Catégorie : Ferroviaire

Retrouvez toute l’actualité ferroviaire: lignes, matériels ferroviaires et l’actualité des constructeurs et des opérateurs en France et l’international.

  • Elections européennes, la taxe sur le kérosène revient en force

    Elections européennes, la taxe sur le kérosène revient en force

    Taxer le kérosène en Europe, c’est l’idée défendue par Emmanuel Macron dans un entretien à la presse régionale lundi 20 mai (boycotté par La Voix du Nord et Le Télégramme de Brest), sur les enjeux des élections européennes. Quelques jours plus tôt, le 14 mai à la Maison de la Mutualité à Paris, le think tank TDIE (Transport, développement, intermodalité, environnement) invitait les principales listes (1) à présenter leur projet de politique commune des transports.

    Voici compilées un certain nombre de propositions des listes candidates qui ont répondu au questionnaire de TDIE avant le scrutin du 26 mai, sur la question des transports et de l’environnement. La taxe sur le kérosène est en bonne place.

    • Taxe sur le kérosène : LREM veut « taxer le transport aérien » pour financer les investissements pour la transition écologique, EELV, LFI, PS-Place publique mentionnent également cette mesure fiscale. EELV veut aussi taxer le carburant des navires.


    Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale où la loi Mobilités est en cours d’examen, un amendement adopté le 20 mai flèche le surplus des recettes de la « taxe Chirac » (taxe de solidarité sur les billets d’avion), vers l’Agence de financement des infrastructures de France (AFITF) pour les transports ferroviaires, routiers, et fluviaux.


    • Taxe carbone : la liste PS veut instaurer une taxe carbone européenne, durcir les seuils d’émissions des véhicules et interdire la vente de motorisation diesel en 2030, et tous les véhicules à moteur thermique en 2040  (même proposition pour LREM).
    • Ouverture à la concurrence des transports ferroviaires de voyageurs : seules deux listes y restent hostiles, LFI veut abroger les paquets ferroviaires, le PCF défend l’idée d’un moratoire.
    • Politique industrielle : l’échec de la fusion Alstom-Siemens amène les candidats à souhaiter une évolution de la politique de concurrence qui favorise l’émergence de champions européens dans les industries liées aux transports. Le PS et le RN proposent d’octroyer la priorité aux entreprises européennes dans la commande publique de matériel de transport. A l’inverse, LREM défend l’idée de réciprocité dans les marchés publics et, avec Les Républicains, se déclarent en faveur de l’émergence de champions continentaux en se positionnant contre la politique de concurrence (LR) ou pour sa refondation, (LREM), LFI défend le maintien des monopoles publics.
    • Politique d’investissement : LREM souhaite investir 1 000 milliards d’euros d’ici à 2024 pour développer les énergies et les transports propres (et rénover les logements). EELV veut créer une banque européenne du climat et de la biodiversité pour financer un plan d’investissement de 100 milliards d’euros. LFI veut utiliser la BCE pour financer un plan de relance écologique et solidaire. PS-Place publique souhaite engager 400 milliards d’euros par an dans un pacte finance-climat-biodiversité. Génération.s veut créer un « Green New Deal » à hauteur de 500 milliards d’euros pour se libérer des énergies fossiles.
    • Intervention budgétaire de l’UE : une part importante des listes met en avant la possibilité d’une intervention budgétaire de l’Union accrue dans le désenclavement des espaces périphériques, ruraux et dans la mobilité du quotidien. Toutes les listes, et c’est nouveau, souhaite une intervention communautaire dans l’entretien des réseaux de transport existants.
    • Travailleurs détachés : le récent accord sur le travail détaché dans le transport routier de marchandises afin de limiter les abus dans un secteur exposé au dumping social est majoritairement rejeté. Debout la France, LFI et le RN veulent abroger la directive. Le PCF, abolir le statut même de travailleur détaché, Génération.s propose de le taxer. Tandis que LR veut « une vraie révision » du texte, LREM prône un « acte 2 » de la réforme du travail détaché et avec le PS, il souhaite renforcer l’inspection du travail et la lutte contre les fraudes.

    Les 10 réponses des listes candidates au questionnaire TDIE : ici

    N.A

    Europe Ecologie Les Verts, Les Républicains, La France insoumise, Debout la France, Parti socialiste-Place publique, Génération.s, Parti communiste, Rassemblement national, Renaissance (La République en marche-Modem).

    Les représentants transport de 6 listes au scrutin européen (LR et RN avaient décliné). De g. à dr : Jean-Marc Germain (PS-Place publique.), Noël Chuisano (DLF), Karima Delli (EELV, actuelle présidente de la commission Transports au Parlement de Strasbourg), Pascale Le Néouannic (LFI), Pierre Serne (Génération.s) et Dominique Riquet (PPE). Entourés de Philippe Duron et Louis Nègre, coprésident de TDIE et Gilles Dansart, animateur du débat, mi-mai à la Mutualité à Paris.

  • Le train des primeurs approvisionnant Rungis provisoirement sauvé

    Le train des primeurs approvisionnant Rungis provisoirement sauvé

    Le dernier train qui approvisionne en fruits et légumes le marché de Rungis est sauvé sans doute au moins jusqu’à la fin de l’année ! Et plus longtemps si une solution pérenne est trouvée comme le demandent les pouvoirs publics. C’est ce qui a été décidé le 17 mai à l’issue d’une réunion organisée au ministère des Transports et réunissant tous les acteurs concernés par l’avenir de cette ligne de fret reliant Perpignan à Rungis : Fret SNCF, les principaux clients de la ligne (Rey, Rocca), les plateformes de Rungis et de Perpignan, les conseils régionaux d’Ile-de-France et d’Occitanie, les conseils départementaux des Pyrénées-Orientales et du Val-de-Marne et l’Ademe .

    Des wagons vétustes

    Ce train quotidien achemine annuellement quelque 140 000 tonnes de fruits et légumes du sud de la France vers Rungis. Le contrat liant Fret SNCF à Rey et Rocca arrivant à échéance le 30 juin, la question de son maintien a été posée en raison de la vétusté du matériel utilisé : des wagons réfrigérés en fin de vie après 40 ans de service. « Nous avons proposé à nos clients d’utiliser de nouveaux matériels, mais leur utilisation aurait été plus chère. Les clients nous ont alors indiqué qu’ils préfèrent passer par la route », explique-t-on du côté de Fret SNCF. Le renouvellement des wagons imposerait en effet un délai de deux ans avant leur mise en service et l’investissement a été chiffré à 20 millions d’euros. Un amortissement incertain, en raison du manque de visibilité à long terme pour les entreprises.

    Tollé chez les syndicalistes et les politiques

    Mais l’annonce du remplacement de ce train quotidien par une vingtaine de camions a provoqué un tollé, syndicats et responsables politiques s’indignant de cette décision. En Occitanie, la présidente de région Carole Delga a dénoncé un « non-sens économique et écologique » et annonce un comité de pilotage le 17 juin pour trouver une solution viable. En Ile-de-France, son homologue Valérie Pécresse a aussi indiqué que la région était « prête à se mobiliser financièrement pour réaliser les investissements qui seraient nécessaires pour contribuer à une solution pérenne et viable ».

    Une autoroute ferroviaire à l’horizon 2022 ?

    Pour trouver une solution ferroviaire pérenne, le ministère des Transports a déjà mis sur pied un groupe de travail qui va se réunir chaque mois jusqu’à la fin de l’année. Parmi les solutions envisagées, on évoque la mise en place d’une liaison en transport combiné, permettant de faire voyager les conteneurs sur des trains est envisagée. Puis, la mise en service « à l’horizon 2022 » d’une autoroute ferroviaire qui consisterait à placer les camions entiers sur des trains, entre Barcelone, Perpignan et Rungis.

    En attendant, la SNCF a proposé « de prolonger la liaison jusqu’à la fin de l’année aux conditions actuelles du contrat, échéance au-delà de laquelle les wagons seraient hors d’usage ». Reste à savoir si ses clients confirment leur intérêt. De son côté, le marché de Rungis s’est dit prêt il y a quelques jours à débourser 300 000 euros pour aider Roca et Rey à « louer temporairement » des wagons plus modernes. Le plus grand marché alimentaire frais du monde y a intérêt : sa gare a été modernisée il y a une dizaine d’années, grâce à un investissement de 20 millions d’euros réalisé avec la région, le conseil général et la SNCF.

    Marie-Hélène Poingt  

  • Concurrence – Sept opérateurs intéressés par les TER des Pays de la Loire

    Concurrence – Sept opérateurs intéressés par les TER des Pays de la Loire

    Satisfaction du côté de la région Pays de la Loire qui a clôturé le 10 mai l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) lancé en avril sur l’ouverture à la concurrence de ses TER : sept opérateurs ont répondu à son appel, première étape avant lancement d’un appel d’offres. Il s’agit de la SNCF, Transdev, RATP Dev, Arriva, Alstom, du loueur de trains Alpha Trains et du fonds d’investissement Centrus Investment, a indiqué à VRT Roch Brancour, le vice-président des Pays de la Loire, chargé des Transports.

    Un résultat numériquement comparable à celui obtenu par la région Provence-AlpeCôte-d’Azur quand elle avait lancé un AMI il y a un peu plus d’un an. Huit entreprises avaient alors répondu après le désistement de Keolis et de MTR.

    Un nouveau venu sur les rangs

    Quatre entreprises ont répondu aux deux AMI : Transdev, RATP Dev, Arriva et Alpha Trains. On retrouve en plus cette fois-ci Alstom (mais pas Bombardier alors que le constructeur avait manifesté son intérêt pour le dossier Paca). Et un nouveau venu fait son apparition : Centrus Investment. Enfin, la SNCF se met clairement sur les rangs, alors qu’il y a un an et demi, alors en conflit ouvert avec la région Paca à propos du contrat TER, elle s’était abstenue.

    « Nous allons envoyer à ces entreprises un questionnaire détaillé de dix pages portant sur huit thématiques. Le fait qu’elles se soient portées candidates les oblige à nous répondre de manière très qualitative », explique Roch Brancour. La région, de son côté, leur enverra aussi de la documentation sur le réseau. « Nous avons réussi à obtenir un grand nombre de données, suffisantes pour lancer cet AMI. La SNCF a joué le jeu », précise l’élu, en indiquant que les enseignements seront tirés cet automne.

    Une aide à la décision

    La région compte en effet utiliser les informations et propositions qu’elle recevra pour décider des lots qu’elle ouvrira à la concurrence et pour élaborer son cahier des charges. La convention actuelle, en vigueur jusqu’en 2023, autorise déjà à ouvrir 13 % du réseau, mais les Pays de la Loire n’excluent aucune hypothèse pour l’avenir, y compris celle d’aller au-delà. 

    L’objectif pour la région est avant tout d’augmenter significativement l’offre de transport à coûts constants, tout en ayant une meilleure qualité de service, rappelle Roch Brancour qui en attend une augmentation significative de la fréquentation des trains.

    M.-H. P.

    Lire aussi : Les Pays de la Loire n’excluent pas d’ouvrir totalement leur TER à la concurrence

  • Collision de Millas : le BEA-TT exonère la SNCF

    Collision de Millas : le BEA-TT exonère la SNCF

    Epilogue d’une affaire douloureuse, le 17 mai, le Bureau d’enquête sur les accidents de transports terrestres (BEAT-TT) a rendu ses conclusions sur les causes de l’accident, qui avait coûté la vie à six adolescents et blessé gravement 18 autres personnes en décembre 2017, lors de la collision d’un autocar scolaire et d’un TER sur le passage à niveau de Millas dans les Pyrénées-Orientales.

    Alors que la conductrice avait mis en cause le fonctionnement des barrières, et avait été soutenue par son entreprise, puis par une pétition en ligne, les enquêteurs ont démontré « qu’il n’y a pas eu de dysfonctionnement de la circulation ferroviaire, ni dans le déclenchement des équipements du PN 25 ». Ils donnent ainsi raison à la SNCF, qui – fait rare – avait très vite réagi, laissant entendre que les équipements avaient correctement fonctionné.

    La conductrice mise en cause

    Les experts pointent la responsabilité de la conductrice. Ils estiment en effet que « la cause directe de cet accident est le non-arrêt de l’autocar au passage à niveau malgré les feux rouges clignotants et la barrière qui l’imposaient ». Le scénario « le plus probable », poursuivent-ils, « est la non-perception par la conductrice de l’état fermé du passage à niveau malgré la signalisation en place ».

    Quelques jours avant la publication de ce rapport, la ministre des Transports avait annoncé le 3 mai, un plan d’action pour améliorer la sécurité aux passages à niveau. Se basant sur un rapport commandé peu après le drame à Laurence Gayte, députée LREM de la circonscription où avait eu lieu l’accident, Elisabeth Borne propose d’augmenter de 40 % les moyens consacrés à la sécurisation des passages à niveau en portant les crédits de 32 millions d’euros en 2018 à 45 millions d’euros en 2022. Ce qui permettra notamment d’augmenter de 30 % le nombre de passages à niveau « qui sont simplement signalés sur la route mais qui ne sont pas protégés et qu’on va équiper avec des barrières automatiques », avait alors expliqué Elisabeth Borne.

    Avant tout des accidents de la route

    Rappelons que 42 personnes ont perdu la vie dans des accidents à des passages à niveau en France en 2017, puis 16 en 2018. La quasi-totalité des accidents de passage à niveau est imputable au non-respect de la signalisation routière, rappelle le ministère des Transports.

    M.-H. P.

    Pour consulter le rapport du BEA-TT : c’est ici

    Pour le rapport de Laurence Gayte sur l’amélioration de la sécurité des passages à niveau,  lire ici

  • La Bretagne gagne le Grand Prix TER 2019

    La Bretagne gagne le Grand Prix TER 2019

    Ville, Rail & Transports a remis le 16 mai ses Grands Prix des Régions, lors d’une cérémonie organisée à l’Assemblée nationale. Le Grand Prix TER a été décerné cette année à la Bretagne pour sa politique globale des transports. Profitant de l’arrivée de la LGV, la région a en effet réussi à jouer sur la complémentarité des modes en renforçant l’accessibilité des territoires les plus éloignés. 

     

    Pari réussi. En accueillant la LGV en juillet 2017, la Bretagne a su remettre à plat son réseau TER pour en tirer un meilleur parti. Avec une donnée fondamentale en toile de fond : la Bretagne est une région péninsulaire et périphérique où les besoins de mobilité s’entendent sur la longue distance explique Gérard Lahellec, le vice-président régional communiste chargé des Transports.

    « Nous avons travaillé sur l’offre TER à partir de la mise en service de la LGV et cherché à privilégier les gains de temps pour les territoires les plus lointains », poursuit-il. Un exemple : à partir de Brest ou de Quimper, il n’y a plus d’arrêt intermédiaire entre Rennes et Paris. « Ainsi, plus on est loin, plus on va vite », explique l’élu. Conséquence, en juillet 2017, l’offre ferroviaire a globalement augmenté de 21 % (+10 % grâce aux TGV et +11 % pour les TER) comparé à la même période de l’année précédente.

    L’offre ferroviaire a globalement augmenté de 21 % entre juillet 2016 et juillet 2017.

    Selon Gérard Lahellec, « tout cela a constitué un véritable bouleversement. Tous les horaires de tous les trains ont changé. Nous avons joué à fond sur la complémentarité entre le TGV et le TER ». Il a fallu toutefois demander aux voyageurs de changer leurs habitudes. Cela n’a pas toujours été facile. « Nous avons continué à travailler pour faire au mieux pour les voyageurs. Je pense que nous avons réussi à régler 95 % des cas », affirme l’élu.

    La région cherche aussi à attirer les voyageurs occasionnels. Elle a lancé depuis trois ans la gamme « prix ronds », qui, selon elle, donne de bons résultats. Les résultats sont appréciables : le trafic TER a fait un bond de quasiment 10 % depuis juillet 2017. Le taux de régularité reste très élevé : 95 %.

    Pour favoriser l’intermodalité, de multiples chantiers ont été lancés dans ses gares et haltes pour les rendre plus accessibles et leur permettre d’accueillir d’autres modes. 11 pôles d’échanges multimodaux sont soit en chantier soit déjà rénovés. 60 millions d’euros ont été budgétés par la région. S’y ajoutent plus de 40 haltes TER où sont menés des travaux.

    Parmi les autres mesures engagées, la région, qui a récupéré la compétence du transport interurbain et du transport maritime interîles, travaille sur la billettique et sur un mode de distribution qui facilite l’achat des titres de transport. La carte KorriGo, qui regroupe les titres de paiement, permet aux autres collectivités qui le souhaitent d’adhérer à cette démarche de simplification. « La région joue son rôle et essaie de fédérer. La coopération entre les collectivités est aussi un peu le secret de la réussite », commente encore Gérard Lahellec.

    Reste toutefois maintenant à réussir la future convention TER avec la SNCF. Lorsque nous mettions sous presse, elle était encore en discussion mais la région s’attendait à la signer vers la fin avril. Particularité, la Bretagne ne prévoit pas de lots à ouvrir à la concurrence mais demande « un service maximum » et un engagement sur les recettes et non pas sur des économies. Un nouveau pari…

    Marie-Hélène Poingt

    Des prix thématiques ont également été décernés par un jury constitué de sept personnes (experts, représentants d’associations et journalistes de VRT). Voici les lauréats de cette édition :

    Notoriété : Bretagne 

    Innovation : Centre-Val de Loire

    Service routier : Grand Est 

    Offre intermodale : Provence-Alpes-Côte d’Azur

    Pôle d’échanges : Pays de la Loire

    Usagers : Nouvelle-Aquitaine

    Gare TER du futur : Pays de la Loire

    Train touristique : Grand Est

    Retrouvez le détail de ces prix dans le dernier numéro de Ville, Rail & Transports : ici.

  • L’industrie ferroviaire après le veto européen

    L’industrie ferroviaire après le veto européen

    Siemens et Alstom voulaient créer un champion européen du ferroviaire. La Commission européenne en a décidé autrement. Les questions auxquelles souhaitait répondre la naissance d’un grand groupe restent ouvertes. Comment l’industrie européenne peut-elle rester leader dans le ferroviaire ? Faut-il un grand champion pour le faire ? Comment l’Union peut-elle se défendre face à des concurrents agressifs… dont les marchés sont plus verrouillés que le sien ? Le salon ferroviaire Sifer, à Lille, a permis à VRT, grâce à l’appui d’experts, de formuler les questions qui s’imposent.

    Le 6 février dernier la Commission européenne a « interdit le projet d’acquisition d’Alstom par Siemens ». La concentration, expliquait-elle, aurait porté atteinte à la concurrence sur les marchés des systèmes de signalisation ferroviaire et des trains à très grande vitesse.

    Aussitôt signifié – parfois même avant qu’il ne le soit – le veto s’est attiré des réactions très vives, de milieux économiques et politiques, venues surtout d’Allemagne et de France. Tout le monde cependant n’était pas mécontent. Bombardier publiait un communiqué se félicitant de la décision.

    Après les réactions à chaud, on en est rapidement venu à mettre en cause les règles actuelles de la concurrence. Argument : la Commission a jugé selon un droit obsolète ; il nous faut revoir les règles du jeu dans une économie mondialisée. C’est l’un des sujets des prochaines élections européennes. Face aux inquiétudes croissantes, pour sortir de l’alternative entre le protectionnisme national et l’Europe ouvertement libérale, on entend de plus en plus, en France au moins, le thème, très « en même temps », d’une « Europe qui protège ».

    La récente visite du président chinois Xi Jinping en Italie et en France a mis en lumière la menace chinoise qui a plané sur le dossier Alstom-Siemens. Et la réunion Merkel, Macron, Juncker, Xi Jinping, mardi 26 mars à l’Elysée, a permis de poser la question de règles plus « fair » du commerce international.

    De fait, à l’occasion du projet de fusion Alstom-Siemens, en lui-même fort important, se posent des questions vitales pour l’Europe. Faut-il un champion européen du ferroviaire ? Comment cette industrie peut-elle rester leader dans le monde ? Quelle menace représente la concurrence chinoise ? De quelle façon faut-il changer les règles du jeu européennes pour mieux protéger l’Union, dans ce domaine et dans d’autres ?

    Ces sujets sont très sensibles. D’où un paradoxe. On a envie d’en savoir beaucoup. L’assistance nombreuse au colloque organisé par VRT lors du Sifer l’a montré. Et pourtant, les principaux intéressés, les grands industriels, préfèrent pour le moment garder le silence. Le temps de rebâtir une nouvelle stratégie ou d’œuvrer pour de nouvelles règles du jeu.

    Malgré ce contexte délicat, certains experts ont accepté de s’exprimer dans notre colloque. Ils ont fait œuvre utile. Leurs approches – différentes de par leurs compétences, leurs analyses ou leurs convictions – ont permis, dans ce débat de haute tenue, non pas d’apporter des réponses définitives aux sujets du moment, mais de mieux poser les questions. Et, si la décision de la Commission était par eux diversement appréciée, tous invitaient l’Europe à trouver les bonnes réponses aux nouveaux concurrents. En indiquant souvent les mêmes pistes pour ce faire.

    Ombre chinoise sur le marché mondial

    Jean-Pierre Audoux, délégué général de la Fédération des industries ferroviaires, a pour commencer planté le décor, en faisant une description synthétique et précise de l’industrie ferroviaire mondiale. On en rappellera les principales données. Un marché en forte croissance, passé de 103 milliards d’euros en 2004 à 163 milliards en 2016 (dont 113 milliards accessibles). Des secteurs particulièrement dynamiques : métros automatiques, +8,5 % par an ; signalisation, +5 % par an.

    Géographiquement, deux marchés dominent : la zone Asie-Pacifique (nouvel équipement) et l’Europe de l’Ouest (renouvellement).

    Et dans cette industrie, indéniablement, la première place est occupée par la Chine, avec le constructeur CRRC et ses 30 milliards d’euros de CA dont on parle beaucoup et qui occupe largement le premier rang mondial. Mais il faut aussi tenir compte de CRCC (88 milliards d’euros dans les infrastructures, quatrième rang mondial) ou de CRSC (4,2 milliards dans la signalisation, troisième rang mondial). Et le pays fait d’énormes efforts de R&D. Jean-Pierre Audoux le souligne : « Si les Européens grâce au programme Shift2Rail ont mutualisé une partie de leurs efforts de recherche, leur ambition financière se limite à un milliard d’euros pour 23 grandes entreprises et quelques dizaines de PME retenues sur les “open calls“. CRRC à lui seul consent en R&D 1,3 milliard d’euros par an – dont environ 250 millions d’euros de subventions de l’Etat : son programme annuel est supérieur d’un tiers à six ans de programme Shift2rail ! »

    Les acteurs diffèrent par la taille. De plus, souligne Jean-Pierre Audoux, « les grands leaders mondiaux n’ont pas le même profil ». Se côtoient des pure players, dont l’activité de construction de matériels et équipements ferroviaires est l’essentiel (Alstom, bien sûr, mais aussi CAF, Stadler, Railtech, Vossloh, Talgo… et CRRC), des filiales de conglomérats (Siemens, Thales, Hitachi, Rotem-Hyundai), ou des acteurs bisectoriels comme Knorr-Bremse, Bombardier.

    Aussi divers soient-ils, tous font du marketing, de la recherche et de l’innovation et cherchent « des domaines où ils vont faire des percées ». Digitalisation du réseau, train autonome, nouvelles technologies de propulsion, services, systèmes clés en mains, ingénierie financière… Qu’il s’agisse de mettre au point un train à batterie, un train hydrogène, ou l’utilisation de capteurs sur le réseau, cela ne se fait pas sans recherche et innovation. Or, remarque Jean-Pierre Audoux, « on n’est pas forcément capable de la faire tout seul et dans tous ces domaines ».

    Shift2Rail 2 est en préparation. Le délégué général de la FIF souhaite « une dimension intrinsèquement supérieure » par rapport au premier programme. Car, dit-il, « nous en avons grand besoin en Europe, au-delà de savoir qui s’allie avec qui ». Il faut mutualiser au niveau européen un maximum de la recherche et de l’innovation sur les programmes qui ont du sens pour l’avenir du mode ferroviaire. D’autant que ce mode n’est pas seul… Et que les autres modes de transport, à commencer par la route, ont plutôt pris de l’avance, ne serait-ce qu’en termes d’image. Le train de demain n’a pas le choix : il sera intelligent et écologique ou ne sera pas. A la FIF, on fait le pari qu’il le sera. Mais cela ne se fera pas tout seul…

    Certes, reconnaît Philippe Leguay, « le géant industriel mondial du ferroviaire est bien chinois ». Mais « la Chine est colossale, et 90 % du chiffre d’affaires de CRRC est fait en Chine. Les 10 % restant sont faits hors de Chine, mais pas en Europe. Si on enlève la Chine et son géant national, les deux premiers industriels sur le marché mondial sont européens, ce qui est rassurant pour l’avenir de l’Europe. Et ce sont Siemens et Alstom… » Aussi, juge-t-il, « c’est une excellente nouvelle que la Commission ait refusé ce qui n’était pas un mariage… mais le rachat d’Alstom par Siemens qui devenait propriétaire à 51 % ». Et qui allait mettre à mal « ce fleuron français quasi centenaire qui rapporte de l’argent à la France, fait rayonner le savoir-faire français et donc européen dans le monde. L’engagement de Siemens, c’était de maintenir l’emploi pendant quatre ans en France. Or, Alstom emploie 35 000 personnes, dont pas loin de 10 000 en France. Le risque maximum c’était 10 000 emplois perdus en France… Aurait-on alors sollicité l’Allemagne pour financer notre régime social et payer les chômeurs ? » Pour Philippe Leguay, la défense de l’industrie européenne, « passe par la défense de l’industrie française en France. Il n’y a pas aujourd’hui de menace réelle des Chinois en Europe ». Et, pour la suite, il y a « d’autres façons que cette fusion de se protéger efficacement de la Chine, en construisant des alliances ». Et en soutenant la recherche. Car, en Chine « le développement ferroviaire est une grande cause nationale. L’Etat est présent et il investit des milliards. Il faut faire la même chose en Europe, pour relever notamment les défis liés au digital à l’IA en mutualisant les efforts ».

    Jerôme Garcia, remarque, lui, que « l’industrie européenne reste assez éclatée, avec neuf champions qui, additionnés, arrivent à 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires ». Soit l’équivalent de CRRC. Et il ne faut pas s’étonner que tout ce qui vient de Chine soit colossal : « 1,4 milliard d’habitants à comparer à 500 millions d’Européens… on ne peut pas changer les données démographiques ». Plus significatifs, selon lui, sont « les budgets de développement que la Chine déploie, qui font qu’elle peut nous dépasser ». Et c’est là le problème, plus que la taille. Car, « en matière d’entreprise, personne n’a jamais pu prouver que si l’on est plus gros, on vit mieux et plus longtemps. On peut très bien être à deux milliards d’euros comme Stadler, être très heureux, et faire de très bons trains ».

    Ce n’est pas nier l’intérêt que peut présenter un grand groupe. Jérôme Garcia se souvient qu’il y a 25 ans, en 1995, « il y avait un très beau groupe, qui s’appelait Alcatel-Alsthom, qui faisait des télécoms, de l’énergie, du nucléaire des paquebots et des trains ». Pierre Suard, qui le présidait alors, « était convaincu que ce modèle de conglomérat permettrait à Alcatel-Alsthom de résister à Siemens, General Electric, Siemens ou Mitsubishi ». 25 ans plus tard, « ce groupe a été dépecé. Le rachat d’Alstom par Siemens, s’il avait eu lieu, était la dernière étape de sa disparition. »

    Face au danger chinois Alain Bullot dit, pour sa part, ne pas savoir « si la Chine est compétitive, car l’essentiel de l’activité se fait sur le marché chinois qui promet d’être gigantesque et qui est fermé. Mais je rappelle les salaires moyens : 10 000 euros par an en Chine ;38 000 euros en France ; 43 000 euros en Allemagne. C’est un tout autre sujet que la taille. »

    Mais, souligne-t-il « quand on sort de Chine, les choses sont différentes. Quand on va commencer à parler “local content“ c’est-à-dire de part produite sur le sol du client ou avec des partenaires locaux, lors d’une arrivée en Europe, cela ne se fera plus selon les mêmes règles du jeu que celles qui permettent aux Chinois de délivrer des produits aujourd’hui 30 % moins cher ».

    Certes, il y a un autre danger. « Hitachi, japonais, a mis la main sur un industriel ferroviaire italien et reconstruit une industrie britannique de façon tout à fait légale et “fair“. Or, il y a quelques années, on n’imaginait pas qu’une partie significative de l’industrie ferroviaire européenne serait japonaise. Il y a aujourd’hui un risque de survenance d’un acteur chinois en Europe, qui ferait l’acquisition d’un européen. L’acquisition de Skoda, heureusement, ne s’est pas faite. » Mais, remarque-t-il sans citer de nom, « il y a d’autres industriels qui sont en mauvaise posture. C’est un scénario possible et il faut qu’on s’y prépare ».

    Quant à toutes « les pleureuses » qui s’en prennent à la décision de la Commission, elles oublient que « la commissaire danoise n’a fait qu’appliquer le droit… que les gouvernements lui ont demandé d’appliquer ». La grande question qui se pose maintenant, « c’est comment on protège l’Europe d’un prédateur chinois qui viendrait faire l’acquisition d’une pépite industrielle pour devenir européen ».

    Enfin souligne-t-il, au grand export, « on ne dit pas : je vends des trains. On vend des systèmes qui répondent à des besoins. Il faut associer génie civil, signalisation, matériel, maintenance, mise au point d’une concession avec un exploitant sur 30 à 40 ans. La question, ce n’est pas d’être gros ou petit, c’est d’être manœuvrant et de proposer des alliances industrielles pertinentes. Or, à cette question, les Chinois apportent une réponse très simple. C’est : je finance mon client. Je modernise tout. J’amène des ouvriers, des ingénieurs chinois, tous très bons, et j’investis. J’endette mon client. Et quand mon client dit qu’il ne peut plus rembourser je prends possession des actifs. Voir l’acquisition du Port du Pirée. C’est ce modèle-là que nous allons avoir en face de nous dans certains pays ».

    Sur deux points, Jean-Pierre Audoux apporte des nuances et des compléments. Certes, reconnaît-il d’abord, « la commissaire a appliqué la loi ». Mais, pour lui, « le problème se pose au niveau de l’absence à Bruxelles d’une vision dynamique de la filière industrielle ». Et, ajoute-t-il, « si on dit : les Chinois ne sont pas en Europe et donc il n’y a pas de concurrence chinoise, on se trompe. Le problème c’est la concurrence dans le monde. Aux Etats-Unis, CRRC a remporté quasiment tous les marchés de métro. Le marché est mondial et il faut raisonner mondial ».

    Le second point, c’est le déséquilibre qui existe dans les législations. « On parle de screening, d’examen des investissements étrangers en Europe. En France, grâce à Arnaud Montebourg, on a mis en place un principe permettant de filtrer les investissements », rappelle-t-il. Mais il faut qu’il en aille de même dans tous les pays d’Europe, comme à l’échelle de l’Union.

    Les limites du modèle Airbus

    Pour Martial Bourquin, sénateur du Doubs, le refus de la fusion Alstom-Siemens « n’est pas seulement celui de la Commission européenne. Toutes les autorités de la concurrence ont été contre cette absorption d’Alstom par Siemens. Nous avons reçu au Sénat Isabelle de Silva, présidente de l’Autorité de la concurrence française, qui nous a dit que cette autorité avait émis un avis négatif. »

    « Il faut qu’Alstom, qui a un carnet de commandes de cinq ans et qui est désendetté, soit renforcé avec, pour commencer, des coopérations industrielles. Ce qui était prévu avec Siemens c’était uniquement un accord capitalistique. Nous avons besoin d’un accord industriel qui s’appuie sur des coopérations. » Martial Bourquin pense particulièrement à Thales, par exemple avec « la formation d’un GIE ou d’une filiale commune, pour renforcer Alstom dans la signalisation ». D’autre part, « pour consolider le capital très éclaté d’Alstom nous avons besoin d’une participation au capital de l’Etat ou de la Caisse des Dépôts et consignations ».

    Et, pour résister à la concurrence chinoise, il faut tout d’abord avoir des entreprises fortes, dans chaque nation. Face à cette concurrence, « l’exemple à suivre, c’est Airbus. Champion mondial qu’on a constitué mais pas en absorbant une autre société. On l’a fait avec deux Etats, deux entreprises et cela a été un succès mondial ».

    Conclusion : « Nous avons besoin d’un champion européen. La fusion-absorption Alstom Siemens était le contraire de ce qu’on doit faire. Ce qu’on doit faire, c’est un Airbus du ferroviaire… comme il nous faut faire des Airbus dans d’autres domaines. »

    Alors, le modèle Airbus ? Mais un vrai, et pas un simple slogan comme on a pu l’entendre ? L’idée est examinée… et tempérée par les intervenants.

    Un Airbus, dit Alain Bullot, « il y a des années et des années qu’on en parle… Je ne suis pas convaincu que le modèle soit absolument clonable. Là où le sénateur a raison, c’est qu’il s’agissait d’un modèle équilibré, avec des Etats accompagnant un projet industriel, franco-britannique pour commencer puis franco-germano-espagnol. Toujours avec un portage des Etats. Donc cela peut une bonne idée, mais si on le veut, faisons-le vraiment sur les mêmes bases qu’Airbus. Ce n’est pas du tout ce qui nous était proposé avec la cession d’Alstom à Siemens. »

    Mais il souligne la différence des secteurs. « En aéronautique, on vend des appareils. En ferroviaire, on vend des systèmes. En Afrique, par exemple, futur marché géant, on va vendre des solutions composées avec des acteurs locaux, combinant différents métiers : génie civil, ingénieries ferroviaires, exploitation et maintenance… Cela va au-delà d’un Airbus du ferroviaire, qui, lui, vendrait le matériel roulant, ou la signalisation. Le modèle Airbus a sa valeur, mais je pense qu’il est insuffisant pour assurer l’avenir du ferroviaire européen. »

    Philippe Leguay, lui, a « beaucoup de sympathie pour cette idée qui permet de développer, protéger, construire une industrie qui porte des valeurs européennes, et finance les régimes sociaux de l’Europe. Les divers pays de l’Europe ne vont pas aujourd’hui à la même vitesse, il y a besoin de définir des règles du jeu communes, capables de développer de l’industrie forte. Effectivement, il faut se protéger du géant chinois, et on voit bien que l’Europe est mal protégée au plan économique : il est scandaleux qu’Ansaldo ait pu tomber sous le joug des Japonais. Il faut que l’Europe se ressaisisse, et que son industrie reste la référence mondiale ». Les Chinois, selon lui, ne sont en fait « pas si bons que cela. Ils n’ont pas de produits d’excellence ». Certes, ils sont très présents en Afrique, « continent auquel très peu de pays s’intéressent, dans lequel il y a des besoins, mais pas beaucoup de moyens techniques. Les Chinois sont là plus forts que nous, parce qu’ils vendent des systèmes clés en mains, avec le financement. L’Europe doit être capable de faire de même, en créant une synergie totale de tous les savoir-faire des pays européens, y compris le financement, afin de les porter en dehors de l’Europe ».

    Face au thème de l’Airbus, Jérôme Garcia, se dit « un peu réservé pour plusieurs raisons. On a créé Airbus parce que développer un nouvel appareil, à l’époque l’A300, coûtait extrêmement cher. Ce n’est pas tout à fait le cas pour le développement d’un train. On a fait le “work-sharing“, on a découpé l’avion en morceaux et on a dit aux Anglais, vous ferez les ailes, etc. Soit dit en passant, la France s’en est bien tirée puisqu’elle a pris les parties les plus techniques. Ce n’était pas tout à fait égalitaire… d’autant plus que la France avait la responsabilité du système avion complet et des lignes d’assemblage. Même si par la suite cela s’est rééquilibré au profit des Allemands ».

    Le contexte est donc bien différent. Peut-être faut-il de grandes fusions dans le ferroviaire. Mais la réplique n’est pas seulement là : « On peut faire des acquisitions. Elles peuvent être défensives. Par exemple acquérir Skoda pour éviter que CRRC ne le fasse, et cela peut de toute façon être en soi une belle acquisition. Mais ce peut être aussi offensif, par exemple pour compléter la gamme. » Alstom, suggère-t-il « pourrait le faire sur les locomotives diesel ou sur des produits à voie métrique, où il n’est pas présent, alors qu’il y a soixante tramways à voie métrique en Europe et que la voie métrique est très répandue en Afrique et en Asie ».

    Surtout, estime-t-il, si l’on veut concurrencer CRRC, être gros ne suffira pas. « Et fusionner des acteurs qui ont des produits à prix élevés n’est pas ce qui permet de réaliser des produits à prix réduits. Maserati avec BMW, cela ne permet pas de contrer des voitures chinoises. Les Etats-Unis achètent des métros chinois parce qu’ils sont moins chers. » Il faut donc « réfléchir à la stratégie produit. Le Régiolis est un très beau train mais il ne peut être vendu partout dans le monde. On peut développer des produits plus simples, plus rustiques, plus compétitifs et de qualité, peut-être pas au niveau prix des Chinois mais qui permettront de faire pencher la balance dans les appels d’offres ».

    Autre point, c’est le nécessaire appui des Etats. On vend un système à un acteur public qui a besoin d’une réflexion sur ce qu’il faut faire : train, métro, tramway, qu’il faut accompagner en ingénierie, dans la construction de la voie et des dépôts, la maintenance, le matériel, la signalisation, l’exploitation, le conseil en certification. Cela requiert des acteurs multiples, parfois une dizaine. On peut faire confiance aux industriels, mais ça ne marche pas toujours. Que plusieurs ministères européens de l’Industrie coopèrent pour susciter les consortiums, pour assurer la cohérence de l’offre et apporter aussi le financement, c’est essentiel, pour l’Asie du Sud-Est ou le sous-continent indien, ou pour l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Amérique latine. En résumé, plus qu’un Airbus, autant penser à des acquisitions ciblées, à une stratégie produits, et à s’assurer l’appui des Etats.

    Jean-Pierre Audoux non plus, ne peut se satisfaire d’un copier-coller. « On peut tirer des enseignements d’Airbus », mais il n’y a pas de solution unique. Pour lui, l’impératif du jour est ailleurs. Il faut créer les conditions d’une concurrence équilibrée. Avoir des règles du jeu loyales sur le marché mondial.

    On parle par exemple, dit-il d’instaurer un seuil de valeur ajoutée exigible pour qu’une entreprise puisse répondre à des appels d’offres en Europe. Or, « dans des pays comme la Russie, les Etats-Unis, la Chine, les seuils exigibles de valeur ajoutée locale sont extrêmement élevés : 80 %, 90 %. En Europe, on discute de 50 % cela me gêne un peu. »

    Au-delà, l’idée d’un principe de réciprocité « semble gagner la majorité des pays européens, c’est une excellente chose. Créons les conditions pour que l’on ait un marché mondial. Introduisons des critères de responsabilité sociale et environnementale (RSE) dans les appels d’offres. Nous avons un défi mondial sur la recherche et innovation dans notre secteur, relevons-le, grâce à Shift2Rail 2 ».

    Demain, l’Afrique

    Si la concurrence chinoise n’est pas effective aujourd’hui en Europe, elle l’est sur des marchés tiers. Et, souligne Philippe Leguay, « le marché mûr où les besoins sont énormes, et où nous sommes très peu présents c’est l’Afrique. Ce marché grandit, a des besoins, a des moyens mais n’a pas le savoir-faire. Bel exemple de ce qu’on peut faire, le métro d’Abidjan. Les Coréens apportaient dans le projet initial le financement, le savoir-faire industriel, etc. La Côte d’Ivoire a consulté des ingénieries françaises, a eu aussi recours à une expertise de Keolis en exploitation, maintenance… On s’est rendu compte qu’on pouvait faire un projet moins cher de manière intégré, financé par la France, avec Bouygues, Alstom, Colas Rail, Keolis, et qui va coûter moins cher aux Africains ».

    L’Afrique, sujet cher à Alain Bullot. L’Afrique, « c’est 1,2 milliard d’habitants, dont 50 % sont urbanisés. Et ce sera 2,5 à 3 milliards en 2050, dont 65 % d’urbains ». Ce qui veut dire, que d’ici-là, « 700 millions d’Africains vont migrer vers les villes. Plus que la population européenne ». Et cela crée un énorme besoin d’équipement en réseaux. Or, si elle ne réagit pas plus et plus vite, l’Europe « risque de laisser l’Afrique aux Chinois et de perdre l’occasion d’être le partenaire qui aidera l’Afrique à se développer elle-même »

    Et la France a une responsabilité particulière. D’abord par l’histoire. Mais aussi parce que le Français sera (source OCDE) la quatrième langue dans le monde en 2050. Nous pouvons travailler naturellement d’égal à égal avec les Africains dont beaucoup de dirigeants ferroviaires se sont formés en France. Nous pouvons mobiliser les compétences des industriels, des exploitants, des outils… prêts à travailler en français avec leurs homologues. « C’est notre intérêt commun, c’est un destin français au sein de l’Europe, c’est un destin européen ».

    Quant aux produits plus simples que demande Jérôme Garcia, Alain Bullot abonde et se souvient : « Quand j’étais délégué général de Fer de France, j’ai surpris tout le monde en disant : le chemin de fer doit diviser ses coûts par deux d’ici à dix ans. Ce n’est pas une question de Chinois, c’est une question de concurrence : voiture, camion, véhicule autonome, ce qui nous renvoie à notre propre productivité du mode. » Ce n’est pas infaisable

    Le « frugal » n’est pas le seul moyen, mais il peut y contribuer : il cite pour exemple la « relation gare centrale – aéroport international de Kiev, qui vient d’être ouverte. Modèle de “juste nécessaire“ réalisé par les ukrainiens et un européen, le polonais Pesa : voie unique, autorails diesel modernes, mais simples. » Des tas de marché nécessitent « du ferroviaire qui ne coûte pas cher et qui rend le service. Il faut habiter aussi ce créneau. »

    Enfin dit-il, « il faut qu’on laisse les industriels faire leur boulot d’industriels. Il y a trop d’usines ferroviaires en Europe. Quand un industriel veut fermer une usine, on lui tombe dessus ; ce faisant, on lui achète un ticket de recul dans la compétition mondiale. Si on veut que les industriels créent de l’emploi, il faut qu’on les laisse adapter leurs outils ». Les Etats ont un rôle, non pas de se substituer aux industriels, mais de créer les conditions pour que les projets de coopération de filière soient efficaces. Et de créer des conditions de réciprocité sur le marché mondial. On n’a toujours pas de Buy European Act effectif. Il le faut. Il faut poser la question du contenu local.

    Alors, peut-on dire, comme l’avait il y a peu de temps déclaré Emmanuel Macron, que « le temps de la naïveté européenne est révolu » ? Jean-Pierre Audoux le souhaite. « L’affaire Alstom-Siemens a provoqué une onde de choc au niveau de l’Union européenne. Il y a eu un déclic. J’attends de voir comment cela va se traduire. On peut se défendre avec un Buy European Act. ».

    F. D.


    Ils nous ont fait profiter de leur expertise

    Jean-Pierre Audoux, délégué général de la FIF. Jean-Pierre Audoux a apporté en ouverture du colloque un éclairage sur l’état du marché mondial du ferroviaire. Et sur son évolution. Et a fait un zoom sur ce que représente la puissance ferroviaire chinoise.

    Philippe Leguay, directeur international des Systèmes de transport urbain de Keolis. Philippe Leguay est aussi le monsieur Métro automatique de l’UITP. Il a, à ce double titre, une expertise incomparable du marché de la signalisation dans le transport urbain. Et une très grande connaissance du marché international.

    Alain Bullot a la liberté de parole d’un consultant indépendant. Et, comme on l’a connu directeur du matériel de la SNCF et délégué général de Fer de France, il connaît les enjeux de l’industrie ferroviaire mondiale.

    Jérôme Garcia est président de la société Arterail. Arterail, fournisseur de services pour les exploitants de réseaux de transport et les opérateurs ferroviaires, est spécialisé dans l’optimisation du cycle de vie du matériel roulant. Jérôme Garcia, avant de franchir le pas et de devenir entrepreneur, a été consultant.

    Martial Bourquin, sénateur socialiste du Doubs, a été le rapporteur pour le Sénat de la mission d’information sur Alstom et la stratégie industrielle de la France. Retenu à Paris par les travaux parlementaires (la privatisation d’ADP, contre laquelle il bataille), Martial Bourquin s’est adressé à l’assistance au moyen d’une vidéo.


    Demain l’Inde ?

    Dans vingt ans, les Indiens, dont le mot d’ordre est « Make in India », seront-ils un, nouveau concurrent comme l’est aujourd’hui la Chine ?

    A cette question posée depuis la salle, Philippe Leguay répond : « Le marché indien est très différent du chinois. Et nous connaissons bien les deux. Keolis est présent en Chine, à Shanghai, en Inde, à Hyderabad. Les Indiens ont des ambitions, mais pas tout à fait la même motivation, pas les mêmes moyens financiers, pas la même capacité industrielle que la Chine. Donc un très grand marché, potentiel, qui n’a pas tout à fait les moyens de se payer tout ce dont les Indiens ont besoin mais marché sur le point d’exploser. Et qui sera beaucoup plus perméable que la Chine. »

    Et Jérôme Garcia tient à bien distinguer en Asie trois zones. « Une Asie fermée : Chine, Corée, Japon. Les trois pays ont leur industrie nationale et, quels que soient les traités de libre-échange, ils continueront à acheter chinois pour les Chinois, etc. Cette Asie compte 1,6 milliard d’habitants. Une Asie du Sud-Est, avec de très grandes agglomérations, qui peut trouver que le géant chinois est encombrant. Et le sous-continent indien, de 1,7 milliard d’habitants environ, vrai terrain de jeu pour l’industrie européenne mais aussi chinoise ou américaine. »


    Sept grandes idées à retenir du colloque

    On n’attribuera pas les sept idées qui suivent à tel ou tel de nos intervenants. On ne prétendra pas que chacun s’y reconnaît. Mais il nous semble que se sont dégagées lors du débat certaines idées-forces, dont il faudra tenir compte pour définir la stratégie industrielle de la France et de l’Europe. Et qui sortent du simplisme qu’on a observé au lendemain du veto.

    • L’effort de R&D chinois est colossal. Il faut pour y répondre en Europe un Shift2Rail 2 de très grande ambition.

    • Quelle que soit l’appréciation portée sur la décision de la Commission européenne, l’Europe doit se doter d’outils permettant de rééquilibrer les termes de l’échange ; Buy European Act, local content, normes RSE.

    • A côté d’efforts pour la R&D et pour l’innovation, il ne faut pas négliger des produits plus simples, pour disposer d’une gamme complète et résister à la concurrence qui se joue aussi sur les prix.

    • Que l’on se réjouisse de l’échec de la fusion ou qu’on le déplore, on voit bien que la constitution d’un grand groupe n’est en soi pas suffisante. La baisse des coûts est une question majeure.

    • Qu’on l’imagine présente, ou qu’on la voie encore lointaine, personne ne mésestime la concurrence chinoise. Mais la concurrence dans le ferroviaire est loin d’être la seule et n’est pas la plus dangereuse. La grande question, ce sont les autres modes qui en R&D comme en coûts font aujourd’hui la course en tête.

    Modèle Airbus, pourquoi pas. Mais attention au « copié-collé ». il s’agit ici non de vendre des appareils mais des systèmes. Ce qui suppose des alliances sur mesure, complexes, au-delà des métiers du ferroviaire.

    • Le grand terrain d’affrontement entre Chinois et Européens, avant l’Europe, pourrait bien être l’Afrique. Où les Européens, et notamment les Français à l’ouest, ont des atouts. Mais où les Chinois ont pris de l’avance…

  • Les Grands Prix des Régions 2019

    Les Grands Prix des Régions 2019

    Cette année encore Ville, Rail & Transports a scruté les meilleures initiatives des autorités organisatrices en matière de développement des transports collectifs régionaux pour établir son palmarès des Grand Prix des Régions.

    Neuf prix seront remis ce soir à Paris dans les catégories suivantes :

    • Grand Prix TER
    • Notoriété
    • Innovation
    • Service routier
    • Offre intermodale
    • Pôles d’échanges
    • Usagers
    • Gare TER du futur
    • Train touristique

    Retrouvez sur notre site dès 19h30 la liste des lauréats 2019 !

  • L’Occitanie en colère contre la SNCF

    L’Occitanie en colère contre la SNCF

    Un an après la signature avec la SNCF de la convention 2018-2025 d’exploitation des TER, la présidente de la région Occitanie a fait part de son mécontentement. Selon Carole Delga qui s’exprimait le 15 mai, à l’occasion d’une conférence de presse : « Il n’y a plus de conducteur dans le train SNCF, il y a une désorganisation. Les cheminots font de leur mieux, mais on ne leur donne pas les moyens d’apporter un bon service ».

    La présidence a égrené les chiffres : 14 % de trains en retard en 2018 (pour un objectif de 11 % maximum), soit 46 trains par jour et 15 000 trains par an ; 30 % sur la ligne Toulouse – Ariège en octobre et 31 % sur Narbonne – Nîmes en novembre, 4 000 trains supprimés, cinq TER par jour qui ne respectent pas la capacité d’emport prévue… Avec, de plus, un très mauvais taux de satisfaction sur l’information dans les gares de 34,5 %.

    « Comment fidéliser la clientèle dans ces conditions ? », s’est-elle interrogée, soulignant que l’Occitanie est avant-dernière au niveau national pour la ponctualité, malgré des investissements conséquents. Maigre consolation : les pénalités prévues par la convention pour ce « service pas à la hauteur » a permis d’offrir l’abonnement du mois de mars aux 70 000 abonné·e·s annuels. Un sondage CSA commandé par la région a mesuré que les trois axes d’amélioration demandés par les usager·e·s du TER étaient la fréquence des trains (58 %), leur ponctualité (57 %) et les tarifs (50 %).

    64 % des personnes interrogées dans ce sondage estiment que « La SNCF doit d’abord assurer une mission de service public et a un rôle important à jouer dans l’aménagement du territoire ». Pourtant, cette mission de service public n’est pas correctement réalisée, a estimé la présidente. « Les régions financent 92 % des travaux alors que le réseau est national et que nous n’avons aucun pouvoir de décision. Les factures enflent tous les 6 mois alors qu’on attend que les travaux soient réalisés », a-t-elle dénoncé. Pour les lignes Montréjeau – Luchon, Alès – Bessèges, Carcassonne – Limoux – Quillan, qui font partie des lignes prioritaires identifiées lors des États généraux du rail et de l’intermodalité, la région critique « des surcoûts exorbitants et des délais déraisonnables ».

    Pour faire face à la dégradation d’un réseau, dont 40 % sont menacés à courte échéance, Carole Delga a annoncé de nouveaux crédits pour la décision modificative du budget en juin permettant une intervention exceptionnelle de 75 millions d’euros pour réaliser des travaux d’urgence. « Dans le cadre du contrat dit “de performance” 2017-2026 avec l’État, SNCF réseau ne réalise plus d’opérations d’investissement d’entretien des lignes de desserte fine du territoire (dont fait partie une ligne comme Toulouse – Auch qui compte 10 000 usagers par jour) et se retourne vers la région afin de pallier ce désengagement, s’est alarmée la présidente. À l’échéance 2028, près de 1,4 milliard d’euros sera nécessaire pour préserver le réseau : seule, la région ne pourra pas assurer cette pérennité », a-t-elle encore indiqué.

    Catherine STERN

  • Sylvie Charles : « Si on ne se donne pas les moyens d’un report modal, on va droit dans le mur »

    Sylvie Charles : « Si on ne se donne pas les moyens d’un report modal, on va droit dans le mur »

    Fret SNCF reporte à 2021 son objectif de retour à la rentabilité opérationnelle, après une année 2018 plombée par les grèves. Digitalisation, nouvelle offre produit, optimisation des capacités, filialisation et recapitalisation : Sylvie Charles, directrice générale du pôle TFMM (Transports ferroviaires de marchandises et multimodal) au sein de SNCF Logistics, fait le point sur les leviers qui doivent conduire au redressement de Fret SNCF. La directrice générale dresse également le bilan des autres activités du pôle.

     

    VRT. En 2017, Fret SNCF avait connu une perte de 114 millions d’euros hors éléments non récurrents, ce qui n’était pas conforme à la marge de redressement prévue. Comment se porte aujourd’hui cette entité ?

    Sylvie Charles. En 2018, Fret SNCF a souffert comme toutes les entreprises ferroviaires des grèves menées lors de l’examen du texte sur la réforme ferroviaire. Le mouvement a notamment été très suivi par les agents de circulation de SNCF Réseau, en particulier dans des zones stratégiques pour nous comme les Hauts-de-France. Nous n’étions donc pas en mesure d’exercer pleinement notre activité, bien qu’il y ait eu un nombre limité de grévistes au sein même de Fret SNCF. Résultat : l’exercice se solde par une perte opérationnelle de plus de 170 millions d’euros, alors que le budget prévoyait une perte de 90 millions d’euros. L’essentiel de cet écart est imputable aux grèves, dont on estime l’impact à 70 millions d’euros. Nous évaluons par ailleurs le manque à gagner en termes de chiffre d’affaires à environ 110 millions d’euros.

    VRT. Etes-vous cependant en mesure de maintenir votre objectif de retour à la rentabilité opérationnelle en 2020 ?

    S. C. Nous confirmons évidemment notre objectif de retour à la rentabilité opérationnelle, mais pour 2021. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, on constate que les volumes perdus durant les mouvements sociaux ne sont pas encore tous revenus. Echaudées par la suspension de certaines lignes de production, même s’il n’y a pas eu d’arrêt total, les directions logistiques de certains grands groupes mondiaux ont demandé à leurs équipes européennes de conserver certains flux routiers pour se prémunir. D’autre part, nos cadres ont été mobilisés sur le terrain durant le conflit pour pouvoir préserver un maximum de trains, mais cela s’est fait au détriment de nos chantiers de productivité. Enfin, nous sommes toujours pénalisés par l’état des voies de services, essentielles pour notre activité. Les pouvoirs publics ont certes débloqué des ressources mais le gestionnaire d’infrastructures SNCF Réseau ne parvient pas aujourd’hui à impulser le rythme qui serait nécessaire pour répondre au besoin des entreprises ferroviaires et des chargeurs. L’allocation des sillons, si elle s’est améliorée, doit aussi gagner encore en efficacité.

    VRT. Année après année, les constats se
    ressemblent. Est-il encore réaliste d’y croire ?

    S. C. Nous restons résolument volontaristes car il est malgré tout évident qu’il y aura une pression croissante pour mettre en place en place en France et en Europe un système de transport plus respectueux de l’environnement. La raison est simple : les besoins en transports de marchandises vont augmenter de 30 % en Europe d’ici 2030. Si on s’en tient à la répartition modale actuelle, il y aura 80 millions de tonnes d’émissions de gaz carbonique en plus et un million de camions supplémentaires sur les routes, soit l’équivalent de toute la flotte allemande. Si on ne se donne pas les moyens d’un report modal, nous allons donc tous dans le mur. Il n’a pas d’alternative à la complémentarité rail/route : plus de rail sur la longue distance et du routier pour la distribution. En France, l’échec de l’écotaxe nous a fait prendre beaucoup de retard. Nous attendons des politiques de transport qu’elles garantissent un peu plus d’équité entre les modes. Cela étant rappelé, nous avons, nous acteurs du ferroviaire, aussi des leviers dans nos mains pour faire avancer le ferroviaire.

    VRT. Le dernier rapport annuel du groupe SNCF évoque en effet pour 2019 « la poursuite de l’optimisation des ressources via l’activation de cinq leviers de performance et par des économies sur les frais de structure ». De quoi s’agit-il ?

    S. C. Les entreprises ferroviaires ont déjà beaucoup évolué, et pour cela, l’ouverture à la concurrence a été une bonne chose. Mais il reste encore énormément à faire, car c’est une industrie dont certaines pratiques n’ont pas été remises en cause depuis des décennies. Le premier levier, qui n’est d’ailleurs pas spécifique à Fret SNCF, c’est donc l’innovation et notamment le digital. En 2018, grâce à un partenariat avec la société TraxEns, nous avons commencé à déployer en service commercial les essais de frein automatiques, après une phase d’expérimentation. Cela nous permet un gain de temps considérables. Autre innovation qui semble évidente mais ne l’était pas : nous sommes enfin en mesure d’informer en temps réel le client et surtout de lui donner une prévision de nouvel horaire d’arrivée en cas d’aléa, grâce aux algorithmes que nous avons développés.

    Notre deuxième levier concerne la gestion capacitaire, c’est-à-dire l’optimisation des capacités des trains en fonction des produits que l’on transporte. Nous avons totalement revu nos plans de transports pour garder des espaces disponibles facilement commercialisables. Cela permet à la fois d’optimiser les ressources et d’aller capter de nouveaux trafics. Nous avions 30 % du plan de transport en gestion capacitaire en 2018 et l’on doit passer à 60 % en 2019. Le troisième levier est d’ordre commercial, avec le lancement d’une offre de produit digne de ce nom lors du deuxième semestre de cette année. On va sortir de la trilogie train massif, wagon isolé, train du combiné.

    Notre plan d’action repose aussi sur une reprise en main progressive de la maintenance du matériel, jusqu’à présent sous-traitée. Il s’agit encore d’un projet, que nous souhaiterions déployer en 2020. De façon générale, nous voulons enfin, et c’est le cinquième levier, achever l’autonomisation de la structure en redéfinissant les prestations dont nous avons besoin de la part de SNCF, par exemple en matière d’informatique ou de ressources humaines.

    VRT. Est-ce un chemin qui vous conduit sur la voie de recapitalisation et de la filialisation ?

    S. C.  C’est une orientation qui a clairement été donnée par le Premier ministre en avril 2018. La direction générale y est totalement favorable, car Fret SNCF a besoin d’un cadre qui réponde mieux aux besoins de ses clients, qui colle à ses spécificités, par exemple en termes d’organisation du travail. Il s’agit de trouver de meilleurs équilibres à la fois pour l’activité et pour les personnels. Je constate d’ailleurs que les esprits ont mûri. En revanche, nous n’avons pas la maîtrise du calendrier puisque la recapitalisation suppose un accord entre l’Etat et la Commission européenne. Les discussions sont en cours. Les autorités françaises et la SNCF ont toujours été bons élèves en Europe, en publiant des comptes dissociés dès la fin des années 90. Les pertes du transport de marchandises – qui existaient avant l’ouverture à la concurrence – ont ainsi été tracées, ce qui est l’exception en Europe. Nous assumons aussi parfois le coût de services qui font l’objet de subventions ailleurs en Europe. En Belgique et en Autriche, par exemple, il y a un système d’aide au wagon isolé. J’ose espérer que tout cela ne nous pénalisera pas. En attendant l’issue des négociations, dans le cadre de la constitution du nouveau groupe public ferroviaire prévue par la réforme de 2018, une solution transitoire sera mise en œuvre à compter du 1er janvier 2020 en rattachant Fret SNCF à une autre entité.

    VRT. D’un point de vue plus opérationnel, sur quelles activités vous appuyez-vous pour mener à bien votre redressement ?

    S. C. Nous croyons beaucoup au potentiel du transport combiné, et dans ce domaine, nous nous réjouissons que la ministre des Transports, Elisabeth Borne, ait reconduit pour cinq ans le dispositif d’aide. Car pour convaincre les transporteurs, il est extrêmement important d’avoir de la visibilité à moyen terme. Nous misons aussi sur le développement de services de plus en plus intégrés avec les clients. Enfin, nous raisonnons sur une logique de corridors, qui nous permet d’être aujourd’hui bien positionnés sur l’artère nord-est, le sillon rhodanien ou encore sur l’axe nord – est/sud – ouest. Le potentiel s’étend d’ailleurs aux flux intra-européens, mais là encore, le ferroviaire souffre d’un système très daté avec des passages de frontières compliqués. Nous travaillons beaucoup avec les opérateurs historiques et les autres entreprises ferroviaires pour faire évoluer les choses qui sont de notre ressort.

    VRT. Comment se portent les autres activités du pôle Transports ferroviaires de marchandises et multimodal ?

    S. C. Elles constituent une partie importante du pôle puisqu’elles cumulent un chiffre d’affaires d’environ 800 millions d’euros, contre un petit milliard pour Fret SNCF. Elles génèrent d’autre part un Ebitda de l’ordre 40 millions d’euros. Les entités actives dans le fret ferroviaire en France ont bien évidemment été elles aussi touchées par les mouvements sociaux de 2018. C’est le cas de VFLI, qui a néanmoins terminé l’année dans le vert, ce qui montre sa robustesse. Naviland Cargo, opérateur de combiné maritime, parvient également à rester dans le vert et à faire son budget, aidé par l’offre Navitrucking qui a permis de limiter les dégâts. Le commissionnaire de transport ferroviaire Forwardis a en revanche connu des difficultés en France. Mais l’entité qui a le plus souffert est incontestablement VIIA. Alors que nous relancions la liaison Calais – Le Boulou interrompue en raison de la crise des migrants, les mouvements sociaux qui ont particulièrement impacté le Calaisis n’ont évidemment pas facilité les choses. Nous sommes néanmoins confiants, et nous nous réjouissons d’avoir par ailleurs pu lancer une nouvelle autoroute ferroviaire en fin d’année entre Calais et Orbassano. Là encore, pour le passage frontière franco-italien, les autorisations n’ont pas été simples à obtenir, mais nous sommes désormais habilités à transporter des matières dangereuses et des produits réfrigérés, ce qui va favoriser incontestablement la montée en puissance. Le réseau Captrain, enfin, poursuit sa croissance. Nous constatons une bonne reprise du développement en Allemagne, où nous sommes n° 2 avec 280 millions d’euros de chiffre d’affaires, évidemment loin derrière l’opérateur historique ! Nous sommes également n° 2 en Italie, et nous misons beaucoup sur Captrain España, constitué l’an dernier par la montée de notre participation dans Comsa Rail Transport à hauteur de 100 %. Nous visons notamment le marché entre la péninsule ibérique et le reste de l’Europe. La part du ferroviaire est aujourd’hui inférieure à 2 %, mais le potentiel est énorme.

    Propos recueillis par Anne Kerriou

  • LOM – Trainline s’inquiète d’un risque de distorsion de concurrence dans la distribution de billets

    LOM – Trainline s’inquiète d’un risque de distorsion de concurrence dans la distribution de billets

    Alors que la commission du développement du Développement durable et de l’Aménagement du territoire de l’Assemblée nationale commence, le 14 mai, à examiner le projet de loi d’orientation des mobilités (LOM) en auditionnant la ministre des Transports, Elisabeth Borne, le voyagiste en ligne Trainline monte au créneau.
    Audrey Detrie, directrice France et Benelux de Trainline, s’en explique à Ville, Rail & Transports.

     

    Ville, Rail & Transports. Pourquoi vous mobilisez-vous aujourd’hui ?

    Audrey Detrie. Nous attendons beaucoup de la LOM, qui est à nos yeux un texte structurant. On voit bien que la mobilité a énormément évolué ces dernières années, avec notamment l’explosion des trottinettes, du free-floating… De plus les frontières ont tendance à s’estomper. Aujourd’hui, les mobilités ont besoin d’un cadre, de régulation.

    Or, il reste encore beaucoup de choses à clarifier pour que la mobilité reste attractive pour les Français et les étrangers. Notre objectif est avant tout est que, demain, les gens prennent davantage le train. Il y a un vrai enjeu. L’examen de ce texte à l’Assemblée nationale représente donc un rendez vous à ne pas manquer.

     

    VRT. Quelles dispositions souhaitez-vous voir évoluer ?

    A. D. Deux articles nous intéressent plus particulièrement. D’abord l’article 11, qui va régir la distribution des billets. Il pose le principe d’un contrat entre le transporteur et le distributeur et indique que les conditions doivent être raisonnables, équitables, transparentes et proportionnées.

    Je m’en félicite car ces principes posent les conditions de base nécessaires à l’ouverture du marché ferroviaire. Mettre en place une distribution efficace permettra d’accéder à de nouveaux clients. C’est une des clés de la réussite.

    Mais il faut encore apporter une clarification sur le champ d’application du contrat. Aujourd’hui, le texte est écrit pour les Français. S’applique-t-il à la vente de titres à des voyageurs étrangers et des clients pourront-ils passer par des intégrateurs comme Trainline ?

    Seconde question très importante : le texte se limite plus ou moins aux services ferroviaires conventionnés c’est-à-dire aux TER. Or, quand on parle de mobilité, on ne se limite pas aux frontières régionales. Il nous semble important que le texte s’applique aussi à la longue distance.

    Si on ne prend pas en compte ces questions, il y aura plusieurs régimes qui pourraient s’appliquer en France pour la distribution de billets : un régime pour les TER, un régime propre à l’opérateur historique qui remonte à la décision de l’Autorité de la concurrence et qui l’oblige depuis 2009 à traiter de façon équitable les agences de voyages tierces, et enfin pas de régime du tout pour les nouveaux services. Ce n’est pas possible de ne pas inclure les services librement organisés. Nous demandons donc un élargissement du texte aux services ferroviaires librement organisés.

    De plus, un nouvel entrant n’aurait aucune obligation de traiter de façon équitable les distributeurs. Il pourrait décider de ne pas distribuer ses billets sur d’autres canaux de vente que le sien ou alors qu’une partie (par exemple il pourra proposer ses offres promotionnelles que sur ses propres canaux de vente). Ou encore il pourrait demander des commissions importantes aux distributeurs.

    Il faut que tout le monde joue sur le même terrain avec les mêmes règles.

     

    VRT. La situation actuelle avec la SNCF vous convient -elle ?

    A. D. Il y a encore des choses à améliorer. Quand la SNCF fait de la publicité pour le TGV inOui sur Paris – Bordeaux par exemple, elle indique que les billets peuvent être achetés sur le site Ouisncf et auprès des « autres agences agréées ». Trainline fait partie de ces agences agréées. Mais, de mon point de vue, ne pas citer le nom de Trainline est de la discrimination. Nous sommes certes concurrents de Ouisncf mais partenaires de la SNCF.

    De notre côté, quand Trainline lance une campagne de publicité, nous citons tous les opérateurs, SNCF, Thello, DB… Tout le monde ne sera pas forcément d’accord avec ce point de vue, mais on peut en débattre. Nous pourrions très bien saisir l’Arafer sur cette question puisque le projet de LOM donne compétence à l’Arafer sur les questions de distribution. L’Arafer permettra d’assurer une meilleure régulation.

     

    VRT. Sur quels autres points souhaitez-vous des évolutions ?

    A. D. Nous souhaiterions aussi être entendus sur l’article 9 relatif aux données.

    Aujourd’hui, nous avons un accord de gré à gré avec la SNCF pour avoir des données en temps réel, mais pas des données consolidées. Nous voudrions avoir accès aux données d’infrastructures et de retard statique et en temps réel pour pouvoir proposer de nouveaux services à nos clients. Si on y avait accès et si on avait le droit de les utiliser, on pourrait par exemple prévenir nos clients quand certains trains ont souvent du retard pour qu’ils prévoient un temps de correspondance suffisant.

    Ou encore, nous pourrions aussi, si nous disposions par exemple de données sur les gares, sur leurs aménagements… indiquer aux voyageurs combien de temps ils vont mettre pour aller d’un endroit à un autre, où se trouvent les toilettes…

    Nous ne cherchons pas à disposer des données personnelles des clients ni des données commerciales. Notre objectif est avant tout de proposer de nouveaux services et d’inciter à utiliser le train. Quand on sait que le taux de remplissage moyen est de 25 % sur les TER et de 65 % dans les TGV, on se dit qu’il y a de quoi faire…

    Propos recueillis par Marie-Hélène Poingt