Pourquoi la CGT s’est retrouvée coincée

« Signable. » Dès la sortie de l'ultime table ronde, au petit matin du 7 juin, c'était l'avis de la CGT sur l'accord d'entreprise SNCF, nous confiait un protagoniste d'un autre syndicat. Pourtant, la fédération cheminote n'a rien dit de tel publiquement, et a voulu prendre le temps de la « nécessaire réflexion ». Elle a laissé les AG « souveraines » décider de la suite à donner au jour le jour aux grèves pendant l'Euro, parce que « la grève appartient à ceux qui la font ». Et, sur l'accord d'entreprise, elle a annoncé une « consultation nationale de ses militants actifs ».

Les autres syndicats, eux, n'ont pas hésité. SUD-Rail, sans états d'âme, appelait à poursuivre et même amplifier le mouvement dès le lendemain de la table ronde. CFDT et Unsa, très satisfaits au contraire, signaient le texte.

Pourquoi à l'heure de la sortie de crise, le premier syndicat de la SNCF s'est-il montré prudent et peu pressé ?

D'abord, les cheminots CGT se doivent de coller à leur confédération dans le bras de fer contre le projet de loi El Khomri. Philippe Martinez y veille en personne. Ce bras de fer est un pari sur la durée pour tenter d'épuiser la résistance de Manuel Valls. De nouveaux rendez-vous dans la rue restent prévus, au-delà du calendrier ferroviaire. Avec 33,4 % de cégétistes à la SNCF, les cheminots représentent une importante partie des troupes. Leur repli prématuré pèserait sur le mouvement général.

Deuxième raison, Gilbert Garrel veut avoir l'aval de sa base. Au sein de la fédération, on se souvient que les choses n'avaient pas été simples pour sortir du conflit contre la réforme ferroviaire après 14 jours de grève. Même si la comparaison s'arrête là. La grève du printemps 2013 avait été menée par une CGT qui voulait une tout autre réforme que la création des trois Epic. Le combat avait été mené en pure perte. Ce qui laisse des traces.

Troisièmement, la victoire syndicale a un goût amer pour la CGT. Pour tenter d'extraire les cheminots du conflit général sur la loi El Khomri, le gouvernement Valls a tordu le bras de Guillaume Pepy. Et il a ignoré le premier syndicat de cheminots, en négociant l'accord avec le quatrième… Contrainte, la SNCF a accepté de reconduire les règles du RH 0077. Les dernières discussions ont même permis de lui arracher quelques « plus ». Par exemple, le travail de nuit pris en compte à partir de 300 heures par an avec de meilleurs repos compensateurs. La CGT sait que les cheminots seraient nombreux à lui en vouloir demain d'avoir fait capoter cette victoire. Même si ce n'est pas tout à fait la sienne. Et même si le syndicat a encore bien d'autres revendications : « l'ouverture immédiate de négociations salariales […], l'arrêt de la casse de l'emploi au statut qui provoque fermetures de guichets, de gares, de lignes… » Mais la consultation nationale pourrait être l'occasion d'expliquer à ses jusqu'au-boutistes les implications d'un refus de signer.

En tout cas, avec les « oui » de la CFDT (15,4 %) et l’Unsa Ferroviaire (24 %), l'accord est valide. Peu vraisemblable, pour les raisons qu'on vient de dire, que la CGT se joigne à SUD-Rail pour le dénoncer, même si les deux fédérations atteignent ensemble les 50 % nécessaires. La loi prévoit toujours l'application de l'accord dès le 1er juillet. Comme il ressemble fort à un copier-coller des règles actuelles, cela ne devrait pas poser de gros problèmes. Dans les faits, il faudra compter jusqu'à mi-décembre pour sa mise en place.

[email protected]
 

L'article 49 : protection supplémentaire ou entourloupe ?

Stratégique, un article de l'accord d'entreprise pèse lourd. L'article 49. Il permet, dans les établissements régionaux, que des dérogations à l'organisation du travail puissent être introduites. Avec des compensations bien sûr, sur la base du volontariat et dans les limites de l'accord de branche. Mais quand l'encadrement l'estime nécessaire. Et pour valider ces entorses, seuls les syndicats signataires de l'accord d'entreprise auront voix au chapitre. « Un tour de passe-passe, n'hésite pas à dénoncer un militant cégétiste. L'accord prétend que rien ne bouge, alors qu'on peut défaire à l'échelon local ce qu'on présente comme sauvé au niveau national. Un article entourloupe confectionné par le gouvernement et la CFDT. » A quoi Didier Aubert, le secrétaire général de la CFDT Cheminots, nous réplique que « ces dérogations locales existaient déjà. Mais sans barrière de protection. Il est aujourd'hui plus protecteur puisqu'il doit être validé par les signataires de l'accord ». Sauf qu'il y a là pour une CGT non signataire le risque de ne plus exister localement. Même si les délégués du personnel peuvent « donner leur avis ».
Ch. B

 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *