’aller capter de nouveaux trafics. Nous avions 30 % du plan de transport en gestion capacitaire en 2018 et l’on doit passer à 60 % en 2019. Le troisième levier est d’ordre commercial, avec le lancement d’une offre de produit digne de ce nom lors du deuxième semestre de cette année. On va sortir de la trilogie train massif, wagon isolé, train du combiné.
Notre plan d’action repose aussi sur une reprise en main progressive de la maintenance du matériel, jusqu’à présent sous-traitée. Il s’agit encore d’un projet, que nous souhaiterions déployer en 2020. De façon générale, nous voulons enfin, et c’est le cinquième levier, achever l’autonomisation de la structure en redéfinissant les prestations dont nous avons besoin de la part de SNCF, par exemple en matière d’informatique ou de ressources humaines.
VRT. Est-ce un chemin qui vous conduit sur la voie de recapitalisation et de la filialisation ?
S. C. C’est une orientation qui a clairement été donnée par le Premier ministre en avril 2018. La direction générale y est totalement favorable, car Fret SNCF a besoin d’un cadre qui réponde mieux aux besoins de ses clients, qui colle à ses spécificités, par exemple en termes d’organisation du travail. Il s’agit de trouver de meilleurs équilibres à la fois pour l’activité et pour les personnels. Je constate d’ailleurs que les esprits ont mûri. En revanche, nous n’avons pas la maîtrise du calendrier puisque la recapitalisation suppose un accord entre l’Etat et la Commission européenne. Les discussions sont en cours. Les autorités françaises et la SNCF ont toujours été bons élèves en Europe, en publiant des comptes dissociés dès la fin des années 90. Les pertes du transport de marchandises – qui existaient avant l’ouverture à la concurrence – ont ainsi été tracées, ce qui est l’exception en Europe. Nous assumons aussi parfois le coût de services qui font l’objet de subventions ailleurs en Europe. En Belgique et en Autriche, par exemple, il y a un système d’aide au wagon isolé. J’ose espérer que tout cela ne nous pénalisera pas. En attendant l’issue des négociations, dans le cadre de la constitution du nouveau groupe public ferroviaire prévue par la réforme de 2018, une solution transitoire sera mise en œuvre à compter du 1er janvier 2020 en rattachant Fret SNCF à une autre entité.
VRT. D’un point de vue plus opérationnel, sur quelles activités vous appuyez-vous pour mener à bien votre redressement ?
S. C. Nous croyons beaucoup au potentiel du transport combiné, et dans ce domaine, nous nous réjouissons que la ministre des Transports, Elisabeth Borne, ait reconduit pour cinq ans le dispositif d’aide. Car pour convaincre les transporteurs, il est extrêmement important d’avoir de la visibilité à moyen terme. Nous misons aussi sur le développement de services de plus en plus intégrés avec les clients. Enfin, nous raisonnons sur une logique de corridors, qui nous permet d’être aujourd’hui bien positionnés sur l’artère nord-est, le sillon rhodanien ou encore sur l’axe nord – est/sud – ouest. Le potentiel s’étend d’ailleurs aux flux intra-européens, mais là encore, le ferroviaire souffre d’un système très daté avec des passages de frontières compliqués. Nous travaillons beaucoup avec les opérateurs historiques et les autres entreprises ferroviaires pour faire évoluer les choses qui sont de notre ressort.
VRT. Comment se portent les autres activités du pôle Transports ferroviaires de marchandises et multimodal ?
S. C. Elles constituent une partie importante du pôle puisqu’elles cumulent un chiffre d’affaires d’environ 800 millions d’euros, contre un petit milliard pour Fret SNCF. Elles génèrent d’autre part un Ebitda de l’ordre 40 millions d’euros. Les entités actives dans le fret ferroviaire en France ont bien évidemment été elles aussi touchées par les mouvements sociaux de 2018. C’est le cas de VFLI, qui a néanmoins terminé l’année dans le vert, ce qui montre sa robustesse. Naviland Cargo, opérateur de combiné maritime, parvient également à rester dans le vert et à faire son budget, aidé par l’offre Navitrucking qui a permis de limiter les dégâts. Le commissionnaire de transport ferroviaire Forwardis a en revanche connu des difficultés en France. Mais l’entité qui a le plus souffert est incontestablement VIIA. Alors que nous relancions la liaison Calais – Le Boulou interrompue en raison de la crise des migrants, les mouvements sociaux qui ont particulièrement impacté le Calaisis n’ont évidemment pas facilité les choses. Nous sommes néanmoins confiants, et nous nous réjouissons d’avoir par ailleurs pu lancer une nouvelle autoroute ferroviaire en fin d’année entre Calais et Orbassano. Là encore, pour le passage frontière franco-italien, les autorisations n’ont pas été simples à obtenir, mais nous sommes désormais habilités à transporter des matières dangereuses et des produits réfrigérés, ce qui va favoriser incontestablement la montée en puissance. Le réseau Captrain, enfin, poursuit sa croissance. Nous constatons une bonne reprise du développement en Allemagne, où nous sommes n° 2 avec 280 millions d’euros de chiffre d’affaires, évidemment loin derrière l’opérateur historique ! Nous sommes également n° 2 en Italie, et nous misons beaucoup sur Captrain España, constitué l’an dernier par la montée de notre participation dans Comsa Rail Transport à hauteur de 100 %. Nous visons notamment le marché entre la péninsule ibérique et le reste de l’Europe. La part du ferroviaire est aujourd’hui inférieure à 2 %, mais le potentiel est énorme.
Propos recueillis par Anne Kerriou

La LOM sous les regards croisés de Dominique Bussereau et Gilles Savary
Ils ont longtemps débattu dans nos colonnes des grandes questions de transport. L’un est de droite, l’autre de gauche, mais tous deux, grands connaisseurs des questions de transport et responsables exigeants, savent échanger sans s’affronter. Au moment où le projet de loi Mobilités était examiné au Sénat, Dominique Bussereau et Gilles Savary ont analysé le texte pour le Club VR&T. Inquiets du manque de moyens financiers, tous deux pointent des impasses sur les questions de gouvernance. Avertissements à lire avant que le texte n’arrive devant les députés, le 14 mai.
Pour décortiquer la loi d’orientation sur les mobilités (LOM), le club VR&T avait convié deux incontournables experts : Dominique Bussereau et Gilles Savary. Le premier fut ministre des Transports (mais aussi de l’Agriculture et du Budget), préside aujourd’hui le département de Charente-Maritime et l’Assemblée des départements de France (ADF), le second est consultant, après avoir été député et eurodéputé, rapporteur à l’Assemblée nationale de la réforme ferroviaire de 2014 et vice-président de la commission Transports du Parlement européen. Tous deux estiment que le projet de LOM, dont l’élaboration était prometteuse, a subi de fâcheuses transformations. « Il a été émasculé par le Conseil d’Etat et beaucoup modifié à Matignon puis rogné par les “gilets jaunes“. Depuis novembre, beaucoup de ce qui était novateur a été supprimé pour ne pas apparaître comme une provocation, ce qui en diminue l’intérêt, je suis déçu par l’absence de moyens financiers », lance Dominique Bussereau en guise d’introduction, espérant que les discussions parlementaires feront évoluer le texte.
« C’est une loi extrêmement importante », tempère Gilles Savary qui y voit un outil pour adapter les politiques de mobilités aux bouleversements des usages et à l’accélération des progrès techniques. « Il y aura forcément des retouches ultérieures, car la LOM apporte un début de régulation dans des domaines tout juste émergents promis à des développements que l’on ignore encore. La LOM, c’est la Loti de notre temps ! Il est injuste d’en minimiser la portée au prétexte qu’elle est passée de 200 articles fourre-tout à une cinquantaine, déjà très foisonnants ! »
Elle poursuit surtout l’objectif de couvrir les 80 % de notre territoire qui n’en disposent pas, essentiellement les territoires ruraux, d’autorités organisatrices des mobilités (AOM). « La ministre a raison de dire que c’est en la matière “une loi de tous les possibles“, mais elle pourrait être aussi celle de toutes les démissions », prévient-il, en rappelant que l’Etat s’efface au profit du bon vouloir inégal des collectivités locales et des régions et que la crise des « gilets jaunes » a fait disparaître l’ensemble des dispositions pour financer ses ambitions.
Le « Nirvana » départemental » de Dominique Bussereau
A propos de la gouvernance : « En France, il y a deux types d’intercommunalités. Les historiques, et celles qu’au fil des ans, le gouvernement a promues en obligeant les communes à fusionner. Le résultat ? Certaines ont les moyens d’investir et d’autres, pourtant aussi grandes, disposent de petits budgets de fonctionnement et n’ont pas d’équipes d’ingénierie », constate Dominique Bussereau. Il s’interroge : « Comment vont-elles pouvoir organiser une offre de transport ? Je ne crois pas que les régions viendront à leur secours, elles n’en n’ont pas les moyens et on risque d’avoir des zones blanches de transport. » A l’opposé des objectifs de la loi mobilités.
« Je partage cette analyse », reprend Gilles Savary qui rappelle que dans le rural profond, là où il y a le moins de mobilités organisées et innovantes, il est difficile de ne pas être prisonniers de l’autosolisme. « C’est cette disparité que la ministre des Transports veut combler, mais ce sera difficile. Car plus une communauté de communes est rurale, moins elle a de moyens techniques et financiers à la hauteur des enjeux. Certes les régions doivent s’y substituer par défaut, mais leurs budgets transports, comme leur expertise en matière de mobilités sont excessivement embolisées par le chemin de fer. » Elles y consacrent des financements énormes pour des projets pas toujours raisonnables : « Les TER, ce sont trois milliards de subventions pour 18 % des déplacements, en moyenne, sachant que tous les TER de province transportent moins de passagers que la seule ligne A du RER », rappelle Gilles Savary, avant de critiquer la faiblesse du projet de loi sur le périurbain. « C’est l’angle mort de la LOM… Pourtant, ce sont les déplacements périurbains qui posent le plus de problèmes socio-économiques et environnementaux et qui sont aussi les plus favorables à des réorientations très significatives des usages et des comportements de mobilités. Mais encore faut-il qu’on leur offre des solutions innovantes et que l’on libère les moyens de les mettre en œuvre. La LOM en donne la boîte à outils, mais sans mode d’emploi adapté au périurbain. Aujourd’hui par exemple, les emplois sont trustés par les métropoles qui bénéficient du versement transport, alors que les problèmes de déplacements domicile – travail se déportent en périphéries sans moyens ni coopérations suffisantes entre villes et campagnes pour y faire face ! », regrette-t-il.
L’ex-député de Gironde déplore que l’Etat soit un « fantôme » : « Il n’est engagé sur rien et laisse la région définir les bassins de mobilité, dans un monde où les problèmes de transport domicile – travail deviennent intenables », déplore-t-il.
Moquant gentiment le « Nirvana départemental » de Dominique Busserreau, Gilles Savary milite plutôt pour l’extension du périmètre des autorités organisatrices urbaines afin de régler l’angle mort du périurbain. « Si on veut gérer le périurbain, il faut que les élus ruraux et urbains débattent ensemble des problèmes et pour cela, l’autorité organisatrice de mobilité doit s’étendre au-delà du territoire de la seule métropole, de façon obligatoire, plaide-t-il. Aujourd’hui, le prix du foncier refoule les classes moyennes travailleuses à plus de 50 kilomètres des métropoles, là où les déplacements sont difficiles et la massification impossible. Et les agglomérations continuent de monopoliser le versement transport sans le moindre ruissellement périphérique, sauf dans les agglomérations qui se sont volontairement étendues à leur espace rural comme Reims ou Rouen, ou en Ile-de-France et à Lyon où la loi a réorganisé d’autorité l’AOM. Dans les périphéries le covoiturage le plus efficace envisageable, c’est le covoiturage de rabattement vers un parking de TER ou de gare routière. Encore faut-il que l’ensemble des autorités publiques concernées se mettent autour de la même table pour l’organiser. Idéalement, il faudrait un syndicat mixte, autorité organisatrice des mobilités rattachée à l’agglo, permettant de couvrir les territoires du grand périurbain. Ce serait un lieu de délibération entre élus, indispensable pour faire émerger des solutions “sur mesure“ pour chaque territoire, susceptibles de s’inscrire dans les contrats de mobilité introduits par les sénateurs dans la LOM. Sinon, je crains que tout ne soit financièrement siphonné par le coût considérable du chemin de fer qui n’irrigue qu’une petite part des territoires et des populations rurales ».
Le ferroviaire, « un tropisme sain » ?
L’ancien rapporteur de la réforme ferroviaire de 2014 met en cause l’attitude passée de la SNCF avec les régions. « La SNCF a réussi à faire discrètement un transfert de personnel dans la perspective de l’ouverture à la concurrence ferroviaire. Cette belle maison a profité de la naïveté des présidents de régions. Et comment expliquer que le matériel vendu par Alstom soit payé 30 % plus cher par les régions qu’à l’étranger ? », s’emporte-t-il. Sur la question des petites lignes et des gares : « Tout le monde pense que c’est facile de rouvrir des gares. Mais faire rouler des trains à vide, cela coûte très cher, par rapport à ce qu’on pourrait faire avec d’autres modes de transport plus légers et avec une meilleure rentabilité. Quand on finance une ligne de train, il faut calculer à combien de personnes l’on rend service et avec combien d’argent public. », rappelle Gilles Savary.
Sur ce point, les deux comparses sont d’accord : « Il ne faut pas concentrer tous les moyens sur la SNCF, abonde Dominique Bussereau. Ces dernières années, les régions ont beaucoup investi dans le matériel, sans regarder de près les infrastructures. Certaines ont fait preuve de légèreté en achetant des AGC neufs qui circulent sur des voies lamentables. Pour gagner en coûts, on pourrait avoir des critères d’exploitation plus réduits et des exploitations en navettes, inventer des choses nouvelles, transférer la propriété du réseau ferré à des collectivités pour trouver des solutions intelligentes de gestion de l’infrastructure. »
Sur l’ouverture à la concurrence : « Je regarde ce qui va se passer en région Sud. On peut faire baisser les coûts de 20 % pour les régions et regagner de l’argent sur des lignes en augmentant leur trafic », préconise Dominique Bussereau qui dit partager l’avis de Gilles Savary sur le coût trop élevé du matériel.« Les Rosco [rolling stock operating companies, NDLR] permettront de louer le matériel ferroviaire au lieu de l’acheter. Des facteurs de baisse des coûts arrivent sur le marché », ajoute l’ex-ministre des Transports. « Je ne vois pas comment les nouveaux entrants vont trouver une marge de différenciation, s’interroge Gilles Savary. Si l’on additionne le sac à dos social (légitime par ailleurs), un décret de transfert des personnels qui est un décret de dégraissage unilatéral de ses effectifs imposé par la SNCF aux nouveaux entrants, le marché de dix ans d’approvisionnement en matériel Alstom, la maintenance monopolisée par les technicentres SNCF financés par les régions et l’état très dégradé du réseau hors TGV, il n’y aura pas grand-chose à attendre de la concurrence, sauf à revenir très vite sur certains points de la réforme de 2018. Pourtant le chemin de fer a une dimension de service public irremplaçable et il existe des marges de manœuvre importantes pour faire baisser les coûts du train dans notre pays, encore faut-il en avoir la volonté et avoir le courage d’affronter tous les conservatismes politiques qui y font obstacle au détriment des usagers et des contribuables français. Il faut surtout être sélectif dans les investissements en fonction de leur impact socioterritorial. De ce point de vue la LOM ne manque pas de courage vis-à-vis des surenchères permanentes des élus locaux. »
« Il existe un tropisme du ferroviaire en France, mais c’est un tropisme sain, lui répond Dominique Bussereau. Il ne faudrait pas faire la même erreur que certains pays qui ont détruit leur outil ferroviaire. Même si c’est coûteux, c’est un pari de service public et de développement durable. » Gilles Savary se dit « ravi que l’on relance le ferroviaire en France, car même si l’on développe des bus, on se heurtera à un problème de places en villes. Il faut mettre le paquet pour régénérer le ferroviaire, mais ce qui me fascine, c’est l’absence de rupture technologique. On faisait Saintes – Bordeaux en une heure, maintenant il faut 1 heure 20… Avec l’autoroute, qui prendra le train ? » « La situation actuelle est le résultat d’un sous-investissement sur le réseau ces 30 dernières années, admet Dominique Bussereau, mais je n’aime pas la facilité qui consiste à mettre cela sur le dos des LGV. Si on n’avait pas fait le choix de réaliser les axes Paris – Marseille, Paris – Bordeaux, ou vers le Nord et la Grande-Bretagne, il n’y aurait plus de SNCF. Le TGV a entraîné des dépenses, mais sans lui, il y aurait moins de TER sur les petites lignes. Ce n’était pas un mauvais choix. Il ne faut pas opposer le TGV aux transports de proximité, l’un et l’autre font partie de l’équation ferroviaire française », affirme Dominique Bussereau en conclusion du débat sur le « trop-plein ferroviaire ».
« Le compte n’y est pas »
La grande inconnue de la LOM, c’est le financement des ambitions affichées, d’autant que la crise des “gilets jaunes“ a signé la mort (provisoire ?) du péage urbain et de la vignette poids lourds. « Je reste convaincu qu’il n’y avait rien de mieux que l’écotaxe et le péage urbain, persiste Dominique Bussereau. Anne Hidalgo ne veut pas faire payer les banlieusards, mais je continue de penser que ce serait une bonne solution, en l’accompagnant d’une tarification sociale, comme pour les transports publics. La ressource carburant n’est pas la bonne solution, car lorsque Bercy se bat pour la non-affectation, il finit toujours par gagner et in fine le transport est victime de ce genre d’affectation fictive. On ne réglera pas les choses par une taxe sur le carburant, car cela équivaut à taxer un mode de transport, la voiture, qu’on souhaite réduire. Le seul outil intelligent, c’est l’écotaxe poids lourds. Cette ressource affectée aux infrastructures pourrait aussi l’être aux nouveaux périmètres des agglomérations semi-rurales. »
« Sur le financement, le compte n’y est pas, abonde Gilles Savary. On a cru que la taxe carbone serait indolore parce que l’offre de pétrole serait abondante et les prix bas. Ces prévisions se sont montrées fausses et on a vu ce que cela avait donné. Je pense que le gouvernement va se diriger vers une TICP flottante pour éviter de réactiver la crise des “gilets jaunes“. L’écotaxe n’était pas si bien ficelée que ça, c’était une usine à gaz qu’on a eu peur de généraliser aux véhicules légers. Or, les meilleurs impôts ont une très large base et un très faible taux. Aujourd’hui l’Etat cherche à taxer les poids lourds… mais à rembourser discrètement les transporteurs français par un tour de passe-passe bureaucratique dont notre pays a le secret pour un rendement financier et environnemental finalement anecdotique. Ce qui pourrait donner lieu à des recours devant la Cour de Justice européenne pour discrimination.
Le péage urbain serait une bonne solution, mais comment dire à ceux qui vont habiter à 50 km des centres-villes parce qu’ils n’ont plus les moyens d’y vivre, qu’ils doivent payer pour y entrer ? Il y a eu un avant et un après “gilets jaunes“. On entre dans une ère de plus grande tolérance politique vis-à-vis de la voiture périurbaine et rurale. C’est pourquoi il faut mettre le paquet sur la décarbonation des véhicules, le déploiement des prises de recharge haute puissance et des carburants alternatifs, le développement de voies autoroutières dédiées, le covoiturage pour qu’il y ait moins de voitures et l’amélioration de l’offre de transports publics. En ce sens, la LOM ouvre le champ des mobilités moderne à une foule de possibilités nouvelles. Mais ce qu’il manque au dispositif, c’est un Etat garant, pour éviter les inégalités territoriales. Aujourd’hui, le gouvernement est écartelé entre le peuple rural qui dit : “ les taxes, ça suffit“ et les urbains qui, urgence climatique oblige, attendent une révolution des comportements de déplacements par la coercition financière », énonce Gilles Savary. L’ancien député pense que « l’on peut concilier les deux par des aides directes aux déplacements sous conditions de ressources. Il faudrait laisser les entreprises payer le versement mobilité (VM) sous forme d’aides directes au salarié qui vient travailler le matin en ville et repart le soir en périphérie. » propose-t-il.
Bassins de mobilité ou bassins politiques ?
« Si j’étais (encore) parlementaire, je réintroduirais l’Etat parmi les parties prenantes », reprend Gilles Savary. « Il faut que les préfets aient leur mot à dire sur la définition des bassins de mobilité, de manière à éviter que ces derniers n’épousent les bassins politiques. L’idéal serait la fusion des départements et des EPCI, mais ce n’est pas possible, alors, ruraux et urbains doivent délibérer dans les mêmes assemblées sur ces sujets. Aujourd’hui, les métropoles puisent la richesse et le département assure les soins palliatifs, il faut casser ce jeu de rôles stérile dans la loi mobilités. », préconise Gilles Savary.
Si la LOM est bien une boîte à outils, comme se plaît à le dire Elisabeth Borne, « l’épreuve de vérité sera la manière dont les régions vont s’en saisir, avec qui elles vont construire des contrats opérationnels de mobilité. Ce qui me préoccupe le plus, c’est que la crise des “gilets jaunes“ a percuté le problème de financement des infrastructures et qu’on se retrouve face à une équation difficilement soluble. », conclut Gilles Savary.
Valérie Chrzavzez

La révolution billettique selon Laurent Probst
Invité du Club VR&T, Laurent Probst, directeur général d’Ile-de-France Mobilités, a présenté l’un de ses grands projets : la transformation de la billettique et ses investissements dans le MaaS. Avant de se livrer au jeu des questions-réponses portant sur bon nombre des sujets d’une autorité organisatrice dont le budget annuel se monte à 12 milliards d’euros.
Chaque jour, en Ile-de-France, 15 millions de déplacements se font en voiture et huit millions en transports en commun. Si le nombre des déplacements en voiture n’évolue pas, leur part baisse dans les zones centrales et augmente en grande couronne. Le nombre de voyages en transport en commun connaît une croissance de 1 à 3 % par an, porté par le dynamisme économique de la région, le tourisme et les loisirs. « Nous sommes dans une région où on a de plus en plus besoin de se déplacer, ce qui nécessite de développer les transports en commun et de trouver de nouveaux modes de transports partagés », explique Laurent Probst. Au rythme de 2 % de croissance par an, on aura besoin de 20 % de transports en plus dans dix ans, alors que certaines lignes de métro comme la 13 ou la 1 sont déjà saturées. « La création du Grand Paris Express a pour objectif d’absorber une partie de ces besoins. Si on ne veut pas arriver à une situation où, comme à São Paulo, certains jours, on interdit la circulation de certaines voitures, il faut doper les transports en commun », insiste Laurent Probst.
Ile-de-France Mobilités y travaille en mettant en service davantage de bus, en développant les prolongements de lignes et la création de nouvelles lignes et en exploitant les nouvelles mobilités, même si ces nouveaux moyens de locomotion restent modestes. « Le vélo, ce sont 650 000 de déplacements par jour, l’autopartage quelques centaines, le covoiturage se limite à 2 000 voyages par jour, et la trottinette électrique, malgré son succès, ne représente que quelques milliers de trajets. Les nouvelles mobilités en sont encore au stade embryonnaire », constate Laurent Probst. « Mais notre objectif reste de proposer des alternatives pour les gens qui se déplacent en voiture. »
C’est pourquoi Ile-de-France Mobilités s’est lancée sur un projet de Mobility as a Service (MaaS). « Pour inciter les usagers de la route à recourir aux transports en commun, notre stratégie, lancée en 2016, c’est d’avoir un point unique de convergence des données pour les mettre à disposition de tous. » Et si Laurent Probst reconnaît que l’Etat ou la ville pourrait être collecteur de ces informations, il assure que l’échelon le plus pertinent, c’est que ce soit l’autorité organisatrice des transports qui le fasse au niveau régional. « Notre budget annuel de 12 milliards d’euros et nos contrats avec les principaux opérateurs nous rendent légitimes pour récupérer les données sur les kilomètres commerciaux disponibles. En complément, l’Etat pourra nous mettre à disposition les données des routes, et il nous restera alors à récupérer les données des taxis et des VTC. »
“ Notre budget annuel de 12 milliards d’euros et nos contrats avec les principaux opérateurs nous rendent légitimes pour récupérer les données sur les kilomètres commerciaux disponibles ”
Ile-de-France Mobilités veut créer une plateforme sur laquelle les données seront mises à disposition de toutes les applications de mobilité en temps réel, afin qu’elles puissent les proposer aux usagers, de manière à leur faire prendre conscience de l’intégralité de l’offre de transport existante et leur en faciliter l’utilisation. Pour justifier l’intérêt d’un tel service, Laurent Probst donne en exemple le fait qu’actuellement, il faille jongler entre les applis des différents opérateurs pour savoir où est la trottinette la plus proche. Ile-de-France Mobilités prévoit d’investir plusieurs millions pour construire cette plateforme incluant toutes les mobilités.
« Permettre d’avoir toutes les infos, de connaître tous les modes possibles pour pouvoir choisir, c’est le premier pilier du MaaS. Le deuxième, c’est le paiement de ces déplacements », précise le DG d’Ile-de-France Mobilités qui pour ces règlements a fait le choix d’utiliser le Smartphone plutôt que la carte bancaire, estimant que dans un proche avenir les paiements se feraient via un téléphone. Pour construire un système de billettique qui permettra de payer et valider son titre de transport avec son téléphone, IDFM a lancé un appel d’offres. « On a signé un marché de 100 millions avec un consortium. On est en train de construire un système informatique central et en parallèle, on développe des bornes de validation avec Wizway. Cette chaîne d’achat du ticket via le smartphone utilisé pour ouvrir le portique est extrêmement compliquée dans une région qui cumule des millions de transactions par an », précise Laurent Probst. Ce qui explique que sa mise en place prenne du temps. Le système est en expérimentation depuis septembre : 2 000 personnes testent l’achat et la validation de leur titre de transport avec leur smartphone, avant que cette pratique se généralise. « Avant la fin de l’année, on pourra acheter un ticket avec un smartphone et valider avec. Cela ne marchera pas encore sur tous les téléphones, mais on aura un vrai outil. C’est une brique essentielle du MaaS », précise le DG d’Ile-de-France Mobilités.
“ Permettre d’avoir toutes les infos, de connaître tous les modes possibles pour pouvoir choisir, c’est le premier pilier du MaaS. Le deuxième, c’est le paiement de ces déplacements ”
Mais acheter des billets via son téléphone permettra aussi de remédier aux queues interminables que l’on trouve devant certains automates dans les aéroports ou en début de mois. « En matière de billettique, l’accueil actuel des usagers n’offre pas de conditions satisfaisantes », reconnaît Laurent Probst. En début d’année prochaine, Ile-de-France Mobilités prévoit aussi de faire disparaître les carnets de tickets, en les remplaçant par des cartes sans contact Easy, et de mettre en place un abonnement Liberté+ qui, sur le modèle des cartes d’autoroutes prélèvera le voyageur en fin de mois ce qu’il aura consommé en transports. Cet abonnement gratuit offrira des avantages aux usagers : le prix du billet facturé au tarif du carnet et la correspondance bus/métro gratuite. « Il faut fournir des outils billettiques modernes, qui incitent les gens à prendre les transports en commun, au moins de temps en temps. Et si le MaaS leur permet de savoir qu’ils gagneront du temps avec les transports en commun, les automobilistes renonceront à leur voiture. Nous voulons faciliter la vie des usagers pour les amener vers les transports en commun et les nouvelles mobilités », résume Laurent Probst pour expliquer son projet avant de répondre aux nombreuses questions de la salle.
Pourquoi vous contenter de la relation Wizway pour l’achat et la validation des titres de transport, alors que d’autres start-up proposent aussi des solutions ?
Lorsqu’en 2017, la question du paiement par Smartphone s’est posée, nous avions la particularité d’avoir des bornes de validation très sécurisées, et seule la technologie Wizway permettait le fonctionnement entre le téléphone et la borne. Si on avait fait un autre choix, on aurait dû reporter le projet d’au moins deux ans. On a commencé avec cette technologie, mais quand nos valideurs seront remplacés, en 2024, on pourra élargir à d’autres solutions.
“ Nous travaillons sur un calculateur prédictif, qui sache analyser la donnée de la charge et prédire le trafic, pour pouvoir orienter les usagers de manière efficiente ”
Sur quoi allez-vous jouer pour absorber 3 % de hausse de trafic annuel ?
On va utiliser toutes les possibilités : les nouvelles infrastructures, l’offre bus, le choix du matériel roulant plus capacitaire, les trains à deux étages, la régularité, l’automatisation et la régulation. Et nous travaillons sur un calculateur prédictif, qui sache analyser la donnée de la charge et prédire le trafic, pour pouvoir orienter les usagers. Nous allons y consacrer quatre millions. Avant d’en arriver à devoir interdire la circulation comme à São Paulo, on veut pouvoir proposer aux automobilistes de dévier leur trajet. Nous voulons aller plus loin que Google et Waze qui proposent des itinéraires alternatifs ne font souvent que déplacer le problème, et qui n’abordent pas les transports en commun. Si on fait du prédictif, on veut avoir la capacité d’orienter les flux de manière efficiente.
Qu’attendez-vous de l’ouverture à la concurrence ?
Jusqu’à maintenant, nous avons eu très peu recours à la mise en concurrence, juste pour quelques lignes de bus. Nous allons commencer par le tramway T9 qui ira de Porte-de-Choisy à Orly, et en 2021 pour l’ensemble des bus de grande couronne. Nous enchaînerons avec la SNCF dès 2023, le réseau bus RATP en 2025, le tramway en 2029, et en 2039 pour le métro et les RER A et B. Nous allons nous professionnaliser sur ces mises en concurrence qui représentent des budgets de sept à huit milliards tous les cinq-huit ans. Nous en attendons de la modernisation et de l’amélioration de service. L’objectif n’est pas de changer d’opérateur pour changer d’opérateur. La mise en concurrence doit permettre de faire mieux et d’être plus efficace pour le même prix, le but n’est pas forcément de faire des économies.
“ La mise en concurrence doit permettre de faire mieux et d’être plus efficace pour le même prix, le but n’est pas forcément de faire des économies ”
Attendez-vous une baisse de la fraude avec votre nouveau système de billettique ?
Cela n’aura pas d’effet sur la fraude volontaire, mais sur la fraude passive, cela pourra en avoir. Mais nous ne faisons pas d’hypothèse d’économie, car nous connaissons assez mal cette fraude. Nous n’en faisons pas non plus sur les gains possibles liés à la suppression des distributeurs de tickets. Mais les cartes Easy et Liberté+ n’ont pas pour but de faire disparaître totalement les automates et les guichets. Nous voulons aller vers une vente à la fois sur machines et smartphones et nous aurons toujours besoin de présence humaine, de personnel pour assurer le SAV.
Sur la ligne 15 du Grand Paris, l’un des projets d’optimisation des coûts consiste à ne pas réaliser l’interconnexion prévue entre les lignes 15 Sud et 15 Est. Plus généralement, il est question de revoir à la baisse certains équipements, par exemple la taille de la « boîte » de certaines gares. Qu’en pensez-vous ?
Rappelez-vous, quand la gare de La Défense a été livrée, tout le monde pensait que c’était une folie d’ingénieurs, qui avaient vu trop grand. Aujourd’hui c’est trop petit. Le réseau du Grand Paris Express a été conçu de façon intelligente. Si des fonctionnalités existent, il faut les garder pour être capable d’absorber le trafic qui va aller en augmentant. Nous sommes favorables aux économies mais, concernant précisément l’interconnexion, si le GPE peut fonctionner sans, il fonctionnera mieux avec. C’est un sujet à 120 millions d’euros.
“ L’effet rénovation ou changement de matériel roulant est extrêmement bénéfique et coûte moins cher que de construire de nouvelles lignes ”
Le renouvellement du matériel des trains et RER peut-il se faire dans de bonnes conditions pour les usagers ?
Pour remplacer le matériel roulant des RER D, nous avons lancé un appel d’offres de 2,5 milliards. Pour installer Nexteo ce sera 500 millions et autant pour adapter les quais. Les montants en jeu sont considérables et comme ces travaux sont à réaliser sur des lignes qu’on ne peut pas arrêter, c’est compliqué. Il faut vérifier que ces travaux se passent bien, mais à chaque fois qu’on fait une refonte d’offres, on a un résultat positif.
L’effet rénovation ou changement de matériel roulant est extrêmement bénéfique et coûte moins cher que de construire de nouvelles lignes. C’est important de montrer aux usagers qu’on met de l’argent pour qu’ils voyagent dans de meilleures conditions.
Il n’y a pas eu de hausse de tarifs en Ile-de-France depuis 2016. Est-ce que cela ne va pas poser un problème à la longue ? Et il reste une anomalie sur les tarifs les plus longs, trop chers par rapport au tarif à l’abonnement. Peut-on la corriger ?
Le modèle financier d’IDFM nécessite une hausse des recettes de 3 % par an. Si le trafic augmente, on peut y arriver sans passer de hausse. Mais comme on a besoin d’investir beaucoup et que le GPE demande un coût de fonctionnement supplémentaire d’un milliard, on ne pourra pas geler nos tarifs tous les ans pour rester à l’équilibre. Concernant les prix des longs trajets, rappelons que le prix de la carte Navigo zone 1 à 5 est passé de 119 à 75 euros. Reste que si les tarifs de certains longs trajets semblent exorbitants comparés au forfait mensuel, on les a gelés. Avec Liberté+, on offrira ces tarifs au prix du carnet. Réduire encore le prix des tickets nécessiterait de trouver des ressources pour compenser.
“ Les tarifs de certains longs trajets semblent exorbitants comparés au forfait mensuel, on les a gelés. Les réduire encore nécessiterait de trouver des ressources pour compenser ”
Que pensez-vous de l’hydrogène pour verdir les transports en commun ?
Nous allons acheter deux bus à hydrogène avec Savac pour mener une expérimentation à Versailles, mais aujourd’hui nous croyons davantage à l’électrique et au biogaz. L’hydrogène, ce sera pour la prochaine génération de bus, après 2035. Quant au ferroviaire, ce n’est pas un sujet dans la région, car toutes les lignes sont électrifiées, sauf une, Paris – Provins, la ligne P, dont Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France et d’Ile-de-France Mobilités vient précisément de décider l’électrification. Cela nous coûtera moins cher d’électrifier et d’acquérir 15 Franciliens plutôt que d’investir dans des trains à hydrogène qui sont en cours de développement.
Valérie Chrzavzez

Loïk Le Floch-Prigent : « Si on continue comme ça, le pire est certain »
Interview de Loïk Le Floch-Prigent, ancien président de la SNCF
Fidèle à son personnage, Loïk Le Floch-Prigent dit sans prendre de gants le mal qu’il pense de la dernière réforme ferroviaire. Pour l’ancien (et éphémère) président de la SNCF, le gouvernement a eu le tort de présenter à l’opinion publique les cheminots comme des nantis. Et de voir dans la concurrence le remède à tous les maux du ferroviaire. Les anciens présidents considèrent la plupart du temps qu’ils ont un devoir de réserve. Loïk Le Floch-Prigent juge, lui, qu’il est de son devoir de tirer le signal d’alarme…
Ville, Rails & Transport. Vous connaissez très bien la SNCF dont vous avez été le président, de décembre 1995 à juillet 1996. Que pensez-vous de la nouvelle réforme ferroviaire ?
Loïk Le Floch-Prigent. Toute société, toute institution a besoin d’être réformée pour être au niveau des évolutions de la société et de la technique. Le fait de dire : « Je réforme » n’espas répréhensible, bien au contraire. Simplement, j’ai été surpris de voir que les financiers ont tenu le haut du pavé. Plutôt que de commencer par regarder l’évolution d’un corps social, on a dit deux choses. On a dit, d’une part, les salariés de l’entreprise ont des tas d’avantages. On a transformé ce corps social en nantis, ce qui est surprenant.
On a dit, d’autre part, la concurrence va arriver, c’est salvateur, c’est bénéfique, et il faut se mettre en situation d’être concurrentiel. Ce discours a été propagé à la fois par les politiques dans leur ensemble et par la presse dans son ensemble. Or, ce n’est pas mon point de vue.
Les financiers ayant pris le pas, on a fait une sorte de marché : la reprise de la dette contre la suppression des avantages des salariés. Il en résulte une réforme qui maltraite psychologiquement les salariés, ce qui ne conduit pas à augmenter leur ardeur au travail. La méthode n’est pas bonne et je l’ai dit au cours des mois de l’élaboration de la réforme. J’ai eu la surprise d’être plus entendu dans les pays européens que dans mon propre pays.
VR&T. Qu’est-ce qui vous gêne dans l’argumentation sur les avantages ?
L. L. F.-P. On s’en est pris particulièrement à un régime de retraite satisfaisant. Il est vrai que, quand je suis arrivé à la SNCF, j’ai été surpris de voir une forte présence des retraités. C’est original d’avoir une sorte d’amicale des retraités qui soit à peu près au niveau des organisations syndicales. Cela dit, le régime de retraite des cheminots, c’est un salaire différé. Vous n’êtes pas très payés, mais vous serez convenablement pensionnés. Si on change cela, cela conduira d’une manière ou d’une autre à augmenter les salaires et à augmenter les charges. C’est arithmétique. C’est une négociation compliquée, à prendre avec des pincettes, dans laquelle il ne faut pas être trop financier. Il vaut mieux être plus social.
VR&T. L’argument de la concurrence ne vous convainc pas non plus ?
L. L. F.-P. La concurrence, c’est une idée satisfaisante pour l’intellectuel bruxellois. En fait, elle n’existe pas. A partir du moment où on a un réseau unique, on ne peut pas considérer que sur un trajet déterminé il existe une concurrence. Il y a un réseau, une signalisation, et des sillons qui sont décidés par quelqu’un. Aujourd’hui, c’est la SNCF qui décide. Si jamais on veut mettre un grand nombre d’acteurs sur une ligne déterminée, on va ajouter une instance de contrôle qui va devenir de plus en plus importante, et qui va finir par doublonner avec SNCF Réseau. On peut essayer de mieux gérer le monopole, mais je ne vois pas en quoi le fait d’enlever le monopole de la SNCF pour le confier à l’Arafer va conduire à diminuer les coûts et à augmenter l’efficacité du système. On a un monopole naturel, et si on instaure la concurrence, cela augmente les coûts.
VR&T. Il peut cela dit y avoir un effet bénéfique de la rivalité entre les entreprises ?
L. L. F.-P. Il y aura des voitures différentes appartenant à des sociétés différentes, qui offriront un café plus ou moins cher, avec ou sans sucre, ou avec du lait. Il n’y a pas de vraie concurrence sur un monopole de fait. Quand vous allez au Luxembourg, vous avez le choix entre, si je puis dire, la SNCF-Deutsche Bahn ou la Deutsche Bahn-SNCF. Ce n’est pas une concurrence. C’est un arrangement entre sociétés qui se partagent des sillons.
VR&T. Mais, dans le TER, c’est autre chose, il s’agit de délégation de service public, c’est-à-dire d’une concurrence pour obtenir le marché…
L. L. F.-P. Ce n’est pas mieux. En tant que président de la SNCF, je peux décider qu’il vaudrait mieux que ce soit Transdev qui exploite une ligne. Je n’ai pas besoin d’un appel d’offres. Vous rendez-vous compte de la lourdeur des appels d’offres ? Cette lourdeur, on la paye. On dit : ce n’est pas le consommateur qui paye, c’est le contribuable. Mais il n’y a pas trente-six payeurs. C’est le même.
VR&T. Oui mais il y a tout de même le fameux effet d’aiguillon qu’on attend de la concurrence…
L. L. F.-P. Mais, déjà, on peut dire : telle ligne je vais essayer de la gérer autrement. Cela se fait en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, ou en France. Il ne s’agit pas de concurrence. il s’agit d’enlever des frais fixes de siège très importants et d’avoir une gestion plus simple avec un conducteur-poinçonneur ou un poinçonneur-conducteur. C’est l’exemple célèbre de Carhaix – Guingamp – Paimpol. On peut très bien essayer d’animer un peu les réseaux en admettant l’existence de compagnies alternatives dans les régions, et en admettant que les sillons se trouvent répartis par un organisme commun qui se trouve être SNCF Réseau. Ce n’est pas choquant, et on n’a pas besoin de faire une révolution pour ça.
VR&T. On voit à peu près, même si vous trouvez l’idée mauvaise, comment on peut isoler certaines lignes TER pour les mettre en concurrence. Qu’en est-il du réseau maillé de l’Ile-de-France, où, progressivement, les lignes de Transilien, de RER ou de métro vont être ouvertes à la concurrence ?
L. L. F.-P. C’est complètement dément ! Si on a envie de faire une usine à gaz où plus rien ne marchera, faisons ce qui est programmé en Ile-de-France. On va droit dans le mur à une vitesse fantastique. Certes, cela va être satisfaisant pour le nombre de gens de l’administration qui contrôleront des contrôleurs qui eux-mêmes en contrôleront d’autres. Si l’objectif est de créer des emplois inutiles et de gâcher du papier, on a trouvé la solution. Je ne dis pas que les gens ont de mauvaises intentions. Mais mon rôle d’observateur et d’ancien président c’est d’avertir et de dire : vous vous trompez.
VR&T. Alors la concurrence, c’est l’errance !
L. L. F.-P. On continue à être dans l’idée de la concurrence inévitable et salvatrice. Pourtant, on a bien mesuré ce qui s’est passé dans le domaine électrique. Le transport d’électricité est un monopole naturel, et la fameuse concurrence salvatrice a conduit à augmenter de façon endémique le coût de l’électricité. Grâce à la concurrence, nous a-t-on dit, nous allons diminuer les prix… En fait, on prend + 25 % ! Et on en arrive au mensonge absolu. On décerne un certificat d’électricité verte, alors qu’on a 75 % de nucléaire ! C’est un mensonge publicitaire, et c’est un mensonge d’Etat. Avec RTE on a l’exemple des défauts de l’idéologie de la concurrence sur un monopole naturel. On a mis le bazar dans l’électricité, on est en train de le mettre dans le ferroviaire.
Et quand on aura la catastrophe, comme l’Angleterre l’a eue, on n’aura plus que les yeux pour pleurer. Ce qui est arrivé en Angleterre avec le ferroviaire est tout à fait reproductible chez nous. Mais chez nous ce sera pire. Les Anglais ont un pragmatisme qui leur a permis de redresser leur système à un moment où il commençait à tanguer. Mais nous, nous sommes capables du pire, dans notre façon de considérer qu’on a raison. Si on continue comme ça, le pire est certain.
VR&T. Comment faire pour ne pas aller au pire ?
L. L. F.-P. S’affranchir, je l’ai dit, de l’idéologie de la concurrence. Et puis, nous avons besoin de plus de terrain et de moins de gens au siège. Je sais que je suis considéré comme un épouvantable individu. J’ai toujours eu un mépris considérable pour les sièges. Multiplier les gens à l’Arafer c’est renforcer les sièges. Et comme on ne va pas diminuer les gens à la SNCF, on va renforcer le mille-feuille administratif. La France a déjà un mille-feuille administratif qui empêche l’industrie de fonctionner, et, à la SNCF, on s’apprête à augmenter le mille-feuille alors qu’il faut le diminuer. C’est un péril mortifère pour le pays. Je suis affolé par l’aveuglement des Français et en particulier de leur presse à cet égard.
Et cela conduit les gens de terrain à se sentir méprisés par rapport aux sommités qui peuplent les bureaux climatisés ici ou ailleurs. Je suis un industriel et donc je crois à la sagesse et à la compétence du terrain. Plus il y a des gens de terrain, mieux on se porte. Plus les gens de terrain ont le sentiment d’avoir beaucoup de chefs, et moins ils sont efficaces.
VR&T. Et les chefs, que doivent-ils faire ?
L. L. F.-P. Sortir de leur bureau ! Aller sur le terrain. C’est mon leitmotiv. Parler aux gens et les laisser parler ! On a des cadres qui disent : « J’ai raison, je vais aller sur le terrain et expliquer aux gens que j’ai raison. » Mais quand je vais sur le terrain, en tant que chef d’entreprise, j’arrive, j’écoute les gens. Il m’arrive très souvent sur des sujets industriels de ne faire que cela. Je m’assois, j’écoute, j’essaie de comprendre. Tant que je n’ai pas compris, je continue à écouter. Je n’ai pas raison.
Bien sûr, il y a un moment où, après une décision, on explique la décision. Ce moment n’est pas venu. Il y a des questions à se poser, et il est urgent de les poser maintenant.
Essayons de revenir au sujet fondamental, qui est l’efficacité en termes de motivation des salariés, et d’affection de la clientèle. Si je suis aujourd’hui bien accueilli dans les entreprises que j’ai dirigées ou que j’ai conseillées, c’est que la mobilisation des salariés est essentielle. Et plus on a de salariés, plus il faut qu’ils soient mobilisés.
VR&T. Où en est-on de ce point de vue à la SNCF ?
L. L. F.-P. La mesure de l’efficacité passe par l’engagement des salariés et par la satisfaction des clients. D’un côté, des salariés qui essayent de faire le maximum pour que ça marche. De l’autre, des clients qui disent : « Ah ! ils ont essayé de faire bouger les choses ». Je n’observe ni l’un ni l’autre. J’ai peut-être une mauvaise vue due à mon grand âge ! Je vois des agents commerciaux trains qui sont désabusés ; je vois des agents dans les gares qui sont démobilisés ; je constate que très souvent il y a des retards non motivés, un train qui ne part pas parce que le conducteur n’est pas encore là. Je n’ai pas le sentiment en prenant le train de façon régulière d’une famille cheminote grimpant au rideau, tout à la joie d’aller au travail !
On dit que les clients sont satisfaits parce que tout va bien. Je reconnais que l’introduction du numérique pour prendre les billets est adaptée à la civilisation actuelle, celle de mes enfants et petits enfants qui ne voient même pas l’intérêt de faire autrement. Cependant, force est de constater que la diminution des boutiques SNCF à travers le territoire conduit une autre génération qui n’est pas forcément acclimatée à Internet à avoir le sentiment qu’on n’a pas envie qu’elle prenne le train. Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui ont mon âge ou sont plus âgés et qui me disent : « Alors, on n’a plus envie que je prenne le train ? Il paraît qu’il vaut mieux prendre le train que la voiture parce que c’est plus écologique… Mais pourquoi on ne nous incite à ne pas le prendre ? » Cette clientèle existe. Ce ne sont pas des clients épisodiques, ce sont des vrais clients qui payent leur billet, même si c’est à un tarif senior. J’ai l’impression qu’on ne les écoute pas. Et si on n’écoute pas les clients qui va-t-on écouter ?
VR&T. Reconnaissez que la réforme règle au moins la question de la dette…
L. L. F.-P. Le fond de ce qui a été fait dans la réforme n’est pas très éloigné de ce que tout le monde pensait depuis longtemps qu’il fallait faire. Mais les arguments qui ont présidé à ce qui devait être fait et l’autosatisfaction de ceux qui l’ont fait me paraissent un peu incongrus. Tout ça pour ça ! Il fallait de toute façon faire quelque chose pour la dette, qui est une dette d’Etat. C’est l’Etat qui, à un moment, a décidé de réaliser des opérations de TGV qui sont d’ailleurs parfaitement légitimes. Je l’avais déjà dit en arrivant à la SNCF. Je n’ai pas changé d’opinion parce que la presse ces derniers temps n’a pas arrêté de dire que c’étaient les cheminots qui avaient voulu le TGV. C’est faux. C’est l’Etat qui l’a voulu et la dette est celle de l’Etat.
VR&T. Au bout du compte, une réforme à peu près inutile et incertaine ?
L. L. F.-P. Je ne dis pas cela. Je ne jette pas la pierre aux gens qui ont essayé de faire quelque chose. Au contraire. Mais on peut être un peu modeste et dire : « J’ai essayé, je pense que c’est la bonne direction, même si ce n’est peut-être pas la bonne méthode, etc. » Il y a un peu trop d’autosatisfaction. Ces réflexions ne conduisent pas à penser que la réforme de la SNCF serait le grand succès des deux dernières années…
Pour aller un peu plus loin, cette réforme a été une surprise. A un moment on a dit : j’ai envie de faire la réforme de la SNCF… Pourquoi pas ? Mais, dans la situation où est la France, était-ce la réforme essentielle à réaliser, avec toutes les difficultés qu’elle a entraînées, cette grève perlée qui a désorganisé le pays ? La réforme la plus urgente, c’est celle de l’industrie. La grande question du jour, c’est celle de la capacité de notre pays à se réindustrialiser.
Propos recueillis par
François DUMONT
Le baromètre social n’a pas le moral
Agents démobilisés ou démoralisés… Le constat de Loïk Le Floch-Prigent est confirmé par les derniers chiffres du baromètre social « Ampli ». La lettre spécialisée Mobilettre, qui les a révélés le 28 février les juge « très mauvais ». Ils montrent, estime notre confrère, que les cheminots ne sont « convaincus ni des bienfaits de la réforme ni de son management ».
C’est en novembre 2018 que l’institut Great Place To Work (GPTW) a mené pour la SNCF une enquête auprès des 94 000 collaborateurs de l’Epic de tête, de SNCF Mobilités et de quelques filiales pour mesurer leur degré de satisfaction dans leur relation à leur travail, à leurs collègues et à leur manager. Des diverses questions de l’enquête résulte un indice de confiance. A l’Epic de tête, il est de 44 %. A SNCF Mobilités, de 41 %. Il est de 55 % pour la moyenne des salariés français et de 63 % pour la moyenne des participants aux enquêtes de GPTW.
S’y ajoute un indice de perception globale, provenant des réponses positives au thème : « Dans l’ensemble, je peux dire que c’est une entreprise où il fait vraiment bon travailler. » Il n’est que de 38 % à l’Epic de tête et de 33 % à Mobilités… Pour l’ensemble des salariés français, il est de 46 %, et pour les entreprises clientes de GPTW de 65 %.

Forum Vies Mobiles interroge notre rapport (ambigu) à la mobilité
Baptisée Mobile/Immobile, l’exposition présentée du 16 janvier au 29 avril sur les sites de Paris et de Pierrefitte-sur-Seine des Archives nationales par le Forum Vies Mobiles, un institut de recherche et d’échanges sur les mobilités, autour des problématiques du transport se penche sur les rapports complexes que nous entretenons avec nos déplacements qu’ils soient du quotidien ou qu’ils soient ponctuels. Créé en 2011 par la SNCF, cette structure a, depuis, commandé de nombreux travaux à des artistes et à des chercheurs en sciences sociales, publiés notamment dans son « Artistic Lab », la galerie d’art virtuelle qu’il a créé sur son site. Les fonds des Archives nationales qui traitent de la surveillance des mouvements humains et plusieurs publications scientifiques ont également été mobilisés pour instaurer un dialogue entre passé et présent.
L’urbanisation grandissante et l’allongement des trajets quotidiens ont fait de l’homme d’aujourd’hui un animal perpétuellement en mouvement. Artistes et chercheurs en sciences sociales croisent ici leurs regards et démontrent toute l’ambivalence de nos déplacements, tour à tour perçus comme l’expression même de notre volonté de liberté, mais également vécus comme une fatalité source irrémédiable de stress quotidien. C’est également une question pour les Etats et leurs services de sécurité, de contrôle du territoire et d’interdictions. Les problèmes environnementaux complexifient encore un peu plus cette nébuleuse.
Le parcours débute dans le quartier du Marais dans la cour d’honneur de l’hôtel de Soubise des Archives nationales avec le travail de Sylvie Bonnot sur l’étonnante fluidité des foules à Tokyo. En tout, ce sont quatre espaces distincts qui ont été créés. Le premier se penche sur la place de la mobilité dans nos sociétés modernes et les conséquences de celle-ci sur notre environnement et notre mode de vie. Le second espace bât en brèche le présupposé du lien entre mouvement et liberté et s’intéresse au contrôle de la mobilité et à la surveillance des populations mobiles dans l’histoire, mais aussi de nos jours. Nous y découvrons ainsi un regard neuf sur la mobilité des réfugiés vue par l’œil critique d’Ai Weiwei. Cet artiste phare de la nouvelle vague chinoise s’est intéressé au rôle du téléphone portable dans la quête d’une vie meilleure des migrants.
Le troisième espace réalise un grand écart spatial entre la ville et la campagne, entre le lieu de résidence et le lieu de travail, entre la vie que l’on rêve et celle que l’on mène réellement… Ainsi, nous prenons le train dans le Konkan en Inde en compagnie du photographe et reporter indien Ishan Tankha, l’anthropologue Rahul Srivastava et l’économiste Matias Echanove. Ils se sont plongés dans les trajets de cette communauté qui, grâce au chemin de fer, entretient le lien entre le « village », lieu personnel et protecteur, et la mégalopole, lieu du travail, de la productivité, mais aussi de l’anomie sociale et de l’acculturation. Un travail toujours visible sur l’Artistic Lab.
Enfin, le quatrième espace joue la carte de la prospective en imaginant la mobilité de demain. La question centrale étant de savoir s’il existe toujours une place pour la lenteur et le goût du voyage. Nous suivons ainsi le voyage de Sylvie Bonnot à bord du Transsibérien, traversant l’immensité russe avec le Japon en ligne de mire.
L’ensemble du parcours est ponctué de courtes vidéos tournées en motion design, une technique qui permet de créer des œuvres animées, dans lesquelles chercheurs et experts s’intéressent aux mécanismes de la société en mouvement. Mobilité en Chine avec Jean-Philippe Béja, droit à la mobilité avec Mimi Sheller, travailleurs mobiles avec Arnaud Lemarchand ou encore mobilité et futurs souhaitables avec Sylvie Landriève : ces œuvres explorent différentes facettes de la mobilité.
Le site de Pierrefitte-sur-Seine des Archives nationales se mobilise également. Quatre « modules » y creusent les mêmes thématiques abordées dans le Marais. Une vitrine présentant les jeux développés par le Forum pour explorer le futur de notre mobilité accueille les visiteurs. Ensuite, un premier module nous plonge dans la littérature théorique internationale qui explore les enjeux de la mobilité depuis maintenant près d’un quart de siècles. Douze ouvrages de référence, sélectionnés par le directeur scientifique du Forum Vies Mobiles y sont présentés. Le second module s’intéresse à la mobilité comme source d’inspiration. Une sélection de textes littéraires et de bandes dessinées souligne toute la fascination qu’exerce le mouvement sur les artistes. Le train y est notamment abondamment traité à travers des textes du XIXe et du XXIe siècle notamment d’Alphonse Daudet (Le Petit Chose), de Marcel Proust (Sodome et Gomorrhe) et de Raymond Queneau (Le Dimanche de la vie). Le 9e art a également puisé sans retenu dans ce thème, comme dans Le Transperceneige, L’Incal lumière de Moebius ou encore dans Le Rail de Schuiten et Claude Renard.
Le troisième module enchantera les cinéphiles. Une sélection du critique Xavier Leherpeur y sera diffusée en continu. L’occasion de voir notamment Balzac et la petite tailleuse chinoise de Dai Sijie ou Playtime de Jacques Tati. Des films également visibles dans la salle de projections de l’hôtel Soubise.
Le dernier module permet de voir dans leur intégralité, sous forme d’expositions virtuelles, les œuvres issues de sept projets mêlant art et sciences sociales commandés par le Forum Vies Mobiles.
A noter que plusieurs conférences seront organisées dans le cadre de l’exposition. L’idée étant de croiser le regard d’artistes, de chercheurs et d’experts et de débattre avec le public.
Samuel Delziani
Renseignements
Une exposition du Forum Vies Mobileswww.archives-nationales.culture.gouv.fr
Archives nationales / Sites de Paris et Pierrefitte-sur-Seine
Jusqu’au 29 avril 2019
Site de Paris (jusqu’au 6 mai) – 60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris
Plein tarif : 8 euros,
tarif réduit : 5 euros.Site de Pierrefitte-sur-Seine
59 rue Guynemer, 93380 Pierrefitte-sur-Seine
Entrée libre.