Catégorie : Expertise mobilités & transports

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  • « Il va bien falloir trouver le moyen de financer les infrastructures »

    « Il va bien falloir trouver le moyen de financer les infrastructures »

    Par Louis Nègre, président de la Fédération des industries ferroviaires

     

    On avait déjà abandonné l’Ecotaxe, puis on a renoncé à la « redevance temporelle » concernant les poids lourds… C’était pourtant, comme la LKW Maut en Allemagne, une bonne façon de maîtriser la progression du transport routier et de financer l’entretien des infrastructures, routières ou autres. Aux yeux de Louis Nègre, président de la FIF, la mise en place d’une telle ressource stable est une nécessité.

     

    Pour lâcher du lest face à la colère des « gilets jaunes », le gouvernement a confirmé le report de la création d’une « redevance temporelle » concernant les poids lourds, comme avait été abandonnée l’écotaxe, pourtant adoptée à la quasi-unanimité en 2007, sous le quinquennat précédent.

    La Fédération des industries ferroviaires peut comprendre un repli tactique dans une conjoncture politique difficile. Elle demeure cependant convaincue que la question reviendra s’imposer dans l’actualité, comme un long chagrin de l’Ecotaxe que seule une issue positive permettra de soigner définitivement.

    De quoi s’agit-il ? De la révolution représentée par le développement exponentiel du transport routier de marchandises dans l’Union européenne depuis 50 ans. C’est un acquis de la croissance économique sur cette période et de la création du Marché unique européen. C’est aussi, revers de la médaille, un problème majeur en matière d’émission de GES et de particules ainsi que d’encombrement et parfois de sécurité sur certaines routes, et un facteur spécifique de dégradation des infrastructures trop souvent sous-estimé.

    La catastrophe du pont Morandi de Gênes, en Italie, doit en effet amener à réfléchir, en France comme dans le reste de l’Europe, à la « fatigue » accélérée des infrastructures résultant de ce développement du trafic poids lourds, qui n’a certainement pas été prise en compte au moment de leur conception dans l’immédiat après-guerre, et peut avoir des conséquences dramatiques lorsqu’il s’agit de ponts.

    Malgré le report modal voulu par la Commission européenne, le transport routier de marchandises a continué sa progression au détriment des autres modes.

    L’élargissement de l’UE aux nouveaux Etats membres de l’Est dans les années 2000 est venu accentuer la pression compétitive sur un secteur déjà très concurrentiel. Le « report modal » vertueux préconisé par la Commission européenne, de la route vers les modes de transport de marchandises moins polluants du rail et de la voie navigable, ne s’est pas produit. Bien au contraire, le transport routier de marchandises a continué sa progression au détriment des autres modes.

    A cela, il y a de multiples raisons, qui tiennent notamment à l’évolution de l’économie : recul de l’industrie lourde et complexité des chaînes de valeurs industrielles qui imposent des mouvements complexes dans des délais contraints. La force du transport routier, c’est sa souplesse, qui lui permet à l’évidence de mieux répondre à ces évolutions.

    La question aujourd’hui, c’est de se donner les moyens de réparer, quand nécessaire, et d’entretenir les infrastructures de transport existantes. C’est aussi de maîtriser la progression du transport routier de marchandises, en favorisant les modes alternatifs, et notamment le ferroviaire quand c’est économiquement justifié, c’est-à-dire sur les longues distances et le trafic massifié ou de pondéreux, voire sur le trafic de proximité (modèle short-liner).

    Pour cela, il faut lancer des signaux clairs : le premier d’entre eux doit être celui de la non-gratuité, au même titre que les péages ferroviaires, c’est-à-dire la tarification de la circulation des poids lourds (sans discrimination) sur le réseau routier national non concédé. Après l’abandon de la taxe poids lourds, la FIF soutient, à défaut de la redevance au kilomètre, l’idée de la « redevance temporelle » proposée par le ministère des Transports dans les premières versions de la loi d’orientation des mobilités (LOM).

    Le produit de cette redevance, à l’instar de la « LKW Maut » existant depuis plus de dix ans en Allemagne, devrait être affecté à l’entretien des infrastructures de transport, routières en premier lieu, mais aussi alternatives, et notamment ferroviaires. La LOM ouvre la voie à une telle affectation en reconnaissant les « externalités négatives occasionnées par le transport routier de marchandises… ».

    La création de cette redevance serait un signal destiné à modérer le recours à ce mode de transport. L’affectation de son produit permettrait de dégager année après année des recettes pérennes susceptibles de mettre le nécessaire effort financier imposé par la dégradation très largement reconnue des infrastructures de transport à l’abri des contraintes budgétaires conjoncturelles.

    L’industrie ferroviaire française, quant à elle, est tournée vers l’avenir et, confrontée à de nouveaux défis au niveau international, effectue sa mue vers le digital, pour le transport de passagers mais aussi de fret, avec le soutien du programme de recherche innovation européen Shift2Rail. Elle poursuit ses efforts vers une mobilité zéro carbone en développant les trains hydrogènes et hybrides, les batteries ainsi que la conduite autonome. La réforme du ferroviaire adoptée au printemps est un atout pour une relance de ce mode de transport. La mise en place de ressources stables pour le financement de l’entretien et la modernisation des infrastructures de transport est une nécessité.

  • Jusqu’où iront les métros automatiques ?

    Jusqu’où iront les métros automatiques ?

    Le développement des métros automatiques dans le monde connaît un sérieux coup d’accélérateur. Cela pourrait bénéficier aux entreprises françaises, leaders sur ce marché. Lors d’un débat organisé par Ville Rail & Transports le 21 novembre à la Maison de la RATP, industriels et opérateurs ont dessiné les nouvelles perspectives. Quels progrès doivent maintenant faire les automatismes pour répondre aux attentes ?

     

    « Le métro automatique a fêté ses 20 ans avec la ligne 14 », a rappelé Catherine Guillouard, en ouverture du colloque de VR&T, qui s’est tenu à la Maison de la RATP. La PDG de la RATP prédit une explosion de ce marché. Il pourrait être multiplié par trois d’ici 2025, profitant de l’implantation de nouvelles lignes mais aussi du renouvellement des anciennes. Pour promouvoir son offre de métro automatique, la RATP peut mettre en avant sa ligne 14, qui tourne à 85 secondes d’intervalle, transporte 83 millions de passagers par an et offre une qualité de service excellente. Mais l’entreprise mise aussi sur un savoir-faire qui lui permet d’automatiser une ligne tout en continuant de l’opérer. « Nous l’avons fait pour la 1, c’est en cours pour la 4 », rappelle Mme Guillouard. Dans le monde le groupe RATP exploite des métros automatiques ou semi-automatiques, parfois conjointement avec Transdev, à Mumbai ou à Séoul, parfois avec Keolis, pour le projet de Doha au Qatar. Parfois sans partenaire français, comme ce sera le cas à Riyad.

    En France l’entreprise travaille sur l’extension de lignes de métro, notamment de la ligne 14, pour doubler sa capacité d’emport et passer à un million de voyages/jour avec son extension au nord et au sud, ce qui en fera la ligne automatique la plus longue du monde. Et la RATP finalise l’automatisation du tronçon central du RER A. « Ce RER, c’est 1,2 million de passagers par jour. Son automatisation, réalisée à plus de 90 %, a déjà permis d’augmenter sa régularité de 3,7 points. Les travaux seront terminés d’ici la fin de l’année. Savoir automatiser tout en gérant l’exploitation est un savoir-faire rare », insiste Mme Guillouard. « Alors que le trafic ne cesse de croître – sur le RER A il a augmenté de 4 % en un an et certaines lignes de métro affichent une hausse de 2 à 3 % – automatiser a du sens, d’autant plus que la qualité de service d’un métro automatique est excellente, plaide-t-elle. Mais cela nécessite des investissements de centaines de millions d’euros, notamment pour installer les façades de quais, refaire les quais… »

    Sur ce marché prometteur, la présidente de la RATP invite la recherche universitaire à s’emparer du sujet et les professionnels à se rapprocher de la recherche. Et elle encourage la filière française à faire front commun face à la montée en puissance des Chinois. « Jusqu’à présent la RATP a su travailler avec Transdev et Keolis, nous voulons continuer, car dans la compétition mondiale, ce serait dommage qu’avec notre savoir-faire on se fasse “piquer“ des marchés par des gens qui n’amèneraient que peu d’emplois en France. » C’est dans cet état d’esprit, de confiance et d’échange au sein de la filière, qu’ont été tracées les perspectives nouvelles des automatismes par les intervenants.

    Le digital va offrir encore plus de performances

    Edouard Dumas, responsable du compte SNCF Réseau pour Siemens, rappelle que la technologie CBTC de Siemens était déployée dans de nombreuses villes, à la fois sur des lignes existantes, comme à New York, mais aussi sur des lignes nouvelles, comme dans le métro de Riyad où Siemens a un projet clés en main, incluant système de communication à bord des trains, portes palières et 74 rames de métro Inspiro.

    En France, Siemens est partenaire de la RATP pour la ligne 14. « Cette ligne, qui relie Saint-Lazare à Olympiades et transporte déjà 500 000 voyageurs par jour, ira demain de Pleyel à Orly, soit un triplement de la longueur de la ligne et un doublement du nombre de passagers, grâce à des trains qui passeront de six à huit voitures. Cette ligne, sans conducteur, est équipée depuis 20 ans du système CBTC Meteor : notre challenge est de la migrer en CBTC nouvelle génération en une nuit, sur les sections existantes », précise Edouard Dumas qui rappelle que pour la ligne 1, l’automatisation avait été réalisée par phases, certains trains circulant avec conducteurs, d’autres sans.

    A Paris également, Siemens déploiera le CBTC sur les lignes 15, 16 et 17 du Grand Paris Express « soit 185 trains et 200 km de ligne, avec 12 sections progressivement mises en service entre 2024 et 2030, et pour lesquelles nous aurons en charge la maintenance des équipements pendant 30 ans. Notre solution repose sur une architecture simplifiée permettant de réduire le coût de maintenance en intégrant l’enclenchement, ainsi que la logique de traction dans le CBTC. Nous allons développer des fonctions spécifiques, comme la décomposition des trains de travaux et leur recomposition automatique, permettant leur retour au dépôt à pleine vitesse ».

    Toujours à Paris, avec la SNCF cette fois-ci, dans le cadre du projet Eole d’extension du RER E vers l’ouest, Siemens est chargé de mettre en œuvre le CBTC Nexteo sur le futur tronçon central, en tunnel. « C’est un projet avec une transition dynamique, sans arrêt en entrée ou en sortie de tunnel. Nous aurons plusieurs systèmes d’enclenchements en interface à gérer. Ce sera la première fois que nous déploierons notre système CBTC dans un environnement ouvert, avec la possibilité d’une mixité de trafic. Nous allons déployer une supervision avec des algorithmes intelligents pour optimiser la régulation des trains suivant les priorités. Ce sera un outil puissant pour régler les conflits et prendre la bonne décision au bon moment. »

    Autre projet de Siemens, la ligne B de Rennes Métropole, clés en main avec le Cityval, destinée à être exploitée par Keolis. « Ce sera la première fois que l’on équipera le système Val avec un CBTC pour réduire la consommation d’énergie et apporter de la flexibilité et une plus grande modularité. Sur ce type de solution globale, il est possible d’offrir des services supplémentaires avec notre plateforme Railigent permettant de développer des stratégies de maintenance prédictive et d’aider aussi l’exploitant à mieux répondre aux besoins des passagers. Cette plateforme repose sur la collecte massive de données du matériel roulant, du CBTC, et des autres sous-systèmes comme l’enclenchement, les équipements en gare et d’autres données fournies par nos clients. Ces informations sont alors fréquemment remontées et stockées dans le cloud, puis analysées par une intelligence artificielle. Railigent est déjà déployé, ou en cours de déploiement, pour 60 clients dans 30 pays », précise Edouard Dumas qui conclut : « Depuis plus de 20 ans, le CBTC a démontré sa capacité à améliorer la performance d’un système avec ou sans conducteur. Grâce aux informations digitales, ce système offrira encore plus de fonctionnalités. »

    Le CBTC, c’est l’avenir

    « La France est pionnière et leader mondial pour les métros 100 % automatiques (sans conducteurs et sans personnel à bord) », rappelle Philippe Leguay, directeur international Transport ferroviaire urbain chez Keolis qui assure l’exploitation et la maintenance de matériel roulant et infrastructures de transport dans 16 pays et transporte 3,7 milliards de passagers. En 2018, il existait 63 lignes de métros 100 % automatiques (classées GoA4 par l’UITP), soit 1 003 km répartis dans 19 pays et 42 villes. « 45 % de ces lignes sont concentrées sur la France, la Corée et Singapour », précise Philippe Leguay qui constate que le développement du métro 100 % automatique connaît un fort développement depuis dix ans. « On a enregistré 200 % de lignes de métros 100 % automatiques supplémentaires et on devrait en compter 2 300 km de plus en 2025. 35 % de ces nouvelles lignes seront en Europe, mais la Chine s’y met. Aujourd’hui, un quart des villes ayant un métro ont au moins un métro 100 % automatique, ce qui représente 7 % des métros du monde. Le potentiel de développement est énorme. Le Grand Paris Express, avec ses 200 km de lignes 100 % automatiques, fera de Paris la référence dans ce domaine. » Aujourd’hui, Keolis est impliqué dans 160 km de lignes 100 % automatiques en CBTC. « Nous sommes à Rennes, à Doha (en partenariat avec la RATP), et nous sommes présents aussi dans des projets de transformation de lignes à Lille, Lyon et Londres. Les projets de Doha et de Lyon intègrent la fonction d’accouplement et désaccouplement automatiques, pour permettre d’alterner trains courts et longs en fonction du trafic. » Pour Philippe Leguay, le métro 100 % automatique à technique CBTC, « c’est l’avenir, que ce soit en matière de sécurité, pour sa qualité de service, mais aussi en raison de ses coûts réduits de Capex et d’Opex. Cette technologie permet d’aller jusqu’à 60 secondes de fréquence et de réaliser un gain de capacité grâce à la croissance de la vitesse commerciale et à la réduction des intervalles ». Pour améliorer encore les performances du métro automatique, le directeur de Keolis attend « des outils de contrôles et de gestion plus performants et une meilleure qualité pour pouvoir ajuster la vitesse des trains et dérouler des tables horaires en situation dégradée ». Le dirigeant de Keolis souhaite aussi que l’on recoure plus largement aux fonctionnalités techniques d’attelage automatique de trains courts. « Sur la ligne B à Lyon et la ligne 15 à Paris, si on réduit la taille des trains aux heures creuses, on peut réduire de 30 % les km.voiture par an, gagner 30 % sur le coût de maintenance et 25 % sur le coût de l’énergie de traction. » Enfin, Keolis voudrait des ateliers de maintenance automatisés en conduite automatique sans conducteur, comme le métro mis en service à Shanghai par Keolis en mars 2018, « pour offrir plus de confort et une meilleure sécurité de travail ».

    De nombreuses pistes d’amélioration

    « La technologie CBTC a été choisie pour près de 200 projets de métro dans le monde », a comptabilisé Claude Andlauer, responsable de l’Ingénierie des systèmes du transport ferroviaire à la RATP. « Elle a donc prouvé sa pertinence, mais il reste encore des zones de progrès à atteindre : parce qu’on exploite dans des conditions de trafic de plus en plus tendues, et que notre expérience en matière de CBTC a démontré qu’il reste encore des faiblesses dans son architecture. Il existe des domaines non couverts par les solutions du marché, des opportunités technologiques à exploiter et des nouvelles tendances de mobilité à prendre en compte. Sur le registre des conditions d’exploitation de plus en plus tendues, les facteurs d’amélioration inscrits dans nos cahiers des charges tournent principalement autour de l’amélioration de la résilience des systèmes. Car même s’il est remarquablement fiable, les défaillances du système peuvent être lourdes de conséquences, notamment avec l’amplification médiatique à l’heure des réseaux sociaux. »

    Sur la ligne 14 par exemple, qui desservira Orly, il est prévu qu’en cas de problème majeur affectant une partie de l’infrastructure, le système offre la possibilité de « by-passer » la zone en défaut pour éviter la rupture de service. « Nous avons aussi besoin d’optimiser la performance aux conditions réelles d’exploitation, car pour le métro, le cadencement à la table horaire, même à l’intervalle, est trop rigide. » Claude Andlauer espère aussi un renforcement de la robustesse des solutions du marché. « Le CBTC reste encore trop adhérent à son environnement, ses interfaces avec la voie, l’énergie, le matériel roulant… Or, avec un système prévu pour durer plus de 30 ans, il est incontournable que cet environnement puisse évoluer. Enfin, ce type d’architecture digitale, bâtie autour d’un SI est par nature vulnérable aux cybermenaces. Il faut s’en protéger. » Le responsable RATP alerte aussi sur le cycle de vie du système lorsque bâti avec des composants standards du commerce, dont l’obsolescence programmée limite sa pérennité alors même que le CBTC n’est pas particulièrement conçu pour faciliter son propre renouvellement. Au chapitre des nécessaires évolutions, certains domaines restent aujourd’hui non couverts. « La technologie CBTC, conçue originellement pour l’urbain dense, n’est pas particulièrement adaptée en suburbain avec des sections en branches à plus faible trafic, pour lesquelles consentir l’investissement nécessaire au passage en CBTC est discutable. De même, pour les modes légers comme le tramway qui va gagner en automatisme, mais limité à certaines zones et certaines fonctionnalités, pour lesquelles cette technologie est peu candidate. »

    Revenant sur le thème de la standardisation, le constat est aussi sévère : « Il n’existe pas de standard d’interopérabilité pour son exploitation, alors qu’il existe un vrai besoin de pouvoir basculer des trains d’une ligne à l’autre. Aujourd’hui on ne peut le faire si on n’a pas le même système sur toutes les lignes. Pour les opérations de modernisation de type brown field, il manque une gradation des modes d’exploitation du système qui en faciliterait le phasage sans avoir à enclencher simultanément toutes les disciplines, une réponse technique multi-GOA offrirait plus de souplesse. Et il manque aussi une compatibilité multistandard pour permettre une migration douce entre ancien et nouveau système. » Claude Andlauer estime enfin que le CBTC pourrait tirer profit des innovations technologiques du véhicule autonome, avec la fusion de capteurs, les nouveaux modes d’assistance à la conduite, l’évolution du paradigme de démonstration de la sécurité, etc. Et que concernant le Maas et le transport à la demande, le CBTC a sa valeur ajoutée à apporter. « Voilà la perception, vue d’un opérateur, des marges de progrès pouvant amener l’industrie à entretenir son avance technologique face à la mondialisation de cette technologie » conclut le responsable RATP.

    Concurrence avec le véhicule autonome

    Jérôme Lefebvre, directeur du projet Nexteo à la SNCF, rappelle que ce projet est né à la fois d’un constat et d’une opportunité. Le constat c’est la saturation des lignes de RER en Ile-de-France. « Sur l’axe est – ouest, le RER A est la ligne ferroviaire la plus fréquentée d’Europe. Le prolongement d’Eole vers l’ouest, et l’équipement du tronçon central de cette ligne avec Nexteo, permettra progressivement entre 2022 et 2024 de désaturer le RER A. Sur l’axe nord – sud, ce sont les RER B et D, qui ont vu leur trafic voyageurs augmenter d’année en année, qui sont aujourd’hui saturés. Eole et les lignes B et D représentent 1,8 million de voyageurs par jour, soit un tiers de la totalité du trafic voyageurs de la SNCF ». L’opportunité, c’est le renouvellement des matériels roulants, qui permettra d’y greffer un système CBTC1 analogue à celui déployé sur les métros automatiques. « L’objectif est d’augmenter la capacité, de passer de 16 à 22 trains à l’heure sur Eole avec la possibilité d’aller jusqu’à 28. » Sur le tunnel Châtelet – Gare-du-Nord, que se partagent les lignes B et D, « il faut se rapprocher des 32 trains par heure nominaux, alors qu’aujourd’hui on en est entre 28 ou 29 trains par heure », précise Jérôme Lefebvre. « Entre Villeneuve-Saint-Georges et Gare-de-Lyon, on veut augmenter le débit du RER D de quatre trains par heure avec Nexteo. Il s’agit à la fois d’améliorer la capacité, la qualité de service, la ponctualité, mais aussi la résilience du système de transport. Nexteo va permettre de revenir à la normale plus rapidement par rapport à la situation actuelle. »

    Quand le directeur de Nexteo regarde ce qui se fait en ERTMS, il précise : « Quand nous avons fait le choix du CBTC pour Eole, c’était la seule technologie qui pouvait permettre d’atteindre la performance attendue et c’est toujours le cas aujourd’hui. Notre challenge c’est de faire prendre la greffe d’une technologie, mature dans l’urbain, sur un environnement ferroviaire ouvert et partagé, sur du ferroviaire lourd, et de le faire sur des lignes exploitées. La technologie CBTC offre la capacité de gérer la mixité des circulations, lors de la migration du parc (les nouvelles rames équipées de Nexteo remplacent progressivement les anciennes), mais aussi en situation perturbée, par exemple pour sortir une rame en panne sans paralyser le trafic. En cas d’incident sur les voies directes, le report d’autres circulations sur les voies RER est aussi possible avec Nexteo grâce à sa capacité à gérer un trafic mixte. La compatibilité avec l’ERTMS est fondamentale. Les nouveaux matériels roulants sauront gérer les dialogues entre les équipements embarqués de Nexteo et ceux de l’ERTMS », précise Jérôme Lefebvre qui ajoute : « Nexteo nous amène aussi à nous réinterroger sur les modes de régulation. Dans les outils modernes de supervision du trafic que nous allons mettre en place en Ile-de-France, un algorithme va combiner la logique d’intervalle sur les tronçons centraux des lignes RER et les logiques d’horaire en périphérie. »

    Jérôme Lefebvre évoque – sujet crucial – la compétition qui se joue avec la voiture autonome pour la ressource radio. « Nous avons besoin d’une capacité dans le spectre radio que nous ne sommes pas les seuls à vouloir utiliser. Nous avons des discussions vives au niveau européen pour partager les fréquences radio. Nous avons pour voisins dans le spectre radioélectrique les systèmes ITS2-route qui travaillent sur le véhicule routier intelligent voire autonome. Avec cette concurrence pour la fréquence radio, ce qui se joue c’est la bataille entre l’automobile et le ferroviaire à l’heure de la transformation numérique. A nous, SNCF et RATP, de pousser nos pions ensemble pour défendre nos intérêts. »

    Poursuivre la recherche pour continuer à s’améliorer

    Dominique Roux, directeur Systèmes de Systra (ingénierie leader dans le domaine des métros), rappelle les éléments fondamentaux qui ont conduit au développement rapide des métros automatiques dans le monde.

    La première raison (fondamentale) réside dans l’accroissement rapide de la population. En 2011, la population urbaine a atteint pour la première fois 50 % de la population mondiale. En 2050, les statistiques indiquent que cette part atteindra 70 %. Il en ressort des besoins croissants en mobilité – et Dominique Roux indique que « le transport par mode métro répond parfaitement à ce besoin, en offrant des capacités allant jusqu’à 70 000 personnes par heure et par direction ! »

    La deuxième raison réside dans les performances apportées par les métros automatiques : le responsable de Systra indique que : « Les intervalles entre trains sont abaissés à 85 secondes, les cadencements atteignent plus de 40 trains par heure et les taux de disponibilité vont jusqu’à 99,99 % ; ce qui confère au métro automatique une très haute qualité de service au passager. »

    La troisième raison réside dans l’amélioration du coût global de possession. Ainsi, Dominique Roux souligne que le coût d’investissement (Capex) d’un métro automatique est sensiblement plus élevé (+12 %) que celui d’un métro traditionnel. Mais les coûts d’exploitation (Opex) eux, deviennent significativement inférieurs (les gains pouvant aller de 30 % à 40 % par rapport au métro traditionnel).

    La quatrième raison réside dans le vieillissement des réseaux existants qui, lorsqu’ils sont renouvelés, s’accompagne très fréquemment d’une automatisation des lignes. Sur ce segment des rénovations de ligne, Dominique Roux explique que l’on voit apparaître de plus en plus de nouveaux types de « migrations ».

    Sur les réseaux urbains : ce sont des migrations de type GoA4 vers GoA4 où l’on doit gérer l’upgrade d’un système automatique existant vers un nouveau système automatique. On peut citer ici : Lausanne, Lille, Lyon… Sur les réseaux périurbains, l’accroissement de la taille des villes amène à faire se rejoindre l’urbain et le périurbain – et c’est ainsi que des systèmes ayant des contraintes très diverses se retrouvent au sein de projets très complexes comme Nexteo, Crossrail…

    Enfin, sur le sujet des véhicules autonomes, Dominique Roux partage les avancées déjà réalisées par Systra – et l’application dans le domaine des transports guidés. Il souligne la porosité des pratiques observée de plus en plus entre les différents modes de transport (dans notre cas, entre le véhicule autonome et le métro automatique). Ces partages de pratique sont source d’innovation et nous tournent vers l’avenir.

    Valérie Chrzavzez

  • Ile-de-France : comment réussir l’ouverture à la concurrence

    Ile-de-France : comment réussir l’ouverture à la concurrence

    Les transports en Ile-de-France vont progressivement s’ouvrir à la concurrence. Les bus, les Transiliens, les RER… sans oublier les nouvelles lignes. Pour prendre la mesure du bouleversement à venir, le Club VR&T, en ouverture de sa cérémonie de remise des Grands Prix de la région capitale le 2 octobre, recevait les opérateurs historiques et leurs challengers.

     

    L’ouverture à la concurrence s’annonce comme un bouleversement du paysage des transports en Ile-de-France dont on a du mal à prendre la mesure. « Le sujet est complexe et de nombreuses incertitudes demeurent », annonce d’ailleurs Jean-Sébastien Barrault, président de l’association Optile. A commencer par le calendrier. La loi ferroviaire de décembre 2009 prévoyait une ouverture à la concurrence en Ile-de-France pour les bus et les cars en décembre 2024. Mais, fin novembre 2016, le Conseil d’Etat rendait un avis considérant qu’il fallait y soumettre les bus dès que possible et que les opérateurs d’Optile avaient de fait accepté d’être mis en concurrence dès la fin de la même année. « Personne n’avait envisagé cette échéance », assure M. Barrault. La date a été reportée au 31 décembre 2020, mais l’ensemble des opérateurs regroupés dans Optile ont contesté cette décision devant le tribunal administratif qui rendra sa décision début 2019. « Si nous n’obtenions pas gain de cause, il faudra se préparer. Ce qui est difficile sans connaître le périmètre des réseaux », déplore M. Barrault. On sait qu’il y en aura une quarantaine.
    Surtout, pour M. Barrault, avant d’ouvrir le réseau à la concurrence, il convient de régler l’aspect social. Notamment le transfert de personnel. « La CCNTR [Convention collective nationale des transports routiers, NDLR] n’a pas un caractère obligatoire pour les salariés et ne s’appliquera pas de manière efficiente le jour où la concurrence sera mise en place. Le transfert de personnel doit être résolu par la loi, plaide le président d’Optile. Régler ce point est un préalable. Car si la perte d’un réseau se traduit par des licenciements, il y a un risque pour la continuité du service public. »

    Christophe Boissier, directeur adjoint France de Transdev conteste aussi la date retenue. « Nous ne dénions pas la mise en concurrence, mais voulons qu’elle soit juste et équitable. Pourquoi les opérateurs historiques auraient-ils jusqu’à 2024 pour s’y préparer, alors que les autres devraient le faire quatre ans auparavant ? » Pour lui, il faut aussi profiter de l’occasion pour redessiner les lignes du réseau. Transdev souhaite donc la mise en place d’un phasage des appels d’offres. « Toute la concurrence ne pourra pas démarrer au 1er janvier 2025. Le bus en Ile-de-France c’est 25 000 conducteurs et 10 000 véhicules, rappelle-t-il. Si l’on veut que le voyageur sorte gagnant de la mise en concurrence, le prérequis, c’est que les choses se passent bien pour les transferts de personnel, que cela se fasse paisiblement », ajoute le directeur de Transdev qui souligne aussi la nécessité de réorganiser au préalable les dépôts. « Il y a aujourd’hui 70 entreprises différentes qui interviennent sur les réseaux de bus avec des organisations différentes, dans des dépôts différents. On va passer de 140 à 39 périmètres, il va falloir bien caler la réaffectation des dépôts afin d’arriver à une amélioration du service. » Enfin, Christophe Boissier insiste sur l’importance de disposer de cahiers des charges ouverts, « laissant la possibilité de proposer des choses novatrices, engageantes en matière de qualité de service ».

    Comme le rappelle Philippe Martin, directeur général adjoint Transport et Maintenance de la RATP, RATP Dev s’est aussi engagé dans le recours. « La concurrence, nous la pratiquons depuis 2009 pour les nouvelles lignes avec RATP Dev, nous sommes prêts. Mais il faut définir des règles du jeu équitables pour tous les opérateurs afin d’améliorer le service client et d’assurer une continuité du service en sécurisant l’avenir du personnel, comme cela a été fait pour le ferroviaire », justifie-t-il. Ce qui passe aussi par la définition d’un cadre social territorialisé, concernant la zone historique où la RATP pourrait perdre des marchés. « Il faut un transfert automatique des personnels qui leur offre des garanties, un sac à dos social ou la portabilité des droits, comme conserver l’accès à la caisse de retraite ou aux centres de soins », plaide-t-il.

    Tout bien pesé, Keolis s’est retiré du recours. Youenn Dupuis directeur général du groupe en charge de l’Ile-de-France explique : « La concurrence, c’est notre métier. Cela marche ailleurs, il n’y a pas de raison que cela ne se passe pas de la même façon en Ile-de-France. » Keolis voit dans la mise en concurrence une opportunité d’améliorer la performance économique. Ce qui tombe bien, puisque l’exploitation du Grand Paris Express demandera de trouver un milliard supplémentaire. « On peut faire appel à l’usager, aux contribuables ou à la collectivité, mais on peut aussi activer le levier gain de performance », propose M. Dupuis qui voit aussi, dans le redécoupage des réseaux préalable à la concurrence, une occasion de recomposer des bassins pour coller aux nouvelles cartes intercommunales.

    Les bus sont loin d’être le seul dossier. Les trains vont eux aussi s’ouvrir et Alain Krakovitch, directeur général Transilien et du pôle Mobilités du quotidien à la SNCF, rappelle les échéances franciliennes : « En matière de concurrence, à la SNCF les choses sont calées : ouverture en 2023 pour les trains hors RER, 2025 pour le RER E, 2033 pour les C et D, 2039 pour les A et B », qui, rappelons-le, sont exploités en commun avec la RATP. « La mise en place de la concurrence permettra à nos clients, les autorités organisatrices, d’avoir le choix, car aujourd’hui elles n’en ont pas d’autre que la SNCF, ce qui n’est pas sain », reconnaît M. Krakovitch. La SNCF affiche la sérénité, voyant dans la concurrence un levier de transformation qui devrait lui permettre d’améliorer sa compétitivité. « Notre objectif est qu’à partir de 2023 nous soyons choisis par Ile-de-France Mobilités. Pour cela il faudra avoir changé sur la qualité de service, la robustesse, proposer des informations voyageurs et savoir évoluer sur un réseau qui sera en travaux pour de nombreuses années. Nous voulons être jugés sur notre capacité à mettre en place de nouvelles offres, comme nous l’avons fait à Saint-Lazare, à lancer des projets comme Eole, la nouvelle ligne de la SNCF, ou encore à proposer des trams-trains. »
    En attendant l’échéance, la SNCF travaille à améliorer ses frais de structure, à être plus compétitive, à faire évoluer ses compétences, et pour répondre à des questions comme la gestion des flux des foules dans les gares, a créé la Mass Transit Academy. Mais M. Krakovitch précise : « La différence avec la mise en concurrence des bus, c’est que nos investissements ont été très importants. Il faut traiter la question des biens réglés sur nos fonds propres, alors que nous pourrions perdre un marché. »
    Surtout, il prévient : « Le ferroviaire en mass transit ne fonctionnera en France que s’il y a relation proche entre transporteur, gare et train. Dans les pays d’Asie qui affichent 99,9 % de régularité, les systèmes sont intégrés. Il serait intéressant de s’en inspirer. Or, pour le Grand Paris Express, on a séparé le transporteur et l’infrastructure. Cela pose le problème des portes palières. Font-elles partie des infrastructures ou du mobile ? Qui les gère ? Dans le monde entier les métros automatiques sont gérés dans une seule main. La gestion des foules nécessite la collaboration entre les trois composantes que sont transporteurs, réseau et gares. Alors que l’automatisme va s’imposer aussi dans le ferroviaire lourd, je redis l’importance de mettre en place dès le départ un lien fort entre les trois opérateurs que sont les voies, les gares, les trains ; si on veut que la mise en concurrence se traduise par un progrès… et pas par une complexification des relations. »
    M. Boissier abonde : « Dans le métro automatique, il faut éviter de dissocier la maintenance et l’exploitation, car le rôle principal de l’exploitation est de préparer les opérations de maintenance de nuit et de les faire réaliser pour pouvoir redémarrer le matin. Séparer ces taches serait un non-sens, créerait des transferts de responsabilité, des discussions et aurait des effets sur la régularité du service. » Youenn Dupuis confirme : « Il faut un haut niveau d’intégration pour les métros automatiques. C’est ce qui fait leur performance et leur sécurité. Sans cela on crée un système qui comporte des risques de surcoûts, de délais et de sécurité. On ne va pas refaire la loi du Grand Paris Express qui a créé un système unique au monde, mais il faut faire en sorte que le gestionnaire s’occupe des grands travaux, de la maintenance patrimoniale et pas du quotidien. Une porte palière bloquée par une canette de soda doit dépendre de l’exploitant. »

    Alors qu’on lui demande de conclure, le directeur de Keolis IDF déclare : « Avec l’ouverture à la concurrence, on est engagé pour 20 ans dans une transformation profonde pour remodeler les systèmes de transport en les faisant coller aux bassins de vie. Il faut en profiter pour faire un saut qualitatif en matière de performance et d’innovation afin de donner à l’Ile-de-France la place qu’elle mérite. Dans le combat entre métropoles, c’est un levier pour permettre à Paris d’être au top de la compétition mondiale. Keolis se prépare à ce défi motivant avec grand enthousiasme, avec l’expertise de la SNCF. » Christophe Boissier enchaîne : « Nous sommes à la veille d’une grande aventure. Comme l’ouverture à la concurrence sera phasée, il y aura plusieurs étapes, nous allons apprendre et évoluer. Il faut réussir les appels d’offres et être la hauteur des enjeux et de la croissance, mais cela ne doit pas faire oublier les transformations qui se passent en même temps : les modifications de lignes, les lignes nouvelles, le plan 1 000 bus qui se déploie, la préparation des JO… » Jean-Sébastien Barrault ajoute : « Tous les opérateurs acceptent la concurrence. Il y a un consensus sur ce que cela peut apporter, mais pour réussir cette mise en concurrence, il faut connaître les règles du jeu, et il est malheureux qu’à fin 2018 il y ait toujours une incertitude sur ce qui se passera fin 2020. » Le mot de la fin revient à Philippe Martin, qui malgré les incertitudes qui demeurent, aborde la mutation à venir avec sérénité. « Nous avons l’avantage de bénéficier à la fois de la culture technicienne du réseau de la RATP et de la souplesse et de l’agilité de RATP Dev. On va utiliser les avantages des uns et des autres pour relever ce défi. »

    Valérie Chrzavzez-Flunkert

  • « Un Hyperloop avec des bifurcations de ligne me paraît irréalisable »

    « Un Hyperloop avec des bifurcations de ligne me paraît irréalisable »

    Pierre-Louis Rochet, ancien PDG de Systra et de SNCF International, ancien président du conseil de surveillance de Siemens Transport France, qui a lu la tribune de François Lacôte, approuve chaudement cette analyse et la complète même dans le développement qui suit.

     

    Je fais suite à cet excellent article de François Lacôte intitulé Hyperloop : « Une formidable escroquerie technico-intellectuelle »Je partage bien entendu tout ce qu’a écrit François Lacôte, et je suis comme lui stupéfait de voir ce qui peut être annoncé par les sociétés diverses prétendant avoir des projets Hyperloop, pour attirer des investisseurs crédules et faire rêver « les inconditionnels de l’innovation pour l’innovation » ! Souvent je me crois obligé de faire des commentaires sur ces annonces que l’on découvre sur ces réseaux dits « sociaux », même sur LinkedIn, et je m’attire des commentaires sur mon pessimisme supposé. C’est assez renversant de lire par exemple parfois qu’un engin sur « coussin d’air » circulera dans un tube « sous vide », alors que l’on sait comme le dit François Lacôte que la technique sustentation/guidage magnétique existe depuis longtemps et peut être utilisée !

    J’ai eu la chance de connaître de près le projet et les premiers pas de l’Aérotrain, puis de voir de près sur le site de tests de l’Emsland le Transrapid de Siemens, et également le Maglev japonais sur la Yamanashi line. J’ai posé quelques questions précises à des sociétés comme Hyperloop One, bien entendu restées sans réponse pour les problèmes délicats !

    Mais je rajouterais une brique de plus à l’ensemble des commentaires de François Lacôte : certaines sociétés Hyperloop affichent sans état d’âme des projets de réseaux, donc avec des gares intermédiaires et des bifurcations de lignes (par exemple Hyperloop One pour Kansas City – Columbia – Saint-Louis). Donc il faudra imaginer une possibilité « d’aiguillage » pour changer de voie et prendre une voie déviée (ce qui serait aussi nécessaire pour une ligne simple à double voie pour pallier un problème de panne et changer de voie ?). Or c’est un problème d’exploitation qui a obéré fortement les projets d’Aérotrain et de Maglev : j’ai vu de près le monstrueux système installé sur la piste de l’Emsland pour le Transrapid, et j’ai pour ma part du mal à imaginer ce que serait celui d’un Hyperloop qui aurait à quitter la voie Kansas City – Saint-Louis pour desservir la gare de Columbia : avoir le vide dans les deux sorties du branchement ? Avec en plus le problème de la vitesse de franchissement qui ralentirait l’engin, donc obérerait le débit de la ligne, déjà pas brillant, avec quel rayon de courbure possible, etc. Beaucoup de problèmes à résoudre qui, à ma connaissance, n’ont pas encore été traités ! (l’Aérotrain pouvait être retourné au bout de sa ligne sur son coussin d’air mais au repos !). Et pourtant Hyperloop One annonce une exploitation en 2020, Hyperloop TT en 2019 !

    Je sais qu’Elon Musk a remarquablement réussi avec ses fusées Falcon 9 au premier étage réutilisable, et qu’il produit des voitures assez fantastiques même s’il n’est plus déficitaire seulement depuis ce trimestre. Mais je crois qu’il a bien fait de laisser d’autres développer ce concept d’Hyperloop ! On verra le 10 décembre si une autre de ses réalisations fonctionne, avec la mise en service par sa Boring Company d’un système de transport de voitures sous Los Angeles, pour « décongestionner les rues » du trafic automobile, alors qu’apparemment ce système aura, s’il fonctionne, un débit extraordinairement faible, et j’oserais dire ridicule face aux enjeux (descente des voitures par ascenseur pour reposer sur un berceau se déplaçant ensuite à grande vitesse dans le tube, sur deux rails semble-t-il ?).

    A suivre…

  • Les nouvelles batailles de Keolis

    Les nouvelles batailles de Keolis

    Le secteur du transport public connaît de multiples métamorphoses : croissance urbaine, ouverture de nouveaux marchés, nouvelles concurrences, arrivée de technologies nouvelles, spectre des Gafa… Face à ce constat, Jean-Pierre Farandou, PDG de Keolis, invité du Club VR&T, a expliqué comment il comptait assurer l’avenir de son groupe.

     

    Jean-Pierre Farandou dresse l’état des lieux. Le secteur des transports publics est confronté à l’arrivée de nouveaux concurrents. Uber s’intéresse au transport collectif et se positionne comme un opérateur de transport public. L’entreprise américaine a signé un accord avec l’agglomération de Nice pour assurer des transports collectifs dans les quartiers mal desservis par les bus et lève des fonds auprès d’acteurs puissants pour se développer. Toyota a ainsi investi 500 millions d’euros dans Uber. De son côté, le constructeur Daimler a racheté une entreprise de VTC pour, lui aussi, mettre un pied dans le transport partagé. Les Gafa s’intéressent également au secteur. Google a passé des accords avec Renault-Nissan-Mitsubishi pour équiper leurs véhicules avec ses applications. La frontière entre transports publics et privés s’estompe. Pour proposer de nouveaux moyens de transport, l’imagination est sans limite, on voit apparaître des solutions de plus en plus originales, comme des taxis drones déjà testés en Chine. En matière d’énergie, les choses bougent aussi. La loi énergétique commence à produire ses effets. Certaines agglomérations prévoient d’acheter des équipements 100 % propres, et des gouvernements veulent interdire le diesel, à l’horizon 2025 pour la Norvège, 2030 pour la Suède. Et le premier train à hydrogène a circulé en Basse-Saxe, en Allemagne.

    Jean-Pierre Farandou évoque ensuite l’histoire de la mobilité. Rappelant qu’on est passé d’un XIXe siècle où le train dominait en utilisant la vapeur, pour arriver à l’émergence de la voiture individuelle roulant au pétrole au XXe siècle. Siècle au cours duquel débutent l’automatisme industriel et l’informatique et où en termes sociétaux régnaient l’individualisme, la liberté et le plaisir. Au XXIe siècle, la révolution de la mobilité s’accélère. La première décennie est marquée par l’arrivée du mass transit, la création de métros partout dans le monde pour répondre à l’urbanisation, puis sont arrivés les métros automatiques et la voiture partagée sous forme d’autopartage, de covoiturage ou de VTC. Sur les dix premières années de ce siècle, on a assisté à l’essor de l’électronique et du digital. Nous entamons une nouvelle révolution, où les modes de transport se multiplient, où l’on parle de modes doux et où le développement de la voiture partagée s’accélère. Pour le PDG de Keolis, la métropolisation en cours nécessite qu’on aide les gens à se déplacer, mais il constate qu’on n’a pas encore traité les problèmes de transport en commun en zones rurales. « Si l’un des enjeux des transports est de répondre à la métropolisation et à la construction de mégapoles, il ne faut pas oublier les territoires déshérités », prévient-il. Ces dernières années, on a aussi assisté à l’arrivée des algorithmes, de la data, du digital et des nouvelles technologies. Avec ces progrès se pose la question de la place de l’Homme. La robotisation, après avoir supprimé des postes d’ouvriers, va-t-elle substituer des machines aux métiers du savoir ? En matière d’énergie deux écoles s’affrontent. Pour l’une, la rareté va devenir un problème et on se déplacera moins, tandis que l’autre a confiance dans la capacité de trouver de nouvelles sources d’énergie abondantes.

    Face à cette situation, Jean-Pierre Farandou s’interroge sur la façon dont il peut anticiper et éviter de subir. « Sur le mass transit nous avons la capacité de transporter plus de monde de manière fiable. Keolis est un des leaders mondiaux du métro automatique. On peut décliner le mass transit sur le RER ou le tramway où nous sommes leader mondial. Le BHNS, nous savons faire aussi. Mais nous sommes aussi capables de proposer des services innovants. Pour la voiture partagée, comme nous n’avons pas la puissance des Gafa, nous sommes partis tôt, en mode pionnier. Nous avons pris une participation dans les navettes autonomes Navya pour comprendre, apprendre, et nous opérons un service de navettes à Lyon, dans le quartier de la Confluence. Nous avons aussi des expérimentations en cours à la Défense, dans un environnement piéton, à Las Vegas où notre navette circule en voie ouverte, au milieu des voitures, en Australie, en Angleterre, au Québec… Partant du principe que les véhicules autonomes seront plus pertinents s’ils sont partagés, ce qui nécessite d’utiliser des algorithmes pour optimiser leurs déplacements, Keolis a pris une participation dans une start-up israélo-américaine, VIA. Nous sommes leur partenaire en France et en Australie. Nous apprenons le métier de la voiture partagée… » Et, reconnaît-il « pas toujours avec succès » : il revient sur l’expérimentation de véhicules partagés lancée à Paris avec LeCab, une autre start-up partenaire avec laquelle Keolis proposait du VTC partagé à cinq euros la course. Pour être à l’équilibre, il aurait fallu avoir plus de deux personnes à bord. Mais, malgré la montée en puissance du service, Keolis n’est pas parvenu au point mort et a décidé de suspendre ce service qui lui coûtait cher.

    En matière d’énergie, Keolis s’intéresse à l’électricité sous toutes ses formes, mais aussi au GNV et au biogaz qui réconcilie énergie et écologie. « Dans les agglomérations qui se dotent de centrales de méthanisation, on peut faire circuler les transports avec du carburant issu des déchets, cela permet de mettre en place une économie circulaire et d’être moins dépendants des importations énergétiques. » L’hydrogène intéresse aussi l’entreprise qui suit de près la mission trains à hydrogène du député Benoît Simian. Concernant le digital, Keolis, conscient que l’attractivité des transports publics passe par un accès simple et facile aux réseaux pour les clients, a développé la solution « plan-book-ticket », pour acheter des titres de transport, s’informer, valider. Mais le service le plus innovant lancé par l’entreprise, c’est l’open payment mis en place à Dijon. Dans le tramway, il suffit de passer sa carte bancaire devant le valideur pour payer son titre de transport. Le service connaît déjà un grand succès et a conquis 35 % de voyageurs supplémentaires.

    L’opposition des transporteurs classiques aux Gafa/Uber commence à être connue. Mais, remarque le PDG de Keolis, les autorités organisatrices semblent la regarder de loin, alors qu’elles ont toutes les raisons, elles aussi, de se méfier des Gafa. « S’ils rentrent dans les territoires, dans cinq ans, ils connaîtront mieux les transports et les priveront de la connaissance des déplacements, met-il en garde. Les Gafa sont des monstres technologiques très puissants. Selon qui va gagner, l’avenir de Keolis ne sera pas le même. Si les Gafa gagnent, il y a du souci à se faire. Il nous restera les métros. Aussi espère-t-on que les autorités organisatrices résisteront et que les valeurs humanistes prévaudront. On se battra contre des approches mécaniques et froides de l’organisation du monde », assure M. Farandou qui regrette aussi qu’on ne défende pas assez l’apport des transports publics dans notre société. « On oppose nouveau monde porteur de modernité et de progrès et ancien monde, supposé lourd, et coûteux. Mais à l’étranger, on envie nos transports collectifs. On offre un service de grande qualité, il faut le dire. Le mass transit, on ne peut pas s’en passer. Uber ne peut pas le remplacer et serait de toute façon plus coûteux que les transports publics » note-t-il avant d’ajouter : « Il faut faire la promotion de nos activités en termes de qualité de service, d’emplois offerts. Des emplois mieux protégés et avec davantage de protection sociale que ce qu’Uber propose. De plus, à l’export, il y a peu de secteurs où trois des quatre premières entreprises mondiales sont françaises. Et ces entreprises entraînent toute une filière, tout un écosystème qui bénéficie du fait que nous sommes en pointe. Il faut le dire, valoriser nos métiers et ce que nous apportons. »

    Interrogé sur la façon dont Keolis s’est développé et entend continuer à le faire, le PDG détaille : « Au départ nous avons exploité notre savoir-faire français pour gagner des marchés à l’étranger, puis nous sommes arrivés à une phase où l’international nous a permis de nous développer à l’international. La troisième phase pourra être de gagner des marchés en France en important ce qu’on aura appris à l’international. » Pour les années à venir, Keolis prévoit de se renforcer dans les territoires où il est présent : les Etats-Unis, le Canada, l’Europe du Nord, la Chine, l’Inde, ou encore l’Afrique de l’Ouest où Keolis a des projets, à Dakar et à Abidjan. « Le continent africain ayant une démographie galopante, il est important d’y avoir une référence, une expérience pour pouvoir ensuite aller sur d’autres villes », précise le dirigeant qui veut développer le mass transit partout où c’est possible. Et donc en Chine.  « Nous avons eu la chance de rencontrer le président du métro de Shanghai au moment où il avait besoin de métro automatique et cherchait un partenaire. On s’est choisi, et on a créé ensemble une joint-venture pour réaliser des lignes de métro automatique et de tramway. Etre en Chine, nous ouvre un potentiel énorme. Le grand Shanghai a un projet de 1 000 km de tram. Nous sommes bien positionnés pour en obtenir quelques-uns et nous servir de cette expérience pour gagner des marchés sur les zones d’influence chinoises, en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud. »

    En France, Keolis va saisir l’opportunité offerte par la fin du monopole de la RATP pour tenter de croître en Ile-de-France. L’opérateur de transport s’intéresse aussi aux petites villes. « Il faut s’occuper des 40 % de la population qui vivent en zone rurale. Keolis a l’ambition de le faire, en proposant de mutualiser les transports qui y existent déjà. L’une des clés de la solution, c’est le partage. On pousse le concept d’agréger les lignes régulières de cars, de transports scolaires en l’ouvrant à d’autres, en développant le covoiturage, voire en partageant les transports sanitaires effectués en véhicules sanitaires légers… Si on met en commun la capacité de transport existante, on a déjà quelque chose de mieux en matière de transport collectif pour pas trop cher. Améliorer les transports dans ces zones fait partie de notre métier. »

    D’ailleurs Keolis se définit comme un pionnier, militant de la mobilité publique, à même de répondre aux besoins de vivre dans un monde meilleur.

    Interrogé sur la gratuité des transports, le PDG de Keolis s’y dit clairement opposé. « Les transports ont besoin de recettes. Les ventes de billets représentent 15 à 20 millions d’euros pour une ville moyenne et jusqu’à trois milliards pour Paris. Si ce n’est pas l’usager qui paye, c’est le contribuable. » Il constate que certaines villes ont mis en place la gratuité en utilisant le versement transport, et critique : « C’est un peu scier la branche sur laquelle on est assis. Le Medef ne paye pas le VT pour qu’on offre la gratuité, mais pour donner les moyens d’investir. » Le risque étant de voir le VT remis en cause, alors qu’il représente sept milliards sur les 21 dont les transports collectifs ont besoin. En période de précampagne électorale des municipales il met en garde : « Il y a un risque de démagogie à proposer les transports gratuits. »

    Que pense M. Farandou de la loi LOM ? « Elle nous inquiète concernant l’ouverture des données. Ce n’est pas les transmettre aux start-up qui nous gêne, mais ce qu’en feraient les Gafa qui les récupéreraient gratuitement… alors que les produire nous coûte de l’argent. Si tel était le cas, les Gafa risquent de nous reléguer au rôle de production du service, alors qu’on a investi pour offrir des solutions digitales. Il faut une régulation de l’accès à la donnée, sans quoi des centaines de millions d’investissements pourraient être saccagés par l’arrivée de nouveaux entrants qui auront la vie facilitée par cette ouverture. Nous nous sommes battus pour faire entrer la notion de propriété intellectuelle dans la loi Lemaire. Si on n’arrive pas à se protéger, on n’investira plus, ou seulement dans les pays où les données seront protégées. » Mais le dirigeant de Keolis apprécie que cette même loi prévoie que toute partie de territoire soit rattachée à une autorité organisatrice. « C’est une bonne chose, car il n’y a pas de transport public intelligent sans AO, sans élus pour les organiser. Dans le cas contraire, ce serait le monde de la jungle où seul l’intérêt privé prévaudrait. »

    Keolis qui était peu présent dans le rail a gagné en crédibilité en remportant l’important marché du ferroviaire au pays de Galles. « Nous avions quelques opérations en Allemagne, aux Pays-Bas et à Boston. Mais sur le marché britannique, nous étions minoritaires sur nos franchises et insuffisamment reconnu. C’est pourquoi nous nous sommes alliés avec Amey pour gagner DLR, le métro aérien de l’est de Londres, puis le tram de Manchester avant de remporter le plus gros contrat de notre histoire : l’exploitation, la maintenance et la rénovation de la totalité du réseau ferroviaire du pays de Galles. » Un marché de six milliards répartis sur 15 ans. « Cela nous permet de changer de dimension et de nous renforcer à la fois au Royaume-Uni et dans le ferroviaire », prévoit le patron de Keolis.

    Valérie Chrzavzez-Flunkert

  • « Nous sommes vigoureusement opposés à une vignette sur les autocars »

    « Nous sommes vigoureusement opposés à une vignette sur les autocars »

    Interview de Jean-Sébastien Barrault, président de la FNTV

    Le congrès de la Fédération nationale des transports de voyageurs se tient le 14 novembre à Paris. Jean-Sébastien Barrault, président de la FNTV, fait le point pour VR&T sur les grands sujets qui inquiètent les transporteurs. Parmi eux, la crainte d’une application de la vignette poids lourd aux autocars, la grande difficulté de recruter des conducteurs ou l’équilibre économique des cars Macron.

     

    Ville, Rail & Transports. Trois ans après la libéralisation du transport par autocars, quel bilan tirez-vous des cars Macron ?

    Jean-Sébastien Barrault. Les autocars Macron ont pris leur place parmi les différentes offres de transport en France, à côté du train, de l’avion ou des modes de mobilité partagée. C’est un véritable succès populaire. Depuis la loi Macron de 2015, ils ont transporté en tout 18 millions de personnes. Et une part très significative de ces personnes, de l’ordre de 17 %, n’aurait jamais voyagé sans eux.

    Ils représentent, de plus, près de 2 500 emplois, non délocalisables par définition.

    Enfin, ils ont fortement contribué à revaloriser le mode autocar. Il était souvent vu comme un mode low cost à faible qualité de service. Ils ont montré que c’est un mode compétitif financièrement, et attractif en termes de qualité de service, de confort pour le voyageur.

    VR&T. Donc un bilan extrêmement positif ?

    J.-S. B. Avec néanmoins une très forte inquiétude. Tous les opérateurs et les sous-traitants perdent de l’argent. Un mode n’est viable que s’il atteint son équilibre économique. Ces déficits importants sont dus aux prix de vente insuffisants, à la concurrence très forte entre opérateurs et avec d’autres modes. L’offre ferroviaire Ouigo, notamment, leur fait une forte concurrence.

    Je dois avouer que je suis assez préoccupé par toutes les mesures fiscales qu’entend prendre le gouvernement sur notre secteur et qui vont encore alourdir la balance économique des autocars Macron, à une époque où, au contraire, il faudrait réfléchir aux mesures pour les sauver.

    VR&T. A quelles mesures pensez-vous?

    J.-S. B.Nous avons des frais de péage colossaux. Nous avions appelé de nos vœux avant la loi une réflexion avec les sociétés concessionnaires des réseaux autoroutiers, qui ont vu dans les autocars Macron un effet d‘aubaine pour augmenter leurs recettes. Nous avions espéré des mesures d’accompagnement. C’est le moment de se remettre autour de la table. Il faut une vraie réflexion sur la fiscalité du mode autocar.

    VR&T. Les régions sont devenues vos autorités organisatrices, les appels d’offres changent de taille. Cela ne fragilise-t-il pas les PME face aux grands groupes ?

    J.-S. B. Il faut tout faire pour que les PME puissent exister demain. Elles représentent une formidable richesse. Or, elles vont avoir de grands challenges à relever dans les années qui viennent.

    Parmi ceux-ci, il y a effectivement des contrats avec les grandes régions et des appels d’offres qui, on l’imagine, peuvent être plus grands. Il y a aussi des investissements très lourds pour la transition écologique, alors même qu’on manque de visibilité sur les choix technologiques. De plus des connaissances de plus en plus fortes sont requises pour faire face à la transition numérique. C’est le rôle d’une fédération comme la FNTV d’accompagner les PME.

    VR&T. Comment remplissez-vous ce rôle ?

    J.-S. B. Nous poursuivons des travaux avec Régions de France sur la contractualisation. L’année dernière, nous avions présenté des travaux sur la transition énergétique dans le monde de l’autocar qui méritent d’être actualisés. En matière numérique, nous avons créé une nouvelle structure, FNTV Nouvelles mobilités, qui a vocation à accueillir tous les nouveaux acteurs de la mobilité. Ces acteurs font peur, mais je pense qu’on est plus fort en travaillant avec eux au sein de notre fédération plutôt qu’en les regardant de l’extérieur sans les connaître.

    VR&T. On a parfois l’impression que les grands groupes rachètent les PME. Est-ce le cas ?

    J.-S. B.  Au sein de notre fédération, la part des PME et des grands groupes n’a pas évolué de manière significative depuis des années. Les PME représentent toujours 55 % des entreprises de Transport routier de voyageurs, et les grands groupes 45 %. Des PME se vendent à des groupes, des PME se vendent à d’autres PME, de nouveaux acteurs apparaissent. Et l’on voit apparaître de « grosses PME ». Les entreprises sont obligées d’atteindre une taille critique et de se diversifier pour ne pas être dépendantes d’une seule région.

    VR&T. Autres grands sujets pour lecongrès
    de la FNTV ?

    J.-S. B. Pour nous, c’est le congrès des transitions, du fait de tous les changements que l’on observe dans notre secteur. La Loi d’orientation des mobilités va avoir une part importante. Et l’on essaiera de parler de ce qui n’est pas dans la LOM et qu’on aurait aimé y trouver. Un accompagnement de la transition technologique, environnementale. On avait eu des garanties qu’on bénéficierait d’un suramortissement pour les véhicules à zéro émission, étendu à tous les types de véhicules, gaz, électrique hydrogène et allongé dans la durée. Aujourd’hui, cela ne figure pas dans la LOM.

    On parlera des plateformes numériques. On souhaiterait qu’il y ait dans la LOM un dispositif d’encadrement des plateformes qu’on voit apparaître, afin que les clients aient la garantie que ces entreprises travaillent avec des transporteurs qui respectent la réglementation, et que ces plateformes aient les mêmes contraintes que ces entreprises. On parlera de contractualisation. Le président de Régions de France, Hervé Morin, sera présent pour présenter les travaux que j’évoquais sur les modes de contractualisation. Et on parlera de deux sujets qui sont nos préoccupations majeures. 

    VR&T. Lesquels ?

    J.-S. B. Le premier, ce sont les mesures fiscales et les charges supplémentaires. Nous sommes vigoureusement opposés à la mise en place d’une taxe poids lourd qui s’appliquerait aussi aux autocars. Ce serait méconnaître les vertus écologiques de l’autocar. Et méconnaître l’équilibre économique de nos entreprises. Une vignette poids lourd pesant sur l’autocar fragiliserait considérablement des entreprises dont les marges sont déjà très faibles.

    On parlera également du CICE qui va être fiscalisé à partir de 2019. C’est important dans les comptes des entreprises. On parlera aussi du financement des formations obligatoires. Il y a des enjeux de sécurité et il est normal qu’il y ait des formations obligatoires. Mais ces formations vont être directement financées par les entreprises de plus de 50 salariés qui ne pourront plus se faire rembourser. Ceci va alourdir considérablement le coût du transport.

    VR&T. Quel est le deuxième sujet de préoccupation ?

    J.-S. B. L’emploi et le recrutement. Nos entreprises ne trouvent plus de conducteurs. Il faut un véritable plan pour résoudre ce problème, dans lequel chacun des acteurs prendrait ses responsabilités : le gouvernement, les organisations patronales, les organisations salariales. On y prendrait des engagements, pour lever des barrières à l’entrée, pour rendre le secteur plus attractif, pour faire des campagnes de communication sur les besoins du secteur. Nous tirons la sonnette d’alarme. Le secteur est menacé à moyen terme si on ne traite pas ce problème. Nous souhaitons une vraie réflexion sur l’âge du permis de conduire. On ne peut pas aujourd’hui devenir conducteur avant 21 ans : c’est trop tard. On souhaiterait aussi une réflexion sur les indices de nos contrats. L’indice sur le coût de la masse salariale est extrêmement large et ne tient pas compte spécifiquement de notre secteur. Ce qui ne nous permet pas de travailler sur ce problème de l’attractivité de notre secteur.

    Propos recueillis par François Dumont

     

  • « Il est évident que Keolis souhaiterait racheter la Saemes »

    « Il est évident que Keolis souhaiterait racheter la Saemes »

    Interview d’Alain Devès, directeur général de la Saemes.

    Alain Devès, directeur général de la Saemes (Société anonyme d’économie mixte d’exploitation du stationnement de la Ville de Paris) dresse le bilan de sa société et dévoile sa stratégie sur le marché convoité du stationnement en Ile-de-France.

    Ville, Rail & Transports. Quels sont les résultats affichés par la Saemes ?

    Alain Devès. Nous avons réalisé en 2017 un chiffre d’affaires de 43,7 millions d’euros. Notre activité est assez stable depuis deux ou trois ans, mais sur le long terme, nos résultats s’affichent en baisse car les collectivités locales nous demandent de plus en plus de serrer les prix, au fur et à mesure qu’elles renouvellent les contrats.

     

    VR&T. Quelles sont vos spécificités par rapport aux autres gestionnaires de parkings ?

    A. D. La Saemes, qui a été créée en 1979, est une société d’économie mixte, dont le capital est détenu à 50 % par la Ville de Paris. Depuis 2016, le tour de table de la Saemes a en effet évolué, avec l’arrivée d’un partenaire important : Effia a pris 33 % des parts après la revente par la Ville de Paris d’une partie de ses actions et après la sortie du capital du CNPA (Conseil national des professions de l’automobile).

    La Saemes emploie aujourd’hui 250 personnes et gère un grand nombre de parcs résidentiels à Paris. C’est un peu notre spécificité.

    Pour augmenter l’offre de stationnement pour les Parisiens, tout particulièrement dans les zones où il n’y a pas de parkings sous les immeubles, nous avons développé notre activité pour proposer des places dans les parcs publics. Nous gérons 90 parkings principalement dans Paris intra-muros mais aussi en Ile-de-France. Ce qui représente 25 000 places de parkings. Nous voulons être un acteur parisien mais aussi francilien.

     

    VR&T. Quelle est votre stratégie ? Et celle de la Ville ?

    A. D. Notre stratégie consiste à être présent sur tous les créneaux, de la construction et la réhabilitation de parkings, à l’exploitation et au stationnement en voirie. Depuis quelques mois, Chatou (où nous gérons aussi des parkings) nous a confié le contrôle du stationnement payant. C’est aussi le cas à Gentilly.

    Nous avions aussi participé à l’appel d’offres sur le contrôle du stationnement à Paris avec Effia et Parkeon. Mais c’est Indigo qui a remporté le marché, essentiellement pour des raisons financières. 70 % à 75 % de la note était liée au prix et Indigo était beaucoup moins cher que nous. Leur proposition financière nous avait d’ailleurs surpris. Nous assumons cet échec. Mais si on veut répondre aux conditions du contrat et au nombre de contrôles demandé, il faut respecter les règles et avoir du personnel en conséquence.

     

    VR&T. Comment éviter à l’avenir, selon vous, les dysfonctionnements enregistrés dans le contrôle du stationnement payant ?

    A. D. Les budgets des collectivités locales sont de plus en plus tendus, tandis que les opérateurs se battent pour avoir des références dans le contrôle du stationnement payant. Certains ont avant tout des stratégies de gains de marchés. Sans que la rentabilité soit forcément au rendez-vous. Arrive un moment où on ne peut lutter contre des groupes qui vous promettent monts et merveilles.

    Certains captent leur rentabilité à l’étranger où les marges sont plus importantes. En Ile-de-France, le stationnement n’est pas aussi rentable qu’ailleurs dans le monde, même si à Paris les prix sont plus élevés qu’en proche et moyenne banlieue et bien sûr qu’en grande couronne.

    Quelle sera la stratégie de la ville ? C’est une question qu’on peut légitimement se poser. Christophe Najdovski répond que pour le moment, l’Hôtel de Ville n’entend pas se désengager. Pour la mairie, la Saemes représente un outil intéressant. Elle est représentée au conseil d’administration, elle connaît exactement la situation et a de la visibilité. Nous sommes transparents. Mais la question qui peut se poser à terme, c’est : quelle est l’utilité pour Paris de rester au capital de la Saemes ?

     

    VR&T. Qui sont vos principaux concurrents sur le marché parisien ?

    A. D. Si la Saemes n’était pas là, je ne suis pas sûr qu’il y aurait des concurrents face à Indigo. Keolis a essayé de pénétrer le marché parisien quand il n’était pas encore entré dans le capital de la Saemes et s’est rendu compte que ce n’était pas facile. D’où leur arrivée dans notre capital.

    Sur le marché du stationnement, nous sommes une PME face à des gros opérateurs eux-mêmes adossés à des groupes puissants comme Keolis, Transdev ou Indigo. Il est évident que Keolis souhaiterait nous acheter. Ses dirigeants attendent le jour où Paris se désengagera.

    Le stationnement est aussi une activité extrêmement bouleversée par les évolutions réglementaires et les nouvelles technologies. Aujourd’hui, la concurrence, c’est le pure player du Net qui offre des places de stationnement un peu partout. C’est aussi la concurrence d’Uber même si elle est indirecte. Les usages de la voiture ont beaucoup changé et les acteurs traditionnels ont été bousculés.

     

    VR&T. Quels sont les prochains appels d’offres sur lesquels vous travaillez ?

    A. D. Une bonne trentaine de DSP sont attendues, comme le parking de la porte Maillot. Ces appels d’offres concernent des parkings importants sur lesquels nous sommes en offensifs. Si nous gagnons, ils nous permettront d’augmenter notre périmètre d’activité.

     

    VR&T. Comment évolue le marché ?

    A. D. Aujourd’hui, à Paris, un ménage sur trois possède un véhicule alors qu’ils sont sept sur dix à en avoir un en Province et en grande couronne. Depuis quelques années, on observe une baisse régulière de la fréquentation mais après 2015 (et les attentats), on a constaté une baisse encore plus marquée de la fréquentation des parkings souterrains. De septembre 2017 à avril 2018, on a enregistré une reprise réelle. Est-ce aussi lié à la dépénalisation ? On peut s’interroger car dès lors qu’il y a plus de rotations en surface, on peut aussi penser qu’il est moins nécessaire d’aller en souterrain… De multiples effets sont possibles On peut toutefois affirmer que la dépénalisation n’a pas eu d’effets dramatiques sur la fréquentation des parcs parisiens. Au contraire.

     

    VR&T. Comment continuer à vous développer à l’avenir ?

    A. D. Nous cherchons à proposer des solutions innovantes pour les parkings. Notre site d’open data par exemple recueille des informations statiques sur la fréquentation mais aussi des informations dynamiques comme le nombre de places disponibles en temps réel qui sont ensuite reprises sur différents types d’applis. Notre objectif, c’est que nous puissions donner ces informations sur l’ensemble de nos parkings.

    Nous proposons aussi toute une gamme de services, comme la révision de la voiture ou le contrôle technique assurés par notre partenaire Click Click Car. Nous avons aussi noué un partenariat de conciergerie pour les voitures de luxe qui sont gardées dans un milieu très sécurisé. Nous permettons également aux loueurs ou aux sociétés d’autopartage de s’implanter dans nos parkings

    Depuis septembre, nous proposons à nos clients professionnels (artisans, commerçants…) un passe multiparc permettant de stationner dans neuf parcs. En association avec la Ville, nous allons aussi créer un passe multiparc motos permettant de stationner dans différents parkings quel que soit l’opérateur. Aujourd’hui, les motos peuvent stationner gratuitement sur la voirie. Mais on voit bien que lors de la prochaine mandature, il pourrait y avoir des changements de ce point de vue là. Je pense qu’à terme, les motos vont revenir dans les parkings. Nous travaillons aussi pour que les porteurs de passe Navigo puissent stationner dans nos parkings aux portes de Paris (à Bercy, porte de Charenton et Charlety) pour utiliser ensuite les transports en commun. Ce projet est porté par la Ville et la région.

    Toujours avec Paris, nous nous engageons à développer des bornes de recharge électrique. Cela demande des efforts d’investissements très importants. A l’horizon 2024, il est prévu le déploiement d’environ 10 000 bornes dans les parkings souterrains. Dans les appels d’offres, il est en général demandé entre 30 et 50 % de bornes de recharge par rapport au nombre de places.

    Enfin, nous nous posons beaucoup de questions sur l’utilisation des parcs souterrains et leur conversion à d’autres utilisations. Comme l’implantation de fermes urbaines et de nouveaux business models, d’autant plus que le loyer en souterrain est très modeste.

    Propos recueillis par Marie-Hélène Poingt

  • 23 ans d’immobilisme

    23 ans d’immobilisme

    Tribune. Par Jean-Marc Reinberger, cadre honoraire de la SNCF et ancien militant syndical.

     

     

     

     

    Depuis la grande grève de 1995, (la grogne avait débuté dès mars, bien avant les élections et donc le plan Juppé : il était déjà question de fermer 12 000 km de lignes !) rien ou presque rien n’a évolué en profondeur dans le système ferroviaire français, contrairement à ce qui s’est fait chez nombre de nos voisins, parce que :

    – Les gouvernements successifs, dans un pays en perpétuelle campagne électorale, n’ont pas osé prendre leurs responsabilités, mais n’ont pas non plus repris la dette historique (celle imputable à l’infrastructure) alors même que la directive 1991/40 l’imposait ce qui a été fait en Allemagne par exemple ! Il est facile aujourd’hui de dénoncer une dette devenue abyssale !

    – La SNCF pour ne pas faire trop de vagues car plus préoccupée par la « paix sociale » que par la nécessaire évolution en interne s’est contentée de mesurettes, alors que la grille salariale qui, elle, fait partie du statut explosait car conçue avant 1995 pour un effectif de 120 000 cheminots, objectif qui devait être atteint dans un délai rapproché, notamment grâce aux fermetures de lignes !

    – Les organisations syndicales se sont, elles aussi par stratégie électorale souvent, par idéologie quelques fois, arc-boutées sur des acquis, jouant la politique de l’autruche,

    Or, tout le monde ou presque était conscient et savait que tôt ou tard, ne serait-ce que parce que la dette deviendrait insupportable pour tous, Etat, citoyens et cheminots, le grand soir viendrait. Ce n’était qu’une question de temps.

    Statut et réglementation du travail

    Trop souvent il est fait un amalgame entre statut et réglementation du travail. Or, ce qui pose problème ce n’est pas forcément le « Statut » (hormis la partie grille salariale qui est inadaptée), c’est la rigidité de la réglementation du travail qui elle n’a rien à voir directement avec le statut, contrairement à ce que d’aucuns prétendent.

    La convention collective nationale de la branche ferroviaire de 2016 a été quasiment imposée car à l’époque déjà la plupart des organisations syndicales ont soit refusé de négocier réellement, restant dans la surenchère et voulant imposer le droit du travail SNCF aux nouveaux entrants, soit ont traîné les pieds.

    Or, il y avait certainement matière à conclure un accord gagnant-gagnant qui aurait notamment permis, à cause de la spécificité du métier de cheminot, d’inclure nombre de dispositions de la réglementation du travail SNCF et même du statut dans cette réglementation désormais applicable aux nouveaux entrants, et certainement à la SNCF après la réforme en cours.

    C’est cette rigidité de la réglementation du travail SNCF, conjuguée à des frais de structure très (trop ?) importants qui font que le kilomètre.train produit par la SNCF est supérieur de 30 % (sinon plus) à celui des voisins, historiques ou nouveaux entrants.

    Dans ces conditions le risque de perdre des marchés dès lors que la concurrence arrivera est important.

    La concurrence

    Il est ici nécessaire de rappeler que les premiers textes sur le sujet datent de plus de 15 ans. D’ailleurs dès 2004, la SNCF mettait en place un groupe de travail (auquel j’ai participé) intitulé « Anticipation transport public » piloté par l’actuelle ministre des Transports Mme Borne, à l’époque directrice de la Stratégie à la SNCF.

    Un tour d’Europe a permis de faire le point sur ce qui s’est fait là où la concurrence était présente sur les rails, Grande-Bretagne, Suède et surtout Allemagne. Les principaux points relevés par les participants à ce groupe de travail étaient :

    – Suppression du statut (qu’il soit spécifique entreprise ferroviaire ou bien fonctionnaire) pour les nouveaux embauchés des entreprises historiques, mais en face il y a un accord de branche de haut niveau !

    – En cas de perte de marché : transfert automatique du personnel sauf refus. Mais, dans ce cas affectation sur un poste différent et peut-être dans une autre région.

    – Conducteurs et personnel commercial (accompagnement et vente) polyvalents.

    – Concurrent susceptible d’entretenir lui-même son matériel, souvent loué à des entreprises spécialisées.

    – Réglementation du travail pouvant être différente de celle de l’entreprise historique.

    Or, là encore, personne n’a osé réagir, refusant quasiment toute évolution en interne, les uns souhaitant éviter un conflit majeur, les autres espérant que le chemin de fer français serait épargné ! D’aucuns, lors du conflit ont pris comme exemple la situation du Fret pour prédire l’avenir du transport voyageurs après ouverture à la concurrence !

    Faire un parallèle avec le fret en France, ouvert depuis 2006, relève de la malhonnêteté intellectuelle. En effet, la concurrence existe partout en Europe, mais il n’y a qu’en France que le trafic marchandises s’est écroulé alors que dans le même temps il progressait quasiment partout ailleurs !

    En tout état de cause : partout où le TER est soumis à la concurrence, les trafics ont progressé, y compris sur des « petites » lignes qui ont souvent été redynamisées par une exploitation innovante et ainsi sauvées de la fermeture. Il suffit de regarder ce qui s’est fait dans nombre de Länder allemands où le réseau TER est ouvert à la concurrence depuis 1996 !

    Enfin, je rapporterai les propos tenus par le responsable du syndicat allemand Transnet en 2006 : « Avec le recul, il est évident que l’arrivée de la concurrence a été bénéfique pour la DB : la remise en cause nous permet aujourd’hui de regagner des parts de marché ! »

    La réforme engagée par le gouvernement

    1995 n’a pas servi de leçon, les responsables politiques n’ont rien appris :

    – d’abord présenter les cheminots comme étant des privilégiés et des nantis pour récupérer le soutien des Français lambda et monter les citoyens les uns contre les autres. Affligeant.

    – Annoncer des salaires moyens qui ne veulent rien dire, la grande majorité des grévistes sont bien en deçà des 3 100 euros affichés !

    – Faire croire que le statut est responsable de tout ce qui ne fonctionne pas à la SNCF, notamment du surcoût d’exploitation par rapport à nos voisins est une contre-vérité !

    – Faire un amalgame entre dette et dysfonctionnements.

    – Envoyer dans les médias des gens qui n’y connaissent rien et qui par leurs propos à côté de la plaque mettent de l’huile sur le feu.

    Et pourtant tout était réuni pour avancer, à condition de commencer par le début :

    – tout d’abord, assainir la situation financière de la SNCF en reprenant la dette historique comme le prévoit la directive 91/440, ce qui aurait mis l’entreprise en position d’égalité vis-à-vis des nouveaux entrants, mais aussi réduit les charges de la SNCF et certainement calmé beaucoup d’ardeurs belliqueuses.

    – Ensuite seulement, mettre l’ouverture à la concurrence sur la table en la négociant réellement et en même temps faire évoluer, par la négociation, la réglementation du travail (convention collective) qui sera applicable à tous les cheminots actuels et futurs (SNCF et nouveaux entrants) en s’inspirant du statut car il y a des choses positives, pour éviter le dumping social.

    – Enfin, pourquoi ne pas transformer en SA, mais à la fin de la réforme, en y mettant des garde-fous !

    Oui, une réforme était nécessaire, mais la méthode employée est plus que contestable. Le gouvernement a ainsi réussi l’exploit de faire l’unité syndicale en liguant l’ensemble des fédérations de cheminots, chose qui n’était plus possible depuis 1995 ! Ce conflit, long et dur, s’est terminé en queue de poisson. Il laissera indéniablement des traces car nombreux sont ceux qui se posent la question : et maintenant ?

  • Comment adapter les équipes aux technologies émergentes ? 

    Comment adapter les équipes aux technologies émergentes ? 

    Par David Crédey, fondateur et gérant du cabinet de recrutement Crédey & Associés, spécialisé dans la mobilité, le transport, l’environnement, l’énergie et l’aménagement du territoire.

     

    Un médecin me confiait récemment que dans sa discipline, le volume de connaissances doublait tous les sept ans. Cela induit inévitablement une évolution des structures de la profession.

    Dans ces conditions, l’obsolescence guette demain le champion d’aujourd’hui. Il n’y a qu’à observer les récentes disparitions d’entreprises phares pour s’en convaincre.

    Ces éléments nous forcent à réaliser des choix stratégiques en matière de technologies, de savoir-faire et fort logiquement rejaillissent sur la constitution des équipes.

    Une entreprise va ainsi se mouvoir entre, d’une part, l’équilibre nécessaire à une navigation harmonieuse et, d’autre part, les changements de voilure impératifs pour s’adapter aux variations aléatoires de la météorologie.

    Comment aborder, en termes de ressources humaines et de management, un domaine nouveau ?

    Pour prendre le train en marche, il faut mesurer le danger par rapport à la capacité d’accélération du train, à la taille du quai, au nombre de voyageurs encore présents sur ce quai et susceptibles de courir, et puis à sa propre rapidité et à sa souplesse bien sûr. A sa propre force aussi. Il n’y a rien de plus idiot qu’engager un combat perdu d’avance.

    Depuis une dizaine d’années, le domaine de la mobilité et du transport est confronté à une mutation technologique forte. D’abord orienté vers le fonctionnement basique des véhicules et des infrastructures (maintenance préventive…) l’évolution a touché l’information des voyageurs, puis, à travers la tarification dynamique, le remplissage et les revenus des exploitants. Arrivent aujourd’hui l’automatisation des véhicules, la connectivité et toutes les applications imaginables pour faciliter la vie des usagers.

    Sont alors intervenus autour de ces masses d’informations les spécialistes du traitement de données, avec la volonté de s’octroyer une part du gâteau, de préférence la meilleure.

    Des entreprises longtemps habituées à donner la priorité à la motorisation et au confort physique des passagers, doivent constituer des équipes d’ingénieurs en informatique, électronique, télécoms, smart datas… Ces entreprises ont géré et généré des populations d’ingénieurs très classiques, avec des grilles de salaire et des standards obsolètes rapportés aux nouveaux métiers.

    Elles doivent attirer dans des univers « classiques » d’ingénieurs des quasi Martiens, férus d’une science invisible au regard du fonctionnement d’un moteur à explosion. La sociologie n’est pas loin non plus, pour capter les tendances et imaginer l’usage de données qui semblaient parfois inutiles. Qui imaginait il y a dix ans que la transmission de l’information relative à l’usage d’essuie-glace par de nombreux véhicules roulant dans le même secteur apporterait un complément de choix aux données collectées par les météorologues ?

    Ces nouvelles approches nécessitent d’acquérir du savoir. Et il faut le faire vite.

    Plusieurs stratégies sont envisageables :

    – Se doter des briques manquantes par le biais d’acquisitions d’entreprises.

    – Faire évoluer des équipes en place. Mais cette approche n’est pas rapide.

    – Intégrer quelques ingénieurs et managers clés, venus des secteurs de pointe. Cette dernière solution est intéressante mais se pose alors le problème de leur intégration. Airbus en a récemment fait les frais, recrutant à prix d’or un technologue reparti quelques mois plus tard. L’histoire est somme toute assez classique : le patron veut tenir ses objectifs et est mûr pour la révolution. Problème : il l’imagine pour les autres, rarement pour lui. Et sa décision est ainsi mal interprétée. La probabilité de rejet du greffon, star de son domaine, est forte. Le rejet du patron devient également possible…

    Il est difficile d’intégrer une star d’une autre galaxie. Car elle sera observée et attendue tous les matins, car elle sera poussée à la faute, car elle nourrira à juste titre une paranoïa paralysante.

    Une fois la décision prise de conquérir un nouveau champ de connaissances, une réflexion approfondie est nécessaire, qui traitera plusieurs domaines. D’abord, quels ingénieurs attirer dans cette aventure. Ensuite, comment les motiver pour rejoindre l’entreprise, puis, comment favoriser leur intégration sans susciter des guerres de chapelles difficiles à manager, entre les modernes et les anciens.

    Nous avons vécu cette situation avec un constructeur ferroviaire. Ce dernier avait dû créer une équipe informatique embarquée. Les nouveaux venaient du monde de l’aéronautique. Les débuts de la greffe furent assez rock and roll et les anecdotes ne manquent pas. D’abord regroupés dans un bâtiment indépendant, ces ingénieurs ont progressivement évolué au sein de l’entreprise. Beaucoup sont repartis, en particulier les stars du dispositif initial. Mais certains sont aujourd’hui les patrons de constructeurs. D’autres sont dans l’automobile à des postes clés.

    Dans cette dernière industrie le sujet est à nouveau posé à l’heure où, pour reprendre l’image d’un DRH, la voiture ressemble de plus en plus à un téléphone portable.

    Pour créer un déséquilibre créatif acceptable tendant progressivement à l’équilibre, le choix des hommes est évidemment crucial.

    Nous pensons qu’attirer les stars d’un domaine est une idée séduisante mais constitue une erreur majeure, en tout cas dans des fonctions très opérationnelles. Parce qu’ils ne retrouveront pas leur statut passé, parce que les certitudes liées à ce statut engendreront des comportements inadaptés et des solutions inadaptables.

    Pour enrichir une équipe destinée à développer un nouveau domaine, quelques règles sont intéressantes, une fois le sujet des choix techniques traités.

    – D’abord, trouver des candidats émergents plutôt que les caïds. Cela signifie recruter des managers et des experts pour qui la nouvelle donne constituera le début d’une aventure plutôt qu’un aboutissement. De frais numéros trois ou quatre seront plus enclins à bouger. Pour évoluer, il faut des gens évolutifs, non installés dans trop de certitudes.

    – Bouger et faire bouger comporte des risques. Pour l’entreprise bien sûr, pour le candidat évidemment. Cela tombe bien, nous cherchons une personne tolérante au risque. Le discours tenu au candidat doit mettre en avant les enjeux clés du poste et donc l’aventure plutôt que des propos lénifiants et autosatisfaits sur les succès passés de l’entreprise. Seules ses valeurs humaines ont un intérêt au regard de projets d’évolution.

    – Bien cerner la motivation des candidats et leur mode de fonctionnement est essentiel. Sans ouverture, pas de transfert de compétence. Sans réel goût de l’aventure, pas d’évolution non plus. Ils doivent être autonomes pour avancer sur des chemins nouveaux, ouverts pour capter l’essence de l’existant. Les phases de mutation attirent les aventuriers, visionnaires, précurseurs. Le foisonnement d’idées correspond à une population créative, soucieuse de son indépendance et mue par l’autonomie.

    Le responsable du recrutement à un rôle de médiateur important pour établir la communication entre deux mondes. Dans l’idéal il défend les deux partis en toute indépendance.

    – Le style des nouveaux arrivants doit être compatible avec l’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’ils doivent ressembler aux anciens, mais qu’ils doivent être acceptables par ceux-ci.

    – Un sujet important pour des groupes structurés est évidemment la grille de salaire. Un pont d’or est dangereux pour les deux partis. Cependant, le salaire doit être au moins équivalent aux normes du nouveau monde.

    – Le plus difficile est clairement la constitution du noyau de base d’une équipe. Les talents attirent les talents. Noyau ne veut pas dire ossature. Mais la qualité des trois ou cinq premiers sera une clé essentielle de la réussite. La notion d’urgence peut laisser choisir la rapidité plus que la qualité. Sur les premiers membres d’une équipe, le coût de l’erreur est inestimable.

    La situation rappelle la querelle des anciens et des modernes et les tragédies classiques. Après la révolution vient le temps de la structuration. C’est une règle quasi immuable des révolutions : les pionniers seront rarement les derniers… à rester. Les plus adaptables d’entre eux deviendront des barons, puissants de leur fidélité, réfractaires au risque que représente le prochain mouvement. Tout le talent des dirigeants consiste à rendre ces transitions radicales les moins brutales possible dans une approche de long terme. A travers sa création, son quotidien, son engagement, son renouvellement, l’équipe est la vie. 

  • Paris : Christophe Najdovski déroule sa vision pour les transports

    Paris : Christophe Najdovski déroule sa vision pour les transports

    Christophe Najdovski, adjoint à la maire de Paris, chargé des Transports, des Déplacements, de la Voirie et de l’Espace public était l’invité du Club VR&T. L’occasion d’évoquer avec lui les sujets chauds du moment : Vélib’ et Autolib’.

     

    C’est avec le dossier Autolib’ que Christophe Najdovski a commencé son intervention. Interrogé sur cette affaire, l’adjoint au maire a rappelé que cette délégation de service public, qui était un engagement de Bertrand Delanoë, avait été signée en 2011, pour 12 ans. Que le système avait été conçu à une époque où il n‘y avait pas de smartphone et que la digitalisation avait depuis bouleversé le monde de la mobilité. Autolib’ prévoyait d’arriver à un excédent à la fin de l’échéancier, en 2023. Mais le contrat comprenait aussi une clause « grand équilibre » qui stipulait qu’en cas de déficit de plus de 60 millions, les collectivités seraient mises à contribution.

    Le service connaît un développement tous azimuts entre 2014 et 2015, s’étend jusqu’aux Yvelines, au Val-d’Oise avec un maillage de stations qui en s’étalant se relâche. Or pour être rentable, Autolib’, avait besoin d’importantes fréquences de locations et d’une durée de location de 50 minutes. Dans les faits, la durée de location n’était que de 30 minutes et les fréquences d’usage étaient moindres que prévues, notamment en banlieue. Le CA n’était donc pas au rendez-vous. Un audit d’Ernst et Young réalisé en 2017, met en évidence un problème de régulation, avec des stations pleines, où on ne pouvait pas remettre de véhicules, et d’autres vides où on ne pouvait pas en prendre, ce qui poussait à choisir d’autres modes de déplacement, à un moment où le service faisait face à l’arrivée de nouveaux services comme le VTC. Autolib’ n’a donc jamais trouvé son modèle économique.

    A partir de 2016 le service atteint son plafond d’usage, même si le nombre d’abonnés continuait à augmenter, (à part un recul de 5 % en 2017), les abonnés prenaient moins fréquemment des voitures. De ce fait, le déficit du délégataire se creuse et il annonce 179 millions d’euros de pertes. Le syndicat réagit en commandant un audit pour proposer des améliorations. Un comité de conciliation est mis en place et rend ses conclusions en mars 2018. Il proposait de payer 88 millions d’euros à Bolloré et de faire sauter la clause grand équilibre. Le groupe Bolloré refuse et adresse le 25 mai dernier, un courrier aux communes du syndicat, les intimant à payer 233 millions d’euros dans les trois mois. Le syndicat refuse, ce qui déclenche la résiliation au 25 juin, en conservant le service jusqu’au 31 juillet.

    Selon l’élu, le délégataire semblait plus préoccupé par son intérêt industriel que par l’intérêt collectif. Pour Bolloré, Autolib’ était un moyen d’éprouver ses batteries, mais la qualité de service n’était pas au rendez-vous, les voitures étaient sales et il n’y a pas eu de campagne pour relancer le service. « Lors des discussions avec Bolloré, nous n’avons pas eu le sentiment d’une volonté de relancer le service, mais plutôt d’encaisser l’argent. C’est pourquoi nous avons été contraints de provoquer la résiliation, regrette l’adjoint au maire. Il fallait dire stop. On nous réclamait 233 millions d’euros, mais quid ensuite ? Puisque le service continuait à se dégrader… »

    Pour l’adjoint d’Anne Hidalgo il est temps de tirer les leçons. « Autolib’ a été frappé d’obsolescence accélérée et nous devons trouver une solution beaucoup plus souple pour le remplacer. C’est le sens de l’accord lancé avec des opérateurs. Nous avons voté la création d’une carte d’autopartage qui permet à des opérateurs de venir proposer des services sur Paris moyennant une redevance de 300 euros/an/véhicule, en électrique. »

    Combien coûtera l’arrêt d’Autolib’ ?

    Ce sera au juge administratif d’en décider, répond l’élu, mais notre estimation est sous les 100 millions, loin des 233 que Bolloré nous réclame. La ville de Paris prendra 55 % à sa charge, les 98 autres communes prendront le reste.

    Que vont devenir les bornes ?

    Les bornes sont des biens de retour et appartiennent aux communes. Le système informatique reste la propriété de Bolloré. On doit assurer la transition, les réutiliser et assurer une interopérabilité avec les autres bornes de BeLib’ : 90 bornes pourront être fusionnées avec les 3 344 bornes Autolib’ dans Paris pour offrir un réseau de recharge électrique. Le stationnement devrait être réservé aux véhicules électriques et limité à six heures. On est déjà dans l’après Autolib’. Renault a été le premier à répondre à notre offre de système souple de carte d’autopartage, PSA est sur les rangs. On est au début d‘un nouveau système dans lequel plusieurs opérateurs pourront proposer leurs services. L’espace public devient une plateforme mise à disposition, avec un cahier des charges incluant des véhicules électriques et une tarification incitative. Il faut amorcer la pompe pour que ces sociétés puissent trouver leur modèle économique. Il faudra pour cela 2-3 ans, avec un modèle qui reste à déterminer.

    Allez-vous travailler avec la région Ile-de-France ?

    La Mairie de Paris est prête à travailler avec l’Ile-de-France et les communes peuvent déterminer le montant des redevances. Mais si on parle de modèle économique, l’un des enseignements de l’échec d’Autolib’, c’est que pour que cela marche, il fallait qu’il y ait de la rotation, de la densité, donc pour un système à l’échelle francilienne, on n’a pas la réponse. De manière provocatrice, on peut dire que si Autolib’ n’avait été que sur Paris, il n’aurait pas été déficitaire. Mais il s’est développé à l’échelle métropolitaine, beaucoup de communes étaient volontaires, sans être conscientes du risque économique qu’il y avait derrière. On doit en tirer les enseignements et ne plus être sur un modèle avec une intervention publique forte, mais au contraire plus souple. La Carte d’autopartage qui est proposée, valable un an, permettra de revoir le tarif et de le moduler en fonction de ce que l’on veut développer, la trace directe ou le système en boucle. Il faut réfléchir à la façon de doser les différents systèmes. Veut-on promouvoir l’autopartage tous azimuts qui pourrait concurrencer le transport collectif ou l’autopartage en boucle ? Et comme les véhicules sont souvent utilisés par une seule personne, réfléchir à proposer des véhicules plus petits de type Twizy.

    Parlons à présent des problèmes de Vélib’. Où en est-on ?

    Vélib’, c’est un sujet différent, même s’il y a coïncidence temporelle entre les deux crises. Vélib’ 1 a été lancé en 2007, puis relancé sur appel d’offres en 2015, époque où il n’y avait pas encore de free floating. Pour Vélib’, il y a défaillance du prestataire. Ce qui pose la question sur la façon dont les marchés sont passés. Certains cassent les tarifs pour les remporter. Cela a aussi été le cas pour le stationnement, avec Streeteo qui a pratiqué des prix agressifs pour remporter le marché et a du mal à mettre en place un système cohérent, contrairement à Moovia. Pour l’appel d’offres Vélib’, pendant un an il y a eu une procédure de dialogue compétitif, avec quatre villes Paris, Grand Paris Seine Ouest, Plaine Commune et Cachan. Nous avons dialogué avec deux candidats sur tous les paramètres économiques, techniques et financiers, et à aucun moment nous n’avons eu d’alerte sur les aspects techniques. Quand la Commission appel d’offres du syndicat, auquel participent deux élus de Paris, a dû se prononcer, toutes les couleurs politiques ont choisi la société Smovengo, qui avait le meilleur prix, mais était moins bonne techniquement. La différence de prix l’a emporté. Suite à ce problème, la mairie de Paris a demandé un audit sur la passation du marché, afin qu’on évite de reproduire les mêmes erreurs. Mais si on en est là, c’est parce que Smovengo ne s’est pas doté des ressources humaines nécessaires pour faire face. Ils étaient « sous-staffés », jusqu’à ce que soit nommé, en juin, un manager de crise, Arnaud Marion, devenu directeur exécutif, et qu’il recrute des cadres et embauche du personnel de maintenance. Depuis on constate une réorganisation qui correspond à ce qui aurait dû être dès le début. Depuis 6-9 mois, on fonctionnait avec des interlocuteurs qui n’arrivaient pas à faire face. Les usagers ont des cartes qui ne marchent qu’une fois sur trois, et le système est à 10 % de ses capacités. On est passé à 10 000 trajets/jour contre 100 000 auparavant. On a le sentiment que la nouvelle direction prend les choses en main, mais on ne peut pas tout régler d’un coup de baguette magique. Le système est pensé pour être réalisé avec des stations autoportantes, ce qui complexifie les choses, sans parler des batteries qui se déchargent. Pour que cela fonctionne, il faut injecter des vélos neufs et retirer ceux qui dysfonctionnent, et qu’il y ait davantage de vélos réinjectés que retirés. En avril nous étions montés à 30 000 courses/jour, mais cela s’est effondré parce que le nombre de vélos à changer tous les jours était trop important pour que Smovengo en réinjecte suffisamment, et on est tombé début juin à 2 000 courses/jour. Depuis on est remonté à 12 000. Les problèmes du système informatique sont encore réglés avec des palliatifs, d’où une impression de bricolage. D’ici fin juillet on devrait voir les premières améliorations, mais le moment de vérité, ce sera en septembre. On verra si sur la base d’un pilote de 800 stations électrifiées cela tient, et si on arrive à remonter à 30 000 courses par jour. C’est là-dessus qu’on jugera et qu’on en tirera les conséquences. On veut que cela marche, si ce n’est pas le cas fin septembre, on essayera autre chose.

    Pourquoi la mairie veut-elle bénéficier de l’ouverture des données des opérateurs de free floating ?

    Nous avons une charte de bonne conduite, sur laquelle nous avons travaillé dès l’arrivée des vélos en free floating en 2017, qui a donné lieu à la signature d’une double charte vélos/scooters. Cette charte vise à intégrer les nouveaux services mobilité comme un vrai plus, mais aussi à les réguler et à éviter les stationnements intempestifs. L’étape suivante c’est d’octroyer des licences dans le cadre de la loi LOM. Il y a une explosion d’offres privées de services de mobilités, la dernière en date étant les trottinettes électriques. La collectivité doit pouvoir réguler ces offres et avoir la main. Et pour cela, la question des données est essentielle. Nous souhaitons y avoir accès pour connaître les besoins de mobilité et offrir un bouquet d’offres plus réglementées au sens tarifaire, pour pouvoir inciter les mobilités vertueuses. Le rôle de la collectivité est essentiel pour qu’il n’y ait pas seulement des initiatives privées non connectées entre elles. Il faut que la collectivité ait accès à toutes les données des opérateurs privés pour organiser le service suivant l’intérêt général.

    Concernant le Grand Paris des Bus, la RATP et Ile-de-France Mobilités disent attendre que la Mairie bouge. L’AOT aussi. Quelle sera la date de mise en service ?

    On travaille à une mise au service au printemps 2019. Le réseau n’avait pas bougé depuis les années 50, nous avons modifié 51 lignes et créé cinq nouvelles pour aller vers le périphérique. On se donne les moyens. Nous avons identifié 100 aménagements à réaliser, mais on ne peut pas créer aujourd’hui de couloirs de bus pour des bus qui n’arriveront qu’en avril prochain. On est dans les starting-blocks pour être au rendez-vous de 2019. On se met aussi en état de marche pour améliorer la vitesse de circulation des bus, mais il n’y a pas que la Ville de Paris dans les discussions, il y a aussi l’autorité organisatrice et l’opérateur.

    Comment éviter que le nouveau quartier Bercy-Charenton ne soit pas le prochain Batignolles ?

    Ce projet est l’équivalent de Clichy-Batignolles, sans le TGI, avec 9 000 habitants et 9 000 emplois qui viendront s’installer sur 80 hectares qui sont actuellement un no man’s land. L’objectif est de le désenclaver notamment en transport et d’ouvrir un lien entre Paris et Charenton, car aujourd’hui on ne peut pas faire le trajet à pied. Il y a un projet de prolongement de la zone urbaine et d’activité. Je plaide auprès d’IDF Mobilités pour que notre projet de ligne de BHNS rive droite soit prolongé avec une connexion avec le T3a. On travaille avec les villes et l’autorité organisatrice sur la desserte. Le maire de Charenton plaide pour la création d’une gare du RER D sur sa commune. On a fait faire des études par Setec pour requalifier la voie express Bercy quai de la Rapée et la transformer en boulevard urbain, car c’est plutôt une autoroute urbaine aujourd’hui. On a la possibilité de créer un pôle multimodal à cet endroit avec la connexion de la ligne 5 du métro et une desserte de la ligne 14, et du ministère des Finances… L’objectif de la Mairie est de proposer un transport collectif rapide qui desserve ce secteur.

    Quid du périphérique ?

    Depuis un an nous travaillons avec le Forum métropolitain du grand Paris et menons une réflexion sur l’avenir du périphérique et des grandes radiales qui y mènent : A4, A3, A1, A6. On va avoir un comité de pilotage. On a un budget de 2,5 millions pour cette consultation internationale avec quatre candidats qui vont faire des propositions pour repenser le périphérique et lever sa barrière mentale et physique.

    Où en êtes-vous de la gratuité des transports en IDF ?

    Nous réalisons des auditions d’économistes et on va ouvrir la question du financement de la mobilité. Il y a une réflexion à mener sur le financement global de la gratuité, ou d’une gratuité partielle. Il n’est pas prouvé qu’on puisse aller vers la gratuité totale. Mais notre objectif est d’ouvrir la réflexion sur le financement de la mobilité. Parce que la révolution digitale va bouleverser ce secteur. Le coût de la voiture peut diminuer avec le véhicule autonome. Se posera alors la question du coût d’usage pour le collectif des différents modes de transport. Si comme à Londres on poursuit l’augmentation de la carte de transport chaque année, pour arriver à des montants de 110/120 euros/mois et qu’on a en face des coûts de systèmes de mobilité partagée moindres, on risque d’avoir une désagrégation de la mobilité. Je vois poindre le risque d’un détour des transports collectifs pour aller vers une myriade de solutions de véhicules autonomes, le risque d’une fuite des usagers qui se détournent des modes collectifs pour aller vers des solutions individuelles qui ne répondront pas aux problèmes de congestion et d’occupation de l’espace public et qui risquent de créer une crise des transports collectifs. La question de la gratuité est là pour provoquer le débat. Est-ce que l’avenir est de payer cher les transports collectifs et d’avoir des transports individuels partagés peu onéreux ? La frontière transport collectif/individuel va devenir de plus en plus floue. Il faut penser la question de la mobilité en fonction des mouvements des véhicules. Si les voitures autonomes tournent tout le temps, on n’aura plus besoin de parking. Cela pose la question de la tarification du mouvement des véhicules. Il faudra un « signal prix » très fort pour éviter la congestion, pour éviter ces mouvements et favoriser les TC.

    Qu’attendez-vous de la loi LOM ?

    J’ai déjà évoqué la question des licences, elle pourrait aussi lever le tabou des péages urbains à échelle francilienne, et permettre de dégager des ressources pour développer des modèles plus vertueux. Il faut aussi poser la question du mouvement des véhicules. Et nous avons une demande concernant les zones à faibles émissions. La France est à la préhistoire avec ses vignettes Crit’air. On a besoin d’un système de contrôle automatique pour faire respecter les règles si on veut sortir du diesel.

    Quelles réflexions sur la logistique urbaine ?

    La logistique revient en centre-ville, après en avoir été écartée ces dernières décennies. A Chapelle International [photo] la Ville de Paris a désigné 64 parcelles pour faire de la logistique urbaine de proximité. La ville en a besoin, la logistique est essentielle au développement de la ville. Il faut des hubs, des plateformes logistiques urbaines. On réfléchit aussi à reconvertir des parkings sous-terrain dans Paris, et les utiliser en logistique urbaine. Un travail est mené avec l’ensemble de la profession et j’ai acquis la conviction qu’on a aussi besoin de revoir le fonctionnement des aires de livraison, de les professionnaliser pour en faire des hubs de proximité. On y travaille, mais cela nécessite des évolutions réglementaires.

    Quel premier bilan tirer de la dépénalisation du stationnement ?

    Avec la municipalisation du stationnement, la ville de Paris table sur 300 millions de recettes par an, contre 100 actuellement. Le bilan est positif malgré les couacs des débuts. Cela a permis de retirer de l’espace public des véhicules ventouses, dont les propriétaires avaient calculé qu’il valait mieux prendre le risque de payer 17 euros d’amende de temps en temps que de payer leur stationnement. On est passé d’un taux de vide des emplacements de stationnement de 3 à 12 %. Il faut moins de temps pour trouver des places pour se garer. Le taux de respect a doublé, on est à 25 %, cela progresse, mais il reste encore beaucoup de fraudes. Mais plus les gens respectent le stationnement, plus il y a de places disponibles, meilleure est la fluidité. Streeteo a dû se réorganiser suite aux pratiques frauduleuses d’un cadre dirigeant, mais désormais on a deux prestataires qui font leur travail, conformément à leurs obligations contractuelles. On est à 25 000 contrôles par lot, et notre objectif est de 75 000 contrôles par jour à Paris. Cela nous conforte dans l’idée que la clé de la bonne politique de stationnement, c’est la fréquence du contrôle.

    Valérie Chrzavzez