Catégorie : Expertise mobilités & transports

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  • Vingt nouvelles pour envisager le futur de la mobilité

    Vingt nouvelles pour envisager le futur de la mobilité

    De quoi demain sera-t-il fait en matière de mobilité ? C’est à cette question que le nouveau recueil de nouvelles Capsules intemporelles (156 pages, Editions Propulseurs) se propose de répondre en 20 courtes fictions qui prennent appui sur les innovations, les expérimentations et les recherches existantes (véhicule autonome, drones, Hyperloop, tourisme spatial…). Le tout en tenant compte de circonstances envisageables dans un futur plus ou moins proche (énergie rationnée ou bien gratuite, intelligence artificielle…). L’idée est d’amener les lecteurs à se poser des questions, dans le sillage de celles abordées par les membres du think tank Futura-mobility, qui regroupe SNCF Réseau, Safran, Valeo, Airbus, Air Liquide, Bouygues et Keolis.

    Interpellations plutôt que prédictions, les 20 nouvelles ont été co-imaginées au cours d’ateliers créatifs, les scénarios ayant ensuite été travaillés et mis en forme par Anne-Caroline Paucot autour d’une unité de lieu et de temps et de deux personnages. Chaque récit d’un futur quotidien possible (mais exempt de catastrophisme, sans exclure pour autant une crise énergétique) est introduit par une page exposant les démarches et problématiques actuelles. D’où le côté à la fois familier et différent des univers présentés, qui ne sont pas en rupture totale avec notre temps. Car c’est bien de ce dernier que notre futur sera issu, en fonction de nos choix actuels en matière de mobilité.

    Groupées en huit thèmes, les 20 nouvelles se lisent dans l’ordre ou dans le désordre, les futurs imaginés n’étant pas forcément compatibles d’un récit à l’autre. Ce modèle développé dans Capsules intemporelles devrait se retrouver les tomes à paraître d’une série consacrée au futur : L’intelligence artificielle au quotidien futur (février), Le futur du travail (avril) et La santé demain (juin).

  • Conférence. Le métro automatique en bonne voie

    Conférence. Le métro automatique en bonne voie

    Capable de transporter davantage de passagers avec les mêmes moyens, en toute sécurité et avec une flexibilité sans pareille, le métro automatique semble promis à un bel avenir. Mais il reste quelques freins à son développement. A l’occasion du salon Transrail Connection 2017, Ville, Rail & Transports a rassemblé des spécialistes de ce moyen de transport en plein développement, devant une assistance de professionnels.

     

    Pour prendre la mesure du développement du Métro Automatique Intégral (MAI) autour de la planète, Ville, Rail & Transports a fait appel à Olivier Fafa, directeur Systèmes de transports de Systra. « En regardant la carte du monde des métros automatiques en fonctionnement ou en projet, on constate qu’il y a des zones où il n’y en a pas. Notamment en Amérique du Nord. Et on peut se demander pourquoi. Parce que faire du métro automatique, c’est offrir une qualité de service incomparable. D’ailleurs, les villes qui en ont déjà ont tendance à y recourir à nouveau, car lorsqu’on a goûté l’excellence, on a envie de recommencer », assure Olivier Fafa.

    Le développement des métros automatiques pourrait bien connaître prochainement un coup d’accélérateur. Pékin doit lancer sa première ligne. Avec un système chinois. Un nouveau venu sur le marché des spécialistes des automatismes, où l’on trouve Siemens, Alstom, Bombardier, Thales, Ansaldo STS, ou encore le coréen Hyundai. La très forte présence de la technologie française dans le domaine explique que nous arrivions en tête du classement des pays les plus équipés, devant le Canada, Singapour, les Emirats arabes unis et l’Italie. « Notre petit pays profite du terreau industriel et de l’audace des opérateurs pour aller de l’avant plus vite que d’autres », se félicite M. Fafa.

    Ces dernières années, le nombre de kilomètres de lignes automatiques n’a cessé de croître. « Je pense qu’on aura davantage que les 2 300 km qu’on nous annonce à l’horizon 2025 », avance-t-il, plus optimiste encore que l’UITP (voir l’entretien avec Philippe Martin). Et même si de nouveaux pays s’y convertissent, la France pourrait conserver son avance, car de nouvelles lignes sont prévues avec les 200 km du Grand Paris Express, mais aussi à Lyon, Marseille, Toulouse et Rennes… « Lorsqu’on doit faire une nouvelle ligne de métro, il ne faut pas hésiter à le faire en automatique intégral », encourage M. Fafa, qui invite aussi à migrer les lignes de métros classiques vers cette technologie sans conducteur.

    « Sans conducteur, mais pas déshumanisé », précise Edgar Sée, directeur d’opérations Automatisation de la ligne 4 RATP. « Métro automatique ne veut pas dire autonome », confirme Philippe Leguay directeur international Systèmes urbains chez Keolis. Il existe quatre niveaux d’automatisme. Le GoA1 où le conducteur gère les différents aspects de la conduite du train, mais les franchissements de signaux et les survitesses sont gérés par le système. Le GoA2, où le train est en pilotage automatique et le conducteur chargé de l’ouverture et de la fermeture des portes, autorise la mise en mouvement du train, surveille la voie et gère les imprévus. Le GoA3 où un personnel est présent à bord pour gérer l’ouverture et la fermeture des portes et les imprévus. Et le GoA4, métro 100 % automatique sans personnel à bord, tous les modes dégradés étant gérés depuis le poste de contrôle. « Le GoA4 demande du personnel, presque autant qu’un métro classique, mais avec de nouveaux métiers, plus intéressants », assure Philippe Leguay.

    A ce jour, la ligne 1 du métro parisien est le seul exemple réussi de transformation d’une grande ligne classique en automatique. Mais d’autres projets de migration sont en cours : la ligne 4 de la RATP mais aussi des lignes de métro à Lyon et Marseille. « Mais on ne voit pas un enthousiasme sur ce sujet, alors que nous plaidons pour que les exploitants y pensent au moment de leur renouvellement de matériel roulant, ou lors de création d’une extension. Le faire à ce moment-là n’occasionne que quelques surcoûts », souligne le représentant de Keolis. La mise en automatique de la ligne 1 du métro parisien a coûté 650 millions d’euros. « Il fallait changer le matériel roulant et remettre à jour le système de signalisation. Le seul surcoût important a donc été l’installation des portes palières, soit 100 millions », témoigne M. Sée, avant de préciser que le passage à l’automatisme a permis de gagner en vitesse commerciale et d’augmenter de manière conséquente la fréquentation de cette ligne. « Les portes palières ne sont pas obligatoires, précise M. Fafa. Certaines lignes automatiques n’en ont pas : la L1 de Budapest ou la ligne D à Lyon. »

    Mais Benoit Gachet, directeur des Ventes Produits–Technologies de Bombardier Transport précise : « Ces portes palières sont un élément de sécurité et de régularité des trains et, en obligeant les voyageurs à cesser de monter, elles ont aussi un impact sur l’usure du matériel roulant, puisqu’elles évitent les surcharges. »

    Outre le marché de la création de lignes et celui de la migration de lignes existantes, les industriels peuvent aussi tabler sur le marché du remplacement des automatismes vieillissants sur les lignes déjà en service. Pour le moment, le seul exemple est celui du métro de Taipei. Mais c’est un marché qui va arriver. Des appels d’offres ont déjà été lancés pour la ligne 14 de la RATP, qui va profiter de son prolongement au nord et au sud pour renouveler son système. Et la RATP, de plus, est en train d’automatiser la ligne 4 comme elle a automatisé la ligne 1. « Ce projet, lancé à l’été 2013, entre dans sa phase d’exécution. Il nécessite une mise à niveau de l’infrastructure et de la signalisation. Des investissements qui s’imposaient même si le passage en GoA4 n’avait pas été programmé, précise M. Sée. Mais l’automatisation de la ligne nous oblige à installer des portes palières et à refaire le génie civil des quais. Ils seront rehaussés au niveau des planchers des trains pour faciliter les échanges voyageurs. Quant au projet système, il couvre le système CBTC avec la rénovation du poste de commande et l’installation de moyens visuels indispensables. Pour ce qui est du matériel roulant, la ligne va récupérer les rames qui équipaient la ligne 14 et en acquérir 20 neuves. »

    Constructeurs et exploitants estiment que même les plus sceptiques finiront par se laisser convaincre par les performances des MAI. « Cela fait 35 ans nous en faisons et nous n’avons jamais eu à déplorer le moindre décès, se félicite Philippe Leguay. Le GoA4 garantit 99,5 % de disponibilité du matériel et 99,9 % de ponctualité », poursuit-il. Damien Convert, directeur de la plateforme urbaine, Alstom Digital Mobility, ajoute que l’automatisme peut permettre d’anticiper les pannes, d’optimiser le retournement des trains en bout de ligne ainsi que l’ouverture des portes pour offrir un meilleur service. Et que la technique permet une plus grande granularité de l’offre en mettant en place des régimes variables dans la journée et d’offrir un service continu 24/24.

    Malgré toutes ces qualités, les métros automatiques ne représentent encore que 6 % des métros dans le monde. Il existe encore des freins à lever pour assurer son développement. « Certains réseaux voudraient aller vers l’automatisme mais se heurtent à la question sociale », a pu constater M. Sée. L’automatisme rencontre des réticences dans les pays où le coût de la main-d’œuvre est faible et où l’on veut garder les conducteurs. « En Afrique, en Inde ou en Asie, il faut expliquer qu’il faut continuer à embaucher du personnel, mais pour faire autre chose que de la conduite, plutôt que de renoncer aux métros automatiques et à leur qualité de service incomparable », plaide M. Fafa.

    Damien Convert insiste sur l’avantage du métro automatique en matière de sécurité. « Le risque d’accident est quasi nul lorsque la ligne est dédiée. Pour les lignes partagées, l’automatisme est un plus, mais la technique ne garantit que de faire mieux que l’homme. Sans ségrégation, on ne peut pas atteindre le même niveau de sécurité qu’avec un métro entièrement automatique, mais on peut être 100, voire 1 000 fois plus sûr qu’avec un conducteur. »

    Paul-Edouard Basse, directeur général Grands comptes chez Siemens, ajoute que passer des lignes partagées en automatisme se heurte à l’acceptabilité sociale en raison des risques. « On accepte davantage un accident de passage à niveau avec conducteur que sur une ligne automatique. » « Les lignes automatiques font l’objet d’une plus grande sévérité de la part de l’opinion publique », confirme Paul-Emile De Groote, directeur général de Transdev Aéroport Liaisons. Il poursuit : « L’automatisme c’est bien, mais ce que veut l’usager, c’est être transporté de A à B, et chez Transdev, on s’attache à apporter une expérience de transport confortable et une solution pour pouvoir faire l’emport de l’ensemble des passagers et ne laisser personne sur la plateforme. Ce qui implique parfois d’avoir à inventer des nouveaux modes, comme les rafales de trains, ou des moyens d’augmenter la capacité technique entre deux rames. »

    « Si tout le monde reconnaît l’intérêt de passer en automatique des lignes très fréquentées, la technique présente aussi des avantages pour des lignes qui le sont moins. L’automatisme permet d’offrir une fréquence équivalente de passage en heures creuses et aux heures de pointe en utilisant des trains courts, de ne pas avoir à dégrader le service en allongeant les délais entre deux trains en période de moindre affluence », explique M. Gachet. Les lignes peu fréquentées gagneraient en attractivité si elles étaient automatiques, tout en gagnant en productivité. Rouler en heures creuses avec des unités de trois caisses et en heures pleines de six caisses permet de réduire de 30 % le nombre de km-voitures effectués. « A Montréal, le métro aura des trains de deux voitures qui seront accouplées aux heures de pointe pour offrir une plus grande capacité. Et en dehors de ces heures, on fera circuler des trains à deux voitures avec une fréquence attractive pour les utilisateurs, de manière à assurer une bonne qualité de service, explique Philippe Leguay. Pour la ligne B à Lyon, on va faire pareil, ce qui permettra de réduire de 30 % les kilomètres et d’avoir un impact sur la facture d’énergie de traction », ajoute-t-il.

    Paul-Edouard Basse insiste sur le fait que l’automatisme est une vraie spécialité française et que cette technologie s’exporte. « Mais il faut prendre en compte les spécificités de chaque marché. On ne peut pas faire du copier-coller. Chaque cas est unique. » Siemens travaille à l’automatisation du métro de New York. « Notre client nous a demandé d’équiper 23 lignes d’ici 2049 en gardant les conducteurs pour des raisons sociales. » « Il ne faut pas proposer la même chose partout dans le monde, mais s’adapter aux spécificités locales », confirme Paul-Emile de Groote. « A Bombay, nous avons eu des difficultés à convaincre de mettre des portes palières. A Séoul, il y a deux conducteurs dans les trains, un à l’avant, un autre à l’arrière qui se repose, c’est dans leur culture, il faut s’adapter. » Alstom, qui a remporté la fourniture en matériel de trois des six lignes de métro automatique intégral à Riyad, constate que la tendance dans le monde est de demander à un industriel de proposer des offres intégrées. « L’intégration est le fil rouge de la difficulté et de la réussite du passage en MAI. Elle inclut l’automatisme de pilotage, le matériel roulant, le système d’information passager, de détection d’intrusion, de télémaintenance de connexion de sécurité la connexion au centre d’exploitation et de police… », détaille Damien Convert. « Nous constatons aussi une demande pour de l’anticipation. En utilisant les données du flux du métro, mais aussi du trafic routier, ce qu’on appelle le big data, on peut prédire les variations de demande et anticiper les hausses comme les baisses de trafic, pour pouvoir y répondre, tout en réduisant le coût d’exploitation. Le big data donnera la pleine valeur du métro automatique intégré », conclut-il.

    Valérie Chrzavzez-Flunkert

     

    Sur la photo de gauche à droite : Paul-Emile de Groote, directeur général Transdev Aéroport Liaisons, Philippe Leguay, directeur international Systèmes ferroviaires urbains de Keolis, Edgar Sée, directeur d’opération – automatisation de la ligne 4 de la RATP, François Dumont, directeur de la rédaction Ville, Rail & Transports, Paul-Edouard Basse, directeur grand compte de Siemens, Benoit Gachet directeur des Ventes Produits–Technologies de Bombardier Transportation, Olivier Fafa, directeur Systèmes de transport de Systra, Damien Convert, directeur de la plateforme urbaine, Alstom Digital Mobility.

     

    SYSTRA – métro automatiques en cours

     

  • Club VR&T. Où en est la révolution des Transports en Ile-de-France ?

    Club VR&T. Où en est la révolution des Transports en Ile-de-France ?

    Près de deux ans après l’élection de Valérie Pécresse à la présidence de la région Ile-de-France, le Club VR&T recevait Stéphane Beaudet, juste avant la cérémonie de remise des Grands prix de la région capitale. Le vice-président du conseil régional chargé des Mobilités et vice-président d’Ile-de-France Mobilités a dressé un premier bilan de leur action.

     

    Stéphane Beaudet IDF Mobilités
    Stéphane Beaudet © J3G

    « Avec Valérie Pécresse nous avons lancé la révolution des transports. Mais il faut rester modeste. Nous sommes conscients que deux ans après notre arrivée à la région, le quotidien des utilisateurs des transports reste difficile, et qu’il reste bien plus à faire que ce que nous avons déjà accompli », reconnaît Stéphane Beaudet.

    La nouvelle équipe s’est donné les moyens de réaliser la régénération des transports publics. « Nous nous sommes battus avec RFF et SNCF réseau pour atteindre un niveau d’investissement convenable. On avait longtemps stagné entre 300 et 500 millions d’euros par an. Nous avons enfin atteint les 800 millions. Ce qu’il faudra maintenir pendant dix ans pour rattraper le retard pris. » La promesse faite de parvenir à 700 rames neuves ou rénovées au cours du mandat est tenue. « Nous en avons déjà acté 708, et nous serons à 1 200 trains neufs ou rénovées d’ici 2025. » Le tout pour un coût de 24 milliards. « Il faudra encore patienter pour voir ces trains circuler, mais l’engagement a été pris », se félicite M. Beaudet. Pour améliorer les déplacements des Franciliens, la région veut aussi développer les kilomètres de bus là où on manque d’offres de transport. Aussi a-t-elle lancé un nouveau plan bus prenant en compte les 5 000 propositions faites par les usagers et les collectivités. « Nous avons lancé le Grand Paris des Bus. C’est-à-dire une rénovation du réseau à très grande échelle. Nous avons engagé un travail titanesque pour réorganiser structurellement les lignes en prenant en compte la répartition des populations. » Ce renfort d’offres devra être déployé sur le réseau de bassin.

    « Nous avons aussi commencé à renforcer le réseau de bus de nuit. Sur certaines lignes nous avons doublé la fréquence des Noctilien, et nous allons continuer. Et puis nous avons développé des lignes pôle à pôle, là où il n’y a pas d’offre train de banlieue à banlieue, de manière à répondre à une attente très forte des usagers. » La nouvelle équipe vise 100 % de bus propres dans les zones urbaines en 2025 et sur l’ensemble de l’Ile-de-France d’ici 2029. « Cela peut paraître loin, mais il faut prendre en compte que la durée de vie d’un bus, c’est 14 ans », justifie M. Beaudet.

    Valérie Pécresse a aussi ouvert le débat de la route dans les transports publics. « Le mur étanche qui existait entre ceux qui prennent les transports et ceux qui utilisent leur voiture n’existe plus. L’arrivée de véhicules plus propres, plus intelligents, des voitures autonomes va faire disparaître la frontière entre transports individuels et publics. Et notre Plan route doit permettre l’innovation. » La région qui veut favoriser le covoiturage vient de mettre en place un système de mise en relation de 17 plateformes proposant ce mode de déplacement en Ile-de-France. « Il faut tenir compte de demandes qui peuvent être différentes. Quand on recherche un trajet banlieue à banlieue c’est pour pallier un besoin de transport, alors que pour un trajet entre la banlieue et Paris, c’est pour gagner du temps. Les solutions peuvent être multiples, il faut les accompagner. »

    Pour réduire la congestion routière, la région doit faire changer les habitudes et obtenir que les voitures soient mieux utilisées. « Si on passait de leur taux de remplissage actuel, de 1,1 usager à 1,8, il n’y aurait plus de bouchon », assure M. Beaudet. La région réfléchit à des mesures incitatives comme réserver des voies aux voitures ayant plusieurs passagers à bord. Et elle travaille aussi sur une billettique plus moderne… « Notre objectif est de devenir une smart région, capable de proposer tout un choix de solutions de mobilité et de s’adapter à des évolutions techniques qui vont vite. Faire les bons choix demande une ouverture d’esprit, d’adaptation d’innovation et d’expérimentation. Voilà où nous en sommes. Même si pour les usagers des transports ce n’est pas toujours le bonheur, la révolution a commencé », conclut M. Beaudet.

    Des attentes importantes à l’est comme à l’ouest

    Véronique Coté-Millard
    Véronique Coté-Millard © J3G

    Qu’en pensent les élus de la région ? Véronique Coté-Millard, vice-présidente Mobilités de Saint-Quentin-en-Yvelines se dit satisfaite de ce qui a été mis en place en un temps record par l’équipe de Valérie Pécresse. Notamment « de la restructuration du réseau de bus qui permettra d’irriguer le territoire comme jamais. En grande couronne il y avait un retard important. Nous avions le sentiment d’avoir été oubliés. Avec le Grand Paris, la ligne 15 va desservir en rocade la petite couronne, mais on reste sur des modes avec des ruptures de charge qui font que l’utilisation de la voiture demeure le mode principal de développement. Et comme on nous demande de construire énormément de logements et que notre ville bénéficie d’une certaine attractivité, avec 230 000 habitants, 145 000 emplois et 16 000 entreprises, cela nécessite que les transports suivent. » Aussi s’inquiète-t-elle de l’avenir de la ligne 18. « Si elle ne se réalise pas, certaines entreprises ont prévenu qu’elles ne renouvelleraient pas leur bail. Ce serait pour nous une catastrophe. Nous avons la chance d’avoir de grandes entreprises et un développement économique important, il serait dommage que cela ne puisse pas durer faute de moyens de transport suffisamment performants. » Pour limiter les déplacements et tenter de rapprocher les salariés de leur lieu de travail, le plan local d’habitat de Saint-Quentin leur réserve 5 % des logements sociaux.

    Pierre Garzon
    Pierre Garzon © J3G

    Pour Pierre Garzon, vice-président du conseil départemental du Val-de-Marne, en charge des Transports, le défi de la région est de rattraper 40 ans de retard en matière de transport. Pour y parvenir, le Val-de-Marne veut jouer un rôle de locomotive en matière d’investissements. « Sur 30 milliards d’investissements publics en Ile-de-France, dix milliards sont situés en Val-de-Marne avec le tramway, la ligne 15 Sud et Est, la 14 Sud, le premier téléphérique francilien. En tant que communiste, nous poussons ce qui va dans le bon sens et critiquons quand il y a lieu. On a par exemple poussé pour avoir du matériel neuf. Mais attention à la façon dont les usagers vont percevoir cette évolution. Aux heures de pointe cela ne résoudra pas les problèmes de saturation, et les gens risquent de penser que cela ne sert à rien. Il faut éviter les mirages qui viendraient briser une dynamique. »

    Stéphane Beaudet confirme travailler en bonne intelligence avec le Val-de-Marne et reconnaît que le matériel neuf ne va rien changer concernant la densité des lignes. Le réseau actuel doit faire face à une forte croissance du trafic, à l’instar de ce qui se passe sur le RER D. Créé en 1994 pour 350 000 usagers par jour, il en transporte 650 000 aujourd’hui, et en attend 900 000 en 2030. Les nouvelles rames sans résoudre le problème de saturation, apporteront aux voyageurs quelques avantages non négligeables. « Des rames neuves, c’est moins de pannes, plus de confort, la clim et le chauffage. C’est du matériel qui accélère et freine plus vite et des portes permettant une montée/descente plus rapide, souligne M. Beaudet. Mais comme on continue de construire dans les centres-villes et les secteurs des gares, même si on améliore les transports, on ne résoudra pas les problèmes de surdensité. » Dans l’attente de la construction de nouvelles lignes, Valérie Pécresse a demandé à la SNCF d’être capable d’améliorer les déplacements des usagers, à infrastructure et matériel constant. « Cela passera par une restructuration des plans de transport. Il faut réfléchir à l’intérêt de changer les dessertes, ou de les densifier. Si on ne fait pas ce travail, on court à la catastrophe », prévient Stéphane Beaudet.

    Repenser l’urbanisme plutôt que faire des économies
    Le vice-président de la région Ile-de-France met en garde ceux qui seraient tentés de jouer les apprentis sorciers en revenant en arrière sur la boucle du Grand Paris Express. « Si on ne la construit pas en intégralité, la solution de banlieue à banlieue qu’on attend, on ne l’aura pas. » Pierre Garzon partage cet avis et s’inquiète qu’on puisse envisager de faire des économies sur les travaux prévus. « Je veux bien participer aux Assises de la mobilité, mais si c’est pour trouver comment réduire les investissements et la voilure, on est à contresens d’une période où on a besoin de rattraper, de moderniser et d’investir. Le Grand Paris a été conçu en globalité. Si on le découpe en morceaux, cela ne marchera plus. Il faut assumer le fait que nous avons besoin d’expansion des investissements à un moment où on nous dit qu’il n’y a plus d’argent. Il faut aller chercher des financements massifs pour rattraper notre retard. »

    Pour favoriser l’intermodalité, Saint-Quentin a développé des portails numériques permettant de connaître en temps réel les différents modes de transport qu’on peut prendre ou d’avoir en temps réel l’heure d’arrivée du bus. La ville a aussi soutenu la start-up de covoiturage WayzUp et mis en place un plan de développement interentreprise de partage de vélos et d’autopartage. Véronique Coté-Millard recherche aussi de nouvelles solutions de transport. Elle a prévu de tester l’an prochain les navettes suspendues à 5 mètres du sol de Supraways. Capable de transporter six passagers et fonctionnant à l’énergie solaire, ces navettes ont pour seul inconvénient leur coût : dix millions d’euros du kilomètre. Egalement favorable au développement de l’intermodalité, Pierre Garzon plaide pour la mise en place d’un Grand Paris du vélo. « Il faut rendre ce mode de transport sûr et agréable, rendre possible l’arrivée du vélo électrique. Ce qui implique que les collectivités disposent des financements dédiés. »

    Concernant le covoiturage, il met en garde : « Ce ne doit pas être considéré comme la solution, ni un prétexte à ne rien faire. Car il faut garder à l’esprit que la ligne 14 Sud pour aller à Orly c’est l’équivalent d’une route à 2×20 voies ; le tramway 9, d’une 2×10 voies. La voiture n’est pas compétitive. Il faut continuer les investissements pour l’expansion des modes lourds, parce que c’est le seul moyen de travailler durablement la question des mobilités en France. » Il lui semble aussi primordial d’inverser la façon d’aménager la région et de rééquilibrer enfin l’Est et l’Ouest. « Aujourd’hui on lance des projets d’aménagement et ensuite on va voir Ile-de-France Mobilités pour régler le problème des transports. Et il y a un déséquilibre d’aménagement. On a un secteur où on met tout l’emploi, et un autre où on entasse des gens, avec des déplacements pendulaires insolubles. Si on continue comme cela, on pourra construire des lignes de métro à coups de milliards, renouveler le matériel, à un moment donné cela saturera. Et on va vers une impasse historique pour le développement de l’Ile-de-France. Il faut remplacer les tuyaux allant des lieux où l’on dort vers les lieux où l’on travaille par des tuyaux poreux qui irriguent tout au long des lignes. » Pour aller dans ce sens, il invite Ile-de-France Mobilités à « ne plus travailler en silo la question des transports et à intégrer le développement de l’urbanisme, à réfléchir aux conséquences de ce qui est voté, à donner son avis et à repenser la question de l’aménagement et des transports. »

    Du pire avant du meilleur
    Si la construction du Grand Paris est une bonne nouvelle, sa construction va nécessiter une phase de travaux qui vont perturber les déplacements. « On s’est battu pour avoir le métro en sachant que les travaux seraient une période difficile en matière de circulation, reconnaît M. Garzon. Dans le Val-de-Marne, on travaille déjà pour en limiter les désagréments en veillant à réduire les délais de chantier. Mais on se prépare aussi à mettre en place un plan de circulation valable le temps des travaux.

    Pour cela, nous cherchons à avoir les données techniques de la circulation des camions pour prévoir l’impact que cela aura sur la circulation et anticiper des solutions en prévoyant des itinéraires bis par exemple. Et on met la pression pour que tout ce qui peut éviter de prendre la route soit mis sur des modes plus propres et moins capacitaires. On réfléchit aussi à décaler certains chantiers pour ne pas cumuler les problèmes sur certains axes. Nous mettons en place un outil de prévision pour la décision, pas pour constater les dégâts. » L’élu estime qu’il faudrait créer une direction de crise pour une durée de 10 à 15 ans, et qui pourrait décider de décaler des lignes des bus ou les renforcer. « Durant les chantiers, on sait qu’à certains endroits la voiture ne va plus passer. Qu’il va y avoir des zones de congestion monstrueuses. On ne cherche pas à raconter d’histoires, mais à offrir une alternative à la voiture pour imiter au mieux les désagréments. »

    Valérie Chrzavzez-Flunkert

     

     

  • « Ce que fait Paris, les autres grandes métropoles le font aussi »

    « Ce que fait Paris, les autres grandes métropoles le font aussi »

    Entretien avec Christophe Najdovski, adjoint à la maire de Paris chargé des Transports, de la Voirie, des Déplacements et de l’Espace public.

    Christophe Najdovski dresse pour VR&T le bilan à mi-mandat de la politique parisienne des transports. L’Hôtel de Ville doit désormais prendre en compte la révolution numérique, les vélos et scooters en libre service et sans station que l’on n’envisageait pas il y a trois ans et qui viennent bouleverser les modèles existants.

     

    Ville, Rail & Transports. Anne Hidalgo est maire depuis mars 2014 : déjà le mi-mandat, quel bilan pour les déplacements ?

    Christophe Najdovski. Un bilan à mi-mandat, c’est un exercice un peu frustrant. Beaucoup de chantiers sont lancés mais pas achevés. Le prolongement du tramway, le prolongement du RER E, les prolongements des métros, les BHNS… Les grands chantiers d’envergure, pour ce qui est des modes de transport structurants, ont été lancés. C’est aussi le cas du plan bus ou du Réseau express vélo. Mais nous n’avons pas encore les fruits de ce qui a été semé. De plus, nous sommes dans un environnement mouvant. La révolution numérique et l’apparition des scooters ou des vélos en libre service sans station que l’on n’imaginait pas forcément il y a trois ans, ajoutent des offres nouvelles mais bouleversent l’économie de modèles existants.

     

     

    VR&T. La Ville a présenté le 25 octobre le nouveau Vélib’ qui circulera dans les rues de Paris et de 64 communes limitrophes à partir de janvier. Les vélos en libre service et sans station qui font leur apparition pourraient-ils mettre à mal le Vélib’ ?

    C. N. Sur le principe, nous sommes pour le développement de la mobilité partagée. Il y a déjà des scooters électriques en free floating, des vélos de GoBee Bike depuis peu, d’ailleurs opportunément placés près des stations Vélib’ qu’on est en train de démonter… Ofo annonce aussi vouloir installer ses vélos. Ce développement de l’offre est une très bonne chose mais on sait aussi que, dans certaines grandes villes chinoises, ce phénomène a engendré des désordres comme l’envahissement de l’espace public, avec des vélos à l’abandon laissés à l’état d’épave. Cela nécessite une régulation. Nous devons donner un cadre.

     

     

    VR&T. Quelle forme pourrait prendre cette régulation ?

    C. N. Nous avons demandé à nos services juridiques de nous dire si on pourrait instaurer une redevance d’usage de l’espace public.

    VR&T. Allez-vous remanier le contrat Vélib’ ?

    C. N. Non. En fait, les deux services ne sont pas sur les mêmes modèles. Vélib’ répond à une obligation de service public de couverture du territoire. Il va être déployé dans 64 communes, dans des territoires où ce service ne serait pas rentable pour un opérateur privé. C’est d’ailleurs une grande satisfaction d’avoir réussi à « métropoliser » le Vélib’ et à faire en sorte que le développement des mobilités douces se diffuse au-delà des frontières du périphérique. Vélib’ sera financé à la fois par l’usager et par la puissance publique, c’est-à-dire les villes mais aussi la Métropole du Grand Paris qui va aider à hauteur de 10 000 euros par station les communes hors Paris.
    Autre différence, les vélos sans station sont simples, mécaniques, sans vitesse. C’est du vélo low cost, prévu pour des distances courtes et des courtes durées. A 50 centimes d’euros la demi-heure vous avez intérêt à faire des trajets courts. Le Vélib’, lui, sera, pour le tiers du parc au moins, un vélo à assistance électrique. Il permettra des déplacements sur de plus longues distances avec un meilleur confort. Les deux systèmes sont plutôt complémentaires.

     

    VR&T. Après les scooters, voici les vélos en libre service sans station… Demain, les voitures ?

    C. N. Ce qui se passe dans l’univers des vélos est une illustration de l’ubérisation de l’économie, de l’ubérisation de la mobilité. Demain, oui, se posera aussi la question des voitures en libre service et en free floating. Et donc la question d’une régulation nationale. Les Autolib’ ont été créés en 2011, dans le cadre d’une DSP de 12 ans. En six ans, ils ont été en partie victimes de l’ubérisation. En 2011, les VTC n’existaient alors quasiment pas. Depuis, ils ont explosé.
    Or, la durée moyenne d’utilisation d’Autolib’, c’est 35 minutes et la distance moyenne, huit ou neuf kilomètres. Comme un taxi ou un VTC. Autolib’ c’est un taxi qu’on conduit soi-même. S’il y a une absence de régulation et que les prix des VTC diminuent fortement, le modèle est menacé. Aujourd’hui, les VTC sont au moins aussi nombreux que les taxis. Et leur développement non régulé participe à la congestion. C’est le cas à Londres, à New York et on l’observe aussi à Paris. Une partie du trafic qui tourne à vide dans les rues est constituée de VTC, puisqu’ils ne disposent pas de station. Le laisser-faire n’est pas possible.
    L’Etat va devoir se pencher sur cette question. Les Assises des mobilités sont l’occasion de la poser. Il faudra là encore réguler, peut-être via un numerus clausus. Pour faire évoluer les statuts des taxis et des VTC en allant, à terme, vers le mieux-disant social. Et pour intégrer toutes les formes nouvelles de mobilité dans un schéma de transport public. Les taxis sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, cela fait partie de l’Histoire de France. La décision devrait être décentralisée au niveau de l’autorité organisatrice, c’est-à-dire d’Ile-de-France Mobilités.

    VR&T. La Ville de Paris est beaucoup attaquée sur sa politique antivoiture. Quelle place voulez-vous donner aux voitures ?

    C. N. Ce que fait Paris, les autres grandes métropoles le font aussi. Et en prenant des mesures qui parfois sont beaucoup plus radicales que celles mises en œuvre à Paris. Londres vient de décider une Toxicity Charge, pour tous les véhicules immatriculés avant 2006 qui ne respectent pas la norme Euro 4. Cette taxe vient s’ajouter à son péage urbain, la Congestion Charge. Madrid limite dès 2018, la vitesse sur les grands axes à 70 km/h et, surtout, dès le mois de juin de l’année prochaine, il sera prohibé de rouler dans le centre, à l’exception des véhicules utilitaires, des voitures électriques, des bus ou des voitures qui servent au covoiturage.
    Toutes les grandes métropoles sont confrontées à la congestion et à la pollution. Les mesures qu’elles prennent s’inscrivent dans un mouvement qui est de remettre la voiture à sa juste place, alors qu’elle a occupé tout l’espace pendant de longues années. Aujourd’hui, à Paris, les voitures et les deux roues motorisés assurent seulement 13 % des déplacements mais occupent 50 % de l’espace public. La voiture individuelle est le mode le moins capacitaire. L’autosolisme, c’est déplacer une personne qui pèse peut-être 70 kg dans deux tonnes d’acier et de plastique qui occupent 10 m². Il faut changer de paradigme. Ce n’est pas mener une guerre contre la voiture mais penser la ville différemment. La voiture y aura toujours une place, mais ce sera une voiture plus partagée, plus connectée, plus propre.

     

    VR&T. Les communes limitrophes se plaignent de l’égoïsme parisien dans ce domaine…

    C. N. Dans Paris, un Parisien sur dix, et seulement trois Franciliens sur dix se déplacent en voiture. Même les non-Parisiens utilisent majoritairement les transports en commun. Cessons de nous focaliser sur l’automobile alors que c’est un mode minoritaire mais source de nuisances. Paris est plus touché que le reste de l’Ile-de-France par la pollution. Un Francilien sur dix est exposé à des valeurs supérieures aux seuils fixés par l’Union européenne pour les NOx. A Paris, c’est un habitant sur deux. Il suffit de regarder une carte d’Airparif pour voir que les Parisiens sont plus exposés. Et pour les 100 000 riverains du périphérique, c’est la double peine : non seulement ils subissent les nuisances sonores et polluantes, mais en plus ils paient des impôts pour entretenir le périphérique. C’est le principe pollué-payeur !
    C’est pourquoi nous soutenons l’idée d’une redevance d’usage pour le trafic poids lourd de transit sur le périphérique et, au-delà, sur le réseau d’autoroutes non concédées d’Ile-de-France. Une demande que nous portons dans le cadre des Assises des Mobilités.

    VR&T. Que pensez-vous de l’initiative lancée par Valérie Pécresse pour soutenir le covoiturage ?

    C. N. Nous sommes très favorables à l’idée de soutenir le covoiturage et les start-up qui le proposent. Pour l’heure, l’expérimentation mise en place dans la région est prévue pour trois mois. Ce n’est pas la solution miracle, c’est une solution parmi d’autres.
    Les routes sont saturées par les véhicules, pas par les personnes, puisqu’on compte 1,1 personne en moyenne par véhicule aux heures de pointe. La route pourrait transporter beaucoup plus de monde. De ce point de vue, avec son plan antibouchons, Valérie Pécresse en reste à une vision du siècle dernier : celle où on double les voies. Il faut doubler le nombre de personnes dans les voitures. Nous demandons à l’Etat qu’il définisse clairement le covoiturage et qu’il permette de mettre en place des voies dédiées sur les autoroutes d’Ile-de-France et, pourquoi pas, sur le périphérique.
    Optimiser la route, c’est notre leitmotiv. Grâce à la révolution numérique, il existe des solutions simples et souples. Nous sommes prêts à faire des aménagements pour disposer d’aires de covoiturage, même si la question se pose plus sur la grande couronne que dans l’agglomération dense. Nous réfléchissons aussi à des parkings-relais. Nous avons fait la proposition à Valérie Pécresse de mieux utiliser des parkings dans lesquels nous comptabilisons 6 000 places mobilisables. Nous travaillons avec Ile-de-France Mobilités et avec les concessionnaires pour bâtir un modèle économique qui convienne à tout le monde.

    VR&T. Vous allez bientôt adopter votre nouveau Plan Climat. Quel est son objectif ?

    C. N. Nous avons discuté avec de nombreux acteurs et l’Etat doit accompagner les collectivités. Nous avons fixé des trajectoires : 2024 pour la fin du diesel à Paris. 2030 pour l’essence. Ce que nous visons en 2030, c’est la fin de l’utilisation des énergies fossiles. Pas celle des véhicules thermiques : le biogaz, par exemple sert à des véhicules thermiques et nous voulons l’encourager.
    C’est une trajectoire volontariste qui nous permet de tenir un cap. Cet objectif est partagé par un certain nombre de grandes métropoles mondiales. Le 23 octobre, à Paris, 12 maires de grandes villes ont déclaré qu’ils souhaitaient aller vers le zéro émission. Nous visons la neutralité carbone. Or, les transports et le bâtiment sont les deux secteurs les plus émissifs de gaz à effet de serre.

    VR&T. C’est souvent compliqué pour les industriels qui ne sont pas forcément prêts…

    C. N. Il y a encore deux ans des constructeurs automobiles venaient nous dire : le diesel est formidable, nos systèmes de dépollution sont magnifiques. On ne peut plus être dans ce schéma.

    VR&T. Encore faut-il avoir des solutions de remplacement. Les bus électriques, ce n’est pas si simple…

    C. N. La commande publique oriente les choix industriels. Il y a deux ans, quand nous avons lancé un appel d’offres pour le transport scolaire des enfants de la Ville de Paris, nous avons spécifié que nous ne voulions pas de bus diesel. On nous a dit que nous n’y arriverions pas. Il y a quelques jours, les 12 cars électriques nous ont été livrés.
    Ce n’est pas simple mais nous n’avons pas le choix. Sur le sujet du bus électrique, la Chine est très en avance. Cela montre que c’est possible. Et d’autres technologies sont disponibles : par exemple, un réseau comme Nantes exploite des bus au GNV. On ne peut pas rester dans le schéma dans lequel on est resté trop longtemps. Et puis, Paris doit tenir un rôle d’impulsion. Nous sommes très regardés dans le monde entier.

    VR&T. Le plan bus a été présenté. Ne risque-t-il pas de se traduire par une diminution de l’offre ?

    C. N. Il n’est pas question de refondre les bus pour en arriver à une diminution de l’offre ! C’est un chantier gigantesque, qui va changer le paysage. Il permettra à des territoires périphériques d’être mieux desservis, au plus tard en 2019. Cela va de pair avec la volonté de redonner un coup d’accélérateur aux bus en leur donnant la priorité avec des aménagements de type couloir bus pour qu’ils circulent mieux. Même si aujourd’hui, sur ces couloirs, ils sont trop souvent ralentis par du stationnement gênant ou d’autres incivilités.

    VR&T. Comment faire en sorte qu’ils circulent mieux ?

    C. N. A partir de 2018, avec la loi sur le statut de Paris, nous allons « récupérer » les agents de surveillance de Paris, les ASP (dont les « Pervenche »), qui sont aujourd’hui payés par la Ville mais sont l’autorité du préfet de Paris. La moitié des ASP, soit 800 personnes, sera affectée à des missions d’hygiène et de propreté. L’autre moitié sera chargée de la lutte contre ces incivilités routières. Ils pourront travailler avec la préfecture de police sur le respect des couloirs bus, des pistes cyclables, ou la lutte contre le stationnement gênant… Cela va se traduire par la création d’une sous-direction de la régulation des déplacements de la Ville qui comprendra 800 personnes. Nous pourrons développer la vidéoverbalisation. La préfecture dispose de cet outil, qui est efficace, mais elle n’a pas les effectifs suffisants pour bien l’utiliser. Demain, nous aurons les moyens de le faire.
    Ces agents pourront aussi contrôler la ZCR (zone à circulation restreinte) et s’assurer du respect des pastilles Crit’Air qui doivent équiper les véhicules en fonction de leur niveau de pollution. Ils pourront verbaliser le non-port de cette vignette, obligatoire depuis juillet. Aujourd’hui, les contrôles assurés par la préfecture de police se font au fil de l’eau et sont insuffisants. L’Etat nous a donné un outil mais sans les moyens de contrôle qui vont avec.
    Pour renforcer les contrôles, nous demandons à l’Etat de permettre une automatisation du contrôle avec le système de type Lapi (Lecture automatique de plaque d’immatriculation). Cela fait partie des demandes fortes que nous faisons. Sans contrôle automatisé, le respect de restriction des circulations n’est pas assuré. C’est essentiel. N’oublions pas que la France – et plus précisément une dizaine d’agglomérations dont l’Ile-de-France – est sous la menace d’une sanction européenne pour dépassements des seuils de pollution. En juillet, le Conseil d’Etat a fait une injonction à l’Etat pour lui demander de prendre des mesures d’ici mars 2018.

    VR&T. Dans le cadre des jeux Olympiques, quelles sont vos priorités ?

    C. N. Nous espérons que les JO vont être un accélérateur de projets de transport. Il faut déjà que le Grand Paris Express soit au rendez-vous de 2024. C’est une volonté forte de la Mairie de Paris. L’ensemble forme un tout, cela fait système, et on ne peut pas accepter qu’il ne soit pas réalisé dans son intégralité. Et il faut que les délais soient tenus. On ne peut pas se permettre d’avoir des retards à répétition, comme sur cela a été le cas sur le prolongement au nord de la ligne 14 avec, notamment, l’inondation de la future station Porte-de-Clichy. S’il doit y avoir une Loi olympique pour accélérer les procédures, cela doit être au service du système des transports. Ce sont des projets très attendus, notamment en Seine-Saint-Denis où, au-delà des JO, ils sont au service d’un rééquilibrage territorial et de désenclavement de quartiers aujourd’hui délaissés.

     

    VR&T. Quels projets propres à Paris ?

    C. N. Nous avons le projet d’une ligne des quais, que nous appelons « ligne à dimension olympique » pour relier l’est et le centre de Paris, en desservant le nouveau quartier de Bercy-Charenton. Dans cinq ou dix ans, ce quartier, ce sera le nouveau Batignolles. Malheureusement, dans le quartier des Batignolles, les emplois, les activités, les habitants arrivent avant les transports… Nous militons pour cette ligne auprès d’Ile-de-France Mobilités. J’ai donné à son directeur général, Laurent Probst, les études que nous avons effectuées, pour qu’on s’attelle à la réalisation d’un dossier d’objectifs et de caractéristiques principales, DOCP, préalable au lancement d’une concertation et d’une enquête publique. Cette ligne comprendrait la requalification de la voie express quai de Bercy et quai de la Rapée, avec la desserte du nouveau quartier, à cheval sur Bercy et Charenton, et une connexion avec le Grand Paris Express.

     

    aménagements quais de Seine Paris BHNS
    L’actuelle ligne 72 de la RATP devrait être remplacée par une nouvelle ligne de BHNS (perspective) © DR

     

    VR&T. Ce serait un BHNS ou un tramway ?

    C. N. Les études répondront à la question. Une ligne de BHNS est déjà prévue sur les quais de Seine, fin 2018-2019. C’est en fait une amélioration de la ligne de bus 72, avec des premiers aménagements, accompagnés de la mise en service de bus électriques standard de 12 mètres, et d’un prolongement jusqu’à la gare de Lyon. C’est le prélude à la ligne à dimension olympique.
    Un véritable hub pourrait être constitué au niveau du pont d’Austerlitz et du quai de la Rapée, qui permettrait de connecter la ligne des quais, la future rocade des gares, Montparnasse – Gare du Nord, et la ligne 5 du métro. Cela fait partie des projets que nous soutenons et pouvons porter à l’échéance 2024.

     

    VR&T. Comment les vélos seront-ils au rendez-vous des JO ?

    C. N. Nous souhaitons un réseau cyclable métropolitain à l’horizon 2024. Il faut pour cela que l’on sorte de l’éclatement institutionnel qui empêche de progresser. Aujourd’hui, Paris a son plan vélo, et chaque commune décide ce qu’elle souhaite sur son territoire. Nous avons besoin d’un réseau à l’échelle métropolitaine. Nous pensons à un aménagement reliant le futur village olympique, en bord de Seine [sur le territoire de Plaine Commune, NDLR] à un certain nombre de sites de l’ouest : l’hippodrome de Longchamp et les équipements de la porte d’Auteuil, le Parc des princes, Roland-Garros et le stade Jean-Bouin. Ce serait une belle avenue cyclable qui servirait, au-delà des Jeux, aux besoins du quotidien.

     

    VR&T. Où en est aujourd’hui le plan vélo de la Ville ?

    C. N. Il nous tient à cœur, même si nous avons connu des difficultés avec la préfecture de police à propos des grands axes de circulation. Les discussions se sont prolongées avec des approches différentes. Mais la rue de Rivoli est en cours d’aménagement, le chantier de la voie Georges-Pompidou a été mené à bien cet été. Ce sont des éléments importants du Réseau express vélo. Les aménagements cyclables de l’avenue de la Grande Armée sont sur le point d’être terminés. Cela va se poursuivre avec le déploiement du Réseau express vélo sur la rive gauche de la Seine. Mais il ne faudrait surtout pas oublier le premier mode de déplacement. C’est la marche, tout à fait adapté à Paris, et c’est pourquoi nous avons voté une stratégie piétons.

    Propos recueillis par François Dumont et Marie-Hélène Poingt

  • « Il y a 850 km de métros automatiques dans le monde. En 2025 il devrait y en avoir 2 300… »

    « Il y a 850 km de métros automatiques dans le monde. En 2025 il devrait y en avoir 2 300… »

    Entretien avec Philippe Martin, président de la division métro de l’UITP

     

    Ville, Rail & Transports. Quelle part représentent aujourd’hui les métros automatiques dans le monde, et quelle est la tendance ?

    Philippe Martin. Globalement, il y a aujourd’hui 600 lignes de métro dans le monde, dont 60 lignes de métro automatique. Dans la majorité des pays, les nouvelles lignes que l’on construit sont automatiques. A Dubai, à Riyad, à Doha, elles sont de type GoA4, c’est-à-dire pleinement automatiques.
    La vraie différence avec le GoA3 est une différence de service. Le GoA4 est beaucoup plus souple. Si, pour un événement exceptionnel, vous voulez mettre dix navettes supplémentaires, en GOA3, il faut disposer de dix personnes. Mais ces métros sont tout de même des systèmes tout à fait modernes. C’est par exemple le cas à Londres, avec le DLR, où il y a un agent, ou, à Hongkong, où il y a aussi une personne à bord sur une ligne automatique. D’une manière générale, en Asie, il peut y avoir encore quelques réticences culturelles par rapport à l’absence de personnel de bord. En Europe et prochainement en Amérique, ce cap a été franchi.

    VR&T. Un problème de coût peut-il freiner le développement des métros automatiques ?
    Ph. M.  Construire un métro coûte cher quoi qu’il en soit. Entre 100 et 150 millions d’euros du kilomètre. Le coût d’un métro automatique n’est pas beaucoup plus élevé, et au bout du compte, c’est moins cher en life cycle cost, en tenant compte des coûts totaux d’exploitation et de maintenance.

     

    VR&T. A côté de ce marché du neuf, il y a celui de la transformation. Comment va-t-il évoluer ?

    Ph. M. A Paris, la RATP a été pionnière avec la ligne 1 en automatisant la ligne tout en maintenant son exploitation. C’est aujourd’hui le tour de la ligne 4. Bruxelles, Marseille ou Vienne ont annoncé des projets. Pour des raisons d’amélioration du service, de plus en plus de réseaux y pensent. Mais une telle transformation suppose de conduire un projet à multiples facettes : un projet technique certes mais aussi un projet de service et un projet social.
    Sur le plan technique, c’est un projet complexe qui fait appel à des expertises très pointues et qui coûte assez cher en adaptation de l’infrastructure et installation de portes palières. Il y a un enjeu de service : mieux vaut le faire en maintenant l’exploitation, et on sait que c’est possible avec l’expérience de la ligne 1 à Paris. C’est aussi un projet social, et c’est un aspect évidemment important qu’il ne faut pas négliger.

     

    VR&T. Au bout du compte, c’est cher…

    Ph. M.  Pas beaucoup plus qu’un renouvellement classique. Pour la ligne 1 de Paris, le surcoût a été autour de 100 millions d’euros. Mais, pour que ce soit efficace, il faut le faire en profitant du renouvellement du matériel. C’est le schéma de la ligne 4 à Paris. En un peu plus compliqué, puisque le matériel de la ligne 4 va aller sur la ligne 6 dont le matériel, lui, va aller au rebut.

    VR&T. Toutes les lignes sont-elles promises à devenir automatiques ?

    Ph. M.  Non. Cela a du sens quand il y a un flux important, et une forte variation de la demande en fonction d’événements. Par exemple quand la ligne dessert un stade ou un lieu touristique. Par exemple, pour le métro parisien, il serait complètement déraisonnable ou inadapté de penser que toutes les lignes pourraient être automatisées.

     

    VR&T. Au bout du compte, que représenteront prochainement les métros automatiques ?

    Ph. M.  En 2016, on dénombrait 850 km de lignes, de type GoA3 et GoA4. En 2025, il devrait y en avoir 2 300. Ce sera pour l’essentiel en Asie, en Europe occidentale et au Moyen-Orient. Mais pas uniquement. Moscou a gardé la conduite manuelle mais évolue, São Paulo a un métro automatique, Montréal a le projet de créer trois lignes automatiques.

     

    VR&T. Devant le coût d’un métro, on est souvent à la recherche de financements innovants. C’est par exemple ce que demande l’Inde, dans la « Metro Rail Policy » que le gouvernement vient d’adopter. Vous avez des solutions ?

    Ph. M.  Je ne vois que deux grands modèles de financement. L’un, classique avec une autorité organisatrice, ville, région, Etat, qui finance l’infrastructure et qui confie l’exploitation à un opérateur, soit de gré à gré soit après un appel d’offres. C’est ce qu’on connaît en Europe ou aussi en Chine.
    Il y a aussi le modèle de PPP. Par exemple, à Montréal, où la réalisation du REM (Réseau électrique métropolitain) va nécessiter la création de trois lignes. Montréal a demandé à trois groupements – une ingénierie, un BTP, un opérateur – de remettre une offre pour la construction et pour l’opérationnel, et cela pour une durée de 50 ans.

     

    VR&T. En Afrique, on s’attend à un accroissement considérable de la population, surtout dans les villes. L’heure des métros africains a-t-elle sonné ?

    Ph. M.  Il y a déjà des métros en Afrique, à Alger et au Caire. En dehors de l’Afrique du Nord et de l’Afrique du Sud, où il y a le Gautrain, et du Sénégal où il y a un projet de TER, je vois plutôt se développer des bus et des tramways, ou des trains régionaux. Le tram peut prendre une large place, comme au Maroc ou en Algérie.
    Pour construire un métro, il faut une politique d’investissement stable avec une sécurisation des financements. Compte tenu de la durée de construction (de cinq à dix ans) d’une ligne de métro, il est indispensable de penser global et de lier l’aménagement urbain avec la planification du transport.
    VR&T. On a longtemps vanté le BRT, en disant, en gros : c’est du métro low cost. Est-ce le cas ?

    Ph. M.  Le BRT est une solution intéressante, et je l’ai vu fonctionner à Curitiba au Brésil. Mais c’est un cas très particulier : la ville est conçue autour des moyens de transport. Le BRT permet une belle offre, à condition d’avoir des voies vraiment dédiées, la capacité du système dépendant à la fois de la vitesse et de la capacité unitaire. C’est une bonne solution, avec des capacités maximales limitées (60 000 à 100 000 voyageurs/jour), au total c’est un mode qui est plutôt en concurrence avec le tramway ou le métro léger.

     

    VR&T. Donc la croissance du métro dans le monde n’est pas près de s’interrompre…

    Ph. M.  Non, la tendance est affirmée. La croissance du chiffre d’affaires mondial des métros est estimée à environ 3 % par an durant les 20 à 30 prochaines années. Los Angeles veut interdire les voitures, il y a des grands projets en Ontario, à Toronto, Ottawa. En Amérique latine, il y a un gros marché potentiel, Mexico étant une sorte d’exception qui confirme la règle, avec une douzaine de lignes. Au-delà, les plus gros développements sont attendus en Asie et au Moyen-Orient et plus particulièrement en Chine, où le métro est déjà présent dans 20 villes et ce pays construit 100 nouveaux kilomètres de métro par an !
    Propos recueillis par F. D.

  • Les autocars et le marché voyageurs longue distance : un jeu «  perdant-perdant  » ?

    Les autocars et le marché voyageurs longue distance : un jeu «  perdant-perdant  » ?

    Par Yves Crozet, Université de Lyon (IEP)
    Laboratoire Aménagement Economie Transports

    Depuis l’été 2015, les services d’autocars à longue distance ont été déréglementés en France par ce qu’il est convenu d’appeler la « loi Macron ». Emboîtant le pas de l’Allemagne, qui avait pris la même décision en 2012, les initiateurs de ce projet, amorcé dès la fin de la présidence Sarkozy pour les liaisons internationales, s’inspiraient du modèle anglais, où la déréglementation date du début des années 80. Sur cette base, lors des débats à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Economie avait laissé entendre que cette nouvelle activité pouvait créer jusqu’à 20 000 emplois. Nous en sommes loin puisqu’en juin 2017, l’Arafer estimait à environ 2 000 le nombre d’emplois liés aux nouveaux services d’autocar. Même si l’activité se développe encore, une multiplication par dix est plus qu’improbable.

    La question se pose donc de savoir si les bénéfices de la libéralisation de ce secteur n’ont pas été surestimés, tout comme la demande potentielle. Nous n’adoptons pas une position critique de principe contre cette loi. Elle était nécessaire pour des raisons sociales, réduire le coût de la mobilité pour les ménages modestes. Les arguments économiques comptaient également : ouvrir à la concurrence le marché de la longue distance. Mais cela n’interdit pas, au contraire, de regarder comment s’organise désormais ce marché. Quel rôle y jouent les autocaristes ? Comment expliquer les pertes accumulées par les trois opérateurs encore en activité ? Quelle sera la structure du marché de la longue distance à terme ? Sachant que la SNCF déploie une stratégie puissante visant à contrer les offres des autocars et de BlaBlaCar, pourra-t-on éviter une configuration « perdant-perdant » ?

  • Les nouveaux défis de la sûreté

    Les nouveaux défis de la sûreté

    La sûreté est l’une des priorités des transporteurs. Avec la montée de la menace terroriste, comment les transports s’adaptent-ils à ce nouveau risque ? Comment concilier au mieux sûreté et mobilité ? VR&T Evénements a posé ces questions aux directeurs sécurité de la SNCF, de la RATP, d’Aéroport de Paris et au directeur général d’Itirémia.

    « Pour faire face aux enjeux de sécurité et de sûreté, la SNCF emploie 3 000 personnes formées, assermentées et armées », explique Céline Sibert, la directrice de la Sûreté. La SNCF a aussi installé des caméras et utilise des drones. « Nous réalisons 12 millions de voyages par jour dans des espaces ouverts, ce qui fait de nous une cible potentielle pour les terroristes », rappelle de son côté Stéphane Gouaud, directeur de la Sécurité à la RATP. Pour sécuriser ces voyages, la régie s’appuie sur 6 000 agents de station, 1 000 agents internes de sécurité et sur 40 000 caméras.

    Dans les aéroports, tout est pensé pour sécuriser les avions. Mais les voyageurs arrivant d’abord dans des aérogares, ouvertes à tous, les questions de sûreté sont identiques à celles qui se posent dans les grandes gares ferroviaires. « On y trouve des militaires du dispositif Sentinelle, 2 700 policiers de l’air et des frontières, des agents de surveillance générale, chargés de faire ouvrir sacs et manteaux, et des services de renseignements, énumère Alain Zabulon, directeur de la Sûreté, du Management des risques et de la Conformité d’Aéroports de Paris. Le passager se rend ensuite aux contrôles, où l’on scanne ses bagages cabine et où il passe sous un portique. Ces vérifications répondent à une procédure normée au niveau international. Passé cette zone, il accède à la zone d’embarquement à accès restreint. Depuis novembre 2015, les contrôles à l’entrée et la sortie de l’espace Schengen ont été généralisés, ce qui a rallongé les procédures, car la police aux frontières (PAF) ne se contente plus de vérifier les passeports, elle interroge des fichiers à distance. » Pour réduire les temps de contrôle, ADP a mis en place 37 sas automatiques pour les détenteurs de passeports à puce biométrique. Leur nombre sera doublé l’an prochain, et ADP passera à la reconnaissance faciale pour augmenter la fluidité. « L’objectif est que 90 % des voyageurs passent l’inspection filtrage en moins de dix minutes. »

    Sébastien Budillon est directeur général d’Itirémia, une filiale de la SNCF qui fait travailler, selon la saison, entre 600 et 2 000 collaborateurs assurant des prestations d’accueil, d’assistance et d’accompagnement des voyageurs pour le compte de la SNCF ou d’Air France. « Nous avons une double sensibilité à la sécurité et la sûreté, et une compétence sur la partie fluidité des flux de voyageurs. Nos prestations d’assistance s’articulent autour de moyens humains et d’équipements qui visent à faciliter l’accès à la gare et aux services. Le contact humain permet de donner des consignes, mais également de recevoir des questions et de distiller une forme de réassurance pour le compte des gestionnaires de plateformes pour lesquels nous travaillons », indique Sébastien Budillon.
    Comment garantir la protection des données privées ?

    Les attentats ont changé les mentalités. Il y a quelques années, l’utilisation de caméras faisait débat, maintenant cela rassure. Même chose pour l’inspection visuelle. Il n’y a pas si longtemps on n’aurait pas accepté d’ouvrir son sac ou son manteau pour des inspections, désormais on s’y plie volontiers, rappelle Céline Sibert. Aujourd’hui les industriels travaillent sur des projets de caméras capables de détecter le stress ou de rapprocher les individus filmés avec le fichier des personnes recherchées…

    La RATP teste des algorithmes de détection des signaux anormaux pour pouvoir utiliser les images de ses 40 000 caméras pour faire de la prévention. « Attention à ne pas sous-estimer la complexité juridique qu’il y aura derrière les projets qui se développent, prévient Alain Zabulon, car dès lors qu’il y a collecte des données personnelles, le Cnil va s’en mêler, et ce sera à l’Etat de prendre position. »

    Quelle formation pour les agents chargés de la sécurité ?

    Lors de leur recrutement, les agents de sécurité SNCF suivent une formation de quatre mois sur les techniques d’intervention, le tir, la déontologie, mais aussi en droit pénal. Une fois en poste, ils bénéficient de formations complémentaires plusieurs fois par an. Comme la loi Savary permet à ces agents d’agir en civil armé, leur formation a été complétée par un stage de quatre jours sur cette technique d’intervention.

    « La RATP recherche 110 agents de sécurité, mais nous sommes très sélectifs. Nous avons besoin de 65 CV pour trouver un candidat qui réponde à nos exigences », indique Stéphane Gouaud. Ces agents suivent une formation qui a été modifiée pour tenir compte de la menace terroriste et de la loi Savary qui leur permet d’effectuer fouilles et palpations. « Les 4 700 agents de sécurité aéroportuaire chargés de l’inspection et du filtrage des bagages en soute à ADP font l’objet d’une habilitation du centre national des activités privé de sécurité avant de suivre une formation de plusieurs semaines qui leur permet d’être embauchés. ADP procède alors à une nouvelle enquête, tandis que les équipes cynophiles qui interviennent sur nos aéroports sont certifiées par l’aviation civile », décrit Alain Zabulon. « Nos collaborateurs opérant dans l’espace bagages objets trouvés suivent une formation de 130 heures sur la sécurité du bagage, la lecture de l’imagerie et bénéficient d’un recyclage régulier, décrit Sébastien Budillon. Pour assurer notre mission au contact du public, nous faisons suivre à nos agents une formation de sécurité complétée depuis trois ans par de la sensibilisation à la sûreté. »

    Quid des menaces internes ?

    « La loi Savary permet de procéder à une enquête administrative pour certains salariés sur certains postes, ou en cas de doute. On utilisera cette faculté pour des postes sensibles. C’est un progrès conséquent », estime Stéphane Gouaud. « Nos salariés travaillant pour les consignes et objets trouvés font aussi l’objet d’une enquête », poursuit Sébastien Budillon, tout en reconnaissant que pour les recrutements pour des missions de courte durée, les vérifications ne peuvent se faire.

    « Le métier d’agent de sûreté aéroportuaire est l’un des plus surveillés : ces agents travaillent sous une caméra, font l’objet d’enquêtes, de contrôles inopinés. Après trois manquements à la procédure, ils ont obligation de suivre une formation, et s’ils échouent à cette formation, ils peuvent perdre leur emploi », souligne Alain Zabulon. ADP fait aussi appel à des visiteurs mystère pour détecter les faiblesses.

    Comment sont traités les colis suspects ?

    Sur les six premiers mois de l’année, 5 000 bagages abandonnés ont été signalés à la SNCF. « En Ile-de-France, 4 900 bagages suspects ont impacté 1,5 million de voyageurs, précise Céline Sibert. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agit d’oublis, mais on ne peut pas laisser passer un doute, on va toujours jusqu’au bout de la procédure. » Ce qui implique parfois d’avoir à évacuer des gares, ou d’interrompre la circulation. Pour lutter contre ce fléau, la SNCF utilise des chiens formés à détecter la présence d’explosif. Ils ont permis de réduire le temps d’intervention de 52 à 11 minutes.

    A la RATP on recense sept colis suspects par jour. La « levée de doute » se fait aussi avec des équipes cynophiles. « Les chiens ont permis de diminuer le taux d’interruption de trafic de 60 à 25 % », signale Stéphane Gouaud.
    « Dans les aéroports, les bagages abandonnés sont un cauchemar, car à chaque signalement il faut mettre en place un périmètre de sécurité et attendre les démineurs. Chaque intervention dure en moyenne 52 minutes », se désole Alain Zabulon. Car il s’agit le plus souvent de bagages abandonnés par des voyageurs qui ont préféré se délester d’une partie de leurs affaires plutôt que d’avoir à payer les taxes de surcharge. Pour réduire le nombre d’intervention, ADP voudrait expérimenter un système de vidéo traçant le propriétaire du colis abandonné, ce qui permettrait d’intervenir rapidement en lui infligeant une amende et en l’obligeant à reprendre son bagage avant qu’il ne passe le contrôle de sécurité. « Mais c’est encore de la science-fiction », reconnaît le directeur de la Sûreté.

    Quel coût pour les transporteurs ?

    ADP y consacre 500 millions par an provenant de la taxe de sécurité de 11,5  euros prélevée sur chaque billet d’avion. Cette taxe finance les 4 700 agents et les équipements. « Cette dépense est restée contenue dans le temps, parce que nous avons gagné en productivité et mis en concurrence nos partenaires. Mais pas question de faire des économies sur ce poste », assure Alain Zabulon.

    De leur côté, RATP et SNCF s’accordent à reconnaître une facture élevée, mais sans en donner une estimation globale. « A la RATP, le budget sécurité s’élève à 100 millions annuels, mais sans prendre en compte le personnel », explique Stéphane Gouaud. « A la SNCF, il y a des financements supportés par le propriétaire des gares, par SNCF Réseau, ainsi que des conventions d’exploitation qui concourent au financement du personnel ou à la mise en place de dispositifs, sans compter la sécurité privée… En agrégeant tout ça on aurait des sommes conséquentes que je n’ai pas », affirme Céline Sibert.

    Bientôt un PC unique

    En attendant de nouveaux progrès technologiques, les transporteurs se félicitent du projet de mise en place d’un commandement unique pour toutes les forces de sécurité de la police, de la préfecture, de la RATP, de la SNCF ainsi que des réseaux de grande couronne prévu pour 2019.

    Toutes les informations, issues de la vidéosurveillance ou des ondes radios, y seront centralisées dans le but d’améliorer la sécurité tous ensemble. C’est un impératif car comme le rappelle Alain Zabulon : « La menace terroriste va durer, d’où la nécessité d’élever notre niveau de résilience et de ne plus seulement se reposer sur l’Etat. L’époque de paix est révolue et l’Etat a besoin de relais dans la société civile, de pouvoir s’appuyer sur la police municipale et la sécurité privée qui auront un rôle de plus en plus important pour faire face aux menaces. C’est un défi qui s’inscrit dans la longue durée. »

    Valérie Chrzavzez-Flunkert

  • Alstom-Siemens : les zones d’ombre d’une bonne nouvelle

    Alstom-Siemens : les zones d’ombre d’une bonne nouvelle

    Par Gilles Savary, ancien député socialiste de la Gironde, rapporteur de la loi de réforme ferroviaire et de celle sur la sécurité et la fraude dans les transports.

     

    Lancée par une tribune publique de quatre parlementaires français reprise par Alain Juppé, l’idée de création d’un Airbus du rail se profile au moment où l’on ne l’attendait pas.

    Comme souvent en matière européenne, à l’instar du traité constitutionnel européen en 2005, cette idée française fait l’objet de vives oppositions et controverses françaises.

    En cédant de fait ses « parts optionnelles » dans Alstom Transport à Siemens, l’Etat français est accusé de privilégier une aventure étrangère aux dépens d’un champion français.

    S’il est une chose qui n’est pas contestée, c’est la nécessité, et même l’urgence, d’une consolidation d’Alstom Transport face aux géants asiatiques qui pointent leur nez sur le marché européen. Le japonais Hitachi a déjà mis un pied en Europe en absorbant l’essentiel des activités ferroviaires de l’italien Ansaldo et en vendant des trains à grande vitesse à la Grande-Bretagne. Il contrôle désormais l’entreprise de signalisation italienne Ansaldo STS, leader du fameux système de signalisation ferroviaire ERTMS. C’est une entreprise de Hongkong, MTR Corporation, qui a délogé le français Veolia du métro de Stockholm. La fusion des deux opérateurs chinois CSR et CNR, le 30 décembre 2014, en un géant mondial redoutable, déjà très impliqué dans la création d’une prometteuse « Route de la soie ferroviaire » entre la Chine et Hambourg, et qui a mis la main sur les activités ferroviaires du tchèque Skoda, ne pouvait laisser les Européens indifférents. Une fusion entre Siemens et Alstom est infiniment préférable au « picorage » asiatique d’une industrie européenne en ordre dispersée, et à l’éventualité d’un rapprochement opportuniste entre Siemens et les Chinois. Et s’il faut envisager ultérieurement de prendre pied en Asie, le nouveau groupe européen disposera des moyens d’une telle ambition, qui n’est pas aujourd’hui à la portée de nos « champions nationaux » européens.
    Berceau du chemin de fer, l’Europe ne comptait pas moins d’une quinzaine de producteurs de matériels roulants ferroviaires, pour la plupart autocentrés sur leurs étroits marchés domestiques, avant que les industriels asiatiques ne s’y intéressent pour en faire leurs têtes de pont européennes.

    Alstom Transport est dans une position intermédiaire un peu paradoxale. Particulièrement dynamique et offensive sur les marchés extérieurs avec un carnet de commandes de l’ordre de 24 milliards d’euros, ses usines françaises quasi exclusivement dédiées au marché intérieur avec une gamme limitée à deux trains, le Régiolis pour les TER et le TGV pour les grandes lignes, sont confrontées à l’épuisement du modèle économique du TGV, et par conséquent de son « droit de tirage » politique sur une SNCF surendettée par l’investissement en LGV, qui a dû de surcroît déprécier plus de 12 milliards d’actifs en 2016 du fait d’un « suréquipement » en TGV.

    On ne peut s’empêcher de penser que la fusion Alstom-Siemens procède d’une convergence d’intérêts entre, d’une part, le gouvernement français en recherche de cash dans le cadre de son programme de redressement budgétaire, Alstom dont les pressions sur la commande publique nationale atteignent des limites mises en lumière par l’épisode du « chantage » à la fermeture du site de Belfort, et d’autre part la nécessité de créer un géant européen dimensionné pour affronter la concurrence asiatique qui se profile.

    Pour autant, cette opération n’est pas de même nature que la création d’Airbus. D’abord, parce qu’il s’agit d’une opération gigogne d’échange-acquisition d’actions, somme toute classique, et non pas d’un programme intergouvernemental volontariste, sous contrôle stratégique initial des gouvernements. Ensuite parce que de nombreux autres opérateurs européens, et non des moindres comme le français Thales en matière de signalisation, ne sont pas de la partie ! Sans compter les industriels suisses, britanniques, espagnols, roumains, polonais et tchèques qui ne sont pas quantités négligeables. Enfin parce qu’elle intervient dans un secteur industriel à maturité qui ne présente ni les mêmes caractéristiques pionnières, ni les mêmes perspectives de marché que l’aéronautique civile à l’aube d’Airbus.

    S’il n’est pas interdit d’espérer que le rapprochement Alstom-Siemens en agglomère d’autres, il est fatal que cette consolidation prometteuse entraîne ultérieurement des restructurations, qui, pour l’instant, demeurent l’angle mort du dossier.

    Il n’est donc pas étonnant que cette annonce – qui revient à sortir Alstom de son illusoire cocon colbertiste et à préparer l’industrie ferroviaire européenne à l’agressivité de concurrents asiatiques désormais à demeure sur le marché européen, et à niveau pour lui tailler des croupières sur le marché mondial – fasse l’objet d’interrogations voire de craintes.

    Il est en effet très difficile aujourd’hui d’imaginer comment vont se répartir à terme les sites de production, les charges et les emplois du futur groupe, à la différence du « modèle » Airbus qui a constamment veillé à distribuer les plans de charges industriels de façon équitable entre les usines des différents pays du consortium.
    Certes l’alternative d’une nationalisation d’Alstom, qui reviendrait à la maintenir à une taille sous-dimensionnée par rapport aux conditions actuelles de la concurrence mondiale, et à enfermer un peu plus ses usines françaises dans un marché domestique saturé (sans compter les clauses de protection contre les entreprises publiques sur les marchés concurrentiels étrangers) procède de la plus pure illusion protectionniste en économie fermée.

    Les Anglais comme les Italiens nous ont démontré depuis longtemps que ce n’est pas tant la nature de la propriété qui garantit le mieux le maintien d’entreprises et d’emplois industriels dans nos vieux pays européens, que la capacité des Etats à y créer un climat et un environnement public propices à leur adaptation aux défis de la mondialisation des marchés.

    La fusion des activités transports des deux champions européens du ferroviaire est incontestablement une chance pour l’Europe de continuer à figurer au premier plan du vaste marché ferroviaire mondial. Pour être utile à la France, elle devra rompre avec le confinement national, devenu trop étroit, dans lequel Alstom a maintenu ses usines françaises et leurs emplois, et leur faire profiter enfin de ses remarquables performances à l’étranger.

    Mais, avouons-le, pour établir un parallèle crédible avec Airbus, il manque cruellement la dimension politique d’un accord industriel européen à ce dossier.

  • SNCF : ne pas se tromper de «  donnant-donnant  » !

    SNCF : ne pas se tromper de «  donnant-donnant  » !

    Par Yves Crozet, Professeur à l’Université de Lyon (IEP)
    Laboratoire Aménagement Economie Transports

     

    Un vent nouveau souffle sur la politique des transports. Les plus hautes autorités de l’Etat ont cessé de promettre des infrastructures pour lesquelles les financements n’existent pas. Les projets ne sont pas tous abandonnés, mais l’extension des réseaux n’est plus la priorité. Pour donner corps à l’acronyme anglais Maas (mobility as a service), l’accent est mis sur les services et les nouvelles mobilités. Les Assises de la mobilité devraient concrétiser cette nouvelle donne qui touche aussi l’exploitation ferroviaire avec l’ouverture à la concurrence pour le transport de voyageurs. Dans ce nouveau paysage, que faire avec la SNCF ? La ministre des Transports, Elisabeth Borne, a évoqué un « donnant-donnant ». Quel contenu recèle cette formule ? Pour répondre à cette question, nous commencerons par rappeler la situation délicate dans laquelle se trouvent aujourd’hui le ferroviaire et les trois Epic de la SNCF. Dans ce contexte, il est préférable de s’orienter vers un donnant-donnant de longue durée et « à bas bruit » plutôt que de faire de la dette ferroviaire la base d’un grand marchandage qui profiterait plus à quelques intérêts particuliers qu’à l’intérêt général.

    L’hiver ferroviaire
    Le transport ferroviaire est en France un des plus importants d’Europe. Avec le développement de la grande vitesse ferroviaire, il a même longtemps fait figure de modèle. Mais ce temps-là est révolu. Quelques chiffres montrent que nous sommes entrés dans un long hiver ferroviaire. Les données récemment publiées par la commission des comptes transport de la nation sont éloquentes.
    – Les trafics poursuivent leur régression pour le fret (en tonnes-kilomètres, -20 % de 2008 à 2016 après -30 % de 2000 à 2008 !).
    – Fait moins connu, il en va de même pour les passagers. Le trafic ferroviaire longue distance (60,2 milliards de passagers-km) est en 2016 inférieur de 3,6 % à celui de 2008 (62,5 milliards). La crise n’explique pas tout puisque dans le même temps le nombre de passagers dans les aéroports de métropole a progressé de 19 %. Pour la longue distance en autocars et autobus la progression en huit ans atteint 31 % (60,8 milliards de Pkm(1), plus que le ferroviaire…).
    – Les TER aussi sont à la peine. Après avoir atteint un maximum en 2012 (14,2 milliards de Pkm), les trafics ont plafonné (13,2 milliards en 2016) principalement du fait de la réduction de l’offre. Face au coût croissant du train-km (+33 % de 2004 à 2011, trois fois plus que l’inflation…), les régions ont transféré sur des autocars les services les moins fréquentés.
    – Les seules progressions notables du trafic ferroviaire se trouvent en région parisienne, +21 % pour les trains et RER (19,6 milliards de Pkm en 2016).
    Ainsi que l’avait déjà indiqué en 2013 la Commission Mobilité 21, nous sommes devant une nouvelle donne qui sonne le glas des espoirs placés dans le ferroviaire par le Grenelle de l’environnement. Si les nouvelles LGV sont problématiques, ce n’est pas seulement par manque de financements innovants comme l’ont laissé entendre les maires de Bordeaux et Toulouse. C’est, comme l’a indiqué la Cour des comptes dès 2014 parce qu’il faut s’interroger sur le niveau de subventions que cela requiert. Ainsi, la LGV Tours – Bordeaux a nécessité quatre milliards d’argent public, soit, selon les hypothèses de trafic, trois à quatre euros de subvention par jour et par passager pendant 50 ans ! Pour le segment Bordeaux – Toulouse, il faudrait multiplier ce chiffre par dix. Il n’est pas raisonnable de subventionner ainsi une mobilité qui profite essentiellement aux CSP+ alors même que les trafics sont décevants. L’ouverture de la LGV Rhin – Rhône en 2011 a eu un impact très faible sur les trafics.
    Les limites de la grande vitesse ferroviaire s’observent d’ailleurs à l’échelle européenne. Les pays où les trafics ont le plus progressé en dix ans (2006-2015) sont ceux qui ont donné la priorité aux trains de la vie quotidienne : le Royaume-Uni (+40 %), l’Autriche (+35 %), la Suède (+32 %) la Suisse (+30 %). A contrario, l’Italie, qui a pourtant développé une offre TGV remarquable, dopée par la concurrence, n’a connu qu’une progression de 4 %. La grande vitesse a remplacé les trains classiques. C’est un objet de plus en plus coûteux pour un marché de niche.
    C’est pour cette raison qu’il est plus important de rénover le réseau existant que de lancer de nouvelles LGV. Mais pour nécessaire qu’elle soit, la modernisation du réseau ne suffira pas à attirer plus de voyageurs dans les trains si la qualité des services ferroviaires ne s’améliore pas. La grande panne de la gare Montparnasse le 30 juillet n’a pas été un coup de tonnerre dans un ciel serein. Après les accidents mortels de Brétigny (2012) et de la rame d’essai du TGV Est (2015) c’est un dysfonctionnement de plus pour une entreprise dont les services ont perdu en fiabilité. Le premier objectif du donnant-donnant est d’améliorer la robustesse des services, ce qui va demander du temps.

    Pour un donnant-donnant
    « à bas bruit »
    Publié le 7 juillet, le rapport sur la robustesse demandé par les dirigeants de la SNCF à un groupe d’experts(2) souligne les nombreuses insuffisances de l’entreprise, notamment le manque d’approche systémique afin de gérer efficacement les dimensions techniques, opérationnelles et managériales de la production de services ferroviaires. Dénonçant un fonctionnement en silos, les experts remarquent que de multiples plans d’action ont déjà été lancés pour améliorer la qualité de service, des TER ou des TGV entre autres. Mais les résultats se font attendre. Ainsi l’AQST(3) nous apprend qu’au second trimestre 2017 près de 19 % des TGV étaient en retard à l’arrivée et leur retard moyen dépassait 40 minutes. Durant l’année 2016, plus de 10 % des TER étaient en retard, un taux qui grimpe à 15 % en région Paca, Rhône-Alpes ou Poitou-Charentes. Sans compter les 2,2 % de trains supprimés, un chiffre d’ailleurs sous-estimé car il ne prend pas en compte les trains déprogrammés la veille avant 16h.
    Si, comme l’on fait les experts, on définit la robustesse comme « la capacité effective à réaliser les services promis aux clients », alors l’expression donnant-donnant prend tout son sens. D’un côté, la politique ferroviaire du gouvernement devient cohérente, arrête les projets dispendieux et les injonctions d’acheter des matériels inutiles. De l’autre côté, la SNCF doit d’abord remplir correctement ses missions, la balle est dans son camp.
    Or il se trouve que pour SNCF Mobilités, le premier semestre 2017 a été marqué par un redressement des trafics (+8,4 % pour les TGV et +4,7 % pour les TER). Ces chiffres se référant au premier trimestre 2016, marqué par des inondations et des grèves ayant perturbé les circulations, ils doivent être relativisés. Ils montrent néanmoins qu’un rebond est possible, porté par une meilleure conjoncture, confirmée durant l’été 2017. Comme dans le même temps, la SNCF a annoncé qu’elle était en passe de réaliser les gains de productivité qu’elle avait annoncés, le chemin à suivre est tout tracé.
    Comme la concurrence se profile pour la prochaine décennie, les gains de productivité et la baisse des coûts sont plus que jamais au sommet de l’agenda de la SNCF. Or, en la matière, elle a pris beaucoup de retard. En 1996, sa productivité apparente du travail était de 0,6 million d’unités-kilométriques(4) par salarié, supérieure à celle des CFF (Suisse, 0,59) et de la DB (Allemagne, 0,49). 20 ans plus tard, la SNCF plafonne à 0,76 (+26,6 %) contre 1,2 pour les CFF et 1 pour la DB (+100 % !). Pour s’approcher d’un tel niveau, cinq à dix années seront nécessaires. Les effectifs de la SNCF devront continuer de diminuer d’au moins 2 000 personnes par an pendant de nombreuses années encore. Pour que cette trajectoire soit respectée, un contrat de performance doit être signé avec SNCF-Mobilités. Il explicitera le donnant-donnant : si les gains de productivité sont au rendez-vous, alors les rémunérations pourront être augmentées, par exemple sous forme d’intéressement aux résultats. Mais c’est à SNCF Mobilités de redresser ses comptes, pas à l’Etat qui doit lui s’occuper prioritairement de SNCF Réseau et retrouver à son égard une politique cohérente.

    La dette et le risque
    du grand marchandage
    Un contrat de performance a été signé entre l’Etat et SNCF Réseau au printemps 2017. Son contenu a été critiqué par l’Arafer. A juste titre, le régulateur a souligné le caractère peu réaliste des engagements pris par les deux parties signataires.
    Du côté de SNCF Réseau, la hausse annoncée des revenus des péages est jugée très optimiste, non seulement parce que l’Arafer a refusé les nouvelles grilles tarifaires, mais aussi parce que le nombre de circulations ferroviaires ne cesse de diminuer en France, pour le fret mais aussi pour les voyageurs. Dans cette catégorie, on est passé de 420 à 385 millions de trains-km entre 2008 et 2016 (-8,3 %). SNCF Réseau ne peut donc compter ni sur une hausse des prix unitaires ni sur une hausse des volumes pour redresser ses résultats. Là aussi, les gains de productivité seront indispensables car les comptes du gestionnaire d’infrastructures sont particulièrement dégradés.
    Pour cette raison, les engagements de l’Etat devront être tenus. En outre, la reprise par l’Etat de tout ou partie de la dette de SNCF-Réseau (45 milliards) semble indispensable. Ne serait-ce que pour que soit respectée « la règle d’or » qui fixe un ratio maximum de 18 entre la dette et la marge opérationnelle. Or nous sommes déjà à 22. La réduction de la dette est nécessaire, elle relève de l’Etat, mais la reprise de la dette par l’Etat doit servir à redonner de l’air à SNCF Réseau et seulement à cela.

    Concrètement, le gouvernement doit se servir de la dette comme d’une « poire d’angoisse » afin de calmer les ardeurs de tous ceux qui réclament toujours plus d’argent public. D’abord grâce à la règle d’or qui évite le lancement de projets coûteux. Ensuite car le désendettement doit être une contribution progressive au rééquilibrage du bilan de SNCF Réseau, à condition que des gains de productivité améliorent le compte de résultat.
    Il est évidemment hors de question que cela débouche sur une baisse des péages pour les TGV. Il faut tordre définitivement le cou à cette forme dévoyée de donnant-donnant qui verrait l’Etat accroître sa propre dette pour améliorer la rentabilité de SNCF Mobilités tout en fragilisant SNCF réseau. La baisse des péages serait le signal d’une prochaine mise en faillite du gestionnaire d’infrastructures. De façon inavouée, ce scénario est implicitement souhaité par tous ceux, ils sont nombreux, qui veulent que l’Etat et les collectivités territoriales accroissent indéfiniment leurs subventions au ferroviaire, elles qui ont déjà progressé deux fois plus vite que le PIB nominal depuis 2000.
    Dans le même ordre d’idées, la reprise de la dette ne doit absolument pas entrer en ligne de compte dans une éventuelle négociation sur la réforme des régimes spéciaux de retraite ou du statut de cheminot. Il faudrait être naïf pour commencer une négociation avec les syndicats en mettant d’emblée la reprise de la dette dans la corbeille de la mariée.
    D’abord pour des motifs tactiques : un négociateur ne commence pas par étaler son jeu sur la table !
    Ensuite pour des raisons logiques : chaque cheminot n’a aucun intérêt personnel à ce désendettement et les syndicats considèrent cela comme un dû, pas une contrepartie. Pour obtenir ce que l’on souhaite, il faudra donc donner autre chose. Le risque serait alors de déboucher sur une nouvelle vague d’inflation ferroviaire, comme celle qui a suivi la réforme de 2007 du régime des retraites. La SNCF a au contraire besoin de désinflation.
    Enfin et peut-être surtout, parce qu’il est très facile de se brûler les ailes à l’approche du feu protestataire qui couve en permanence en France. Alors que les médias rêvent tout haut d’un troisième tour social, il n’est pas inutile de rappeler le constat amer dressé par le général de Gaulle après les longues grèves de mars-avril 1963 (mineurs, secteur public…). Il avait alors soufflé à Alain Peyrefitte(5) « les Français se sont dit que l’Assemblée nationale et le gouvernement ne les représentaient pas vraiment. Peut-être qu’ils se sont dit que la majorité est trop belle ! »

    Un donnant-donnant avec la SNCF ne doit pas prendre la forme d’un grand marchandage autour de la dette et du statut de cheminot. S’il faisait ce choix, le gouvernement serait immédiatement en position de faiblesse car on lui reprocherait de mettre en danger la République et ses grands principes. Or un gouvernement affaibli est celui qui finit par payer beaucoup plus que ce qu’il escomptait. La sagesse et l’efficacité commandent donc à l’Etat d’agir simplement comme un actionnaire (horresco referens !) qui ne recapitalisera l’entreprise que progressivement et en échange de gains continus de productivité de chacun des trois EPIC. C’est le modèle appliqué par la Suisse depuis vingt ans, celui d’un donnant-donnant à bas bruit ! 

    (1) Les autocars Macron ne représentaient en 2016 que 3,5 % de ce total
    (2) http://medias.sncf.com/sncfcom/open-data/rapport-securite/20170713_A-la-reconquete-de-la-robustesse-des-services-ferroviaires.pdf
    (3) Autorité de la qualité des services de transport http://www.qualitetransports.gouv.fr
    (4) Passagers-kilomètres +tonnes-kilomètres
    (5) Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Vol.

  • Club VR&T. Quelle électromobilité pour demain ?

    Club VR&T. Quelle électromobilité pour demain ?

    L’ère de l’électromobilité ne fait que débuter en Europe, où l’on dénombre seulement un millier d’autobus électriques en circulation ou en commande, contre plus de 170 000 en Chine. Mais la transition énergétique est en marche. La RATP vise les 80 % d’autobus électriques d’ici 2025 et partout en France, les villes s’équipent. Face à l’offre émergente et hétéroclite, les opérateurs se posent beaucoup de questions. Quel matériel choisir ?

    L’électricité semble être l’avenir des autobus, mais difficile pour les opérateurs de choisir entre les différentes options technologiques proposées. Pour faire le point, le Club VR&T avait invité des constructeurs. Alexandre Desneux, a présenté les Bluebus de Bolloré. Des véhicules électriques proposés en 6 et 12 mètres, made in Bretagne. Le groupe Bolloré, qui débute pour les bus, met en avant son expérience des batteries lithium métal polymère qui, dans ses voitures, ont déjà parcouru 160 millions de km, avec une autonomie de 180 à 250 km. « Notre bus a été construit comme un véhicule au gaz, avec 2×4 packs de batteries, sans chauffage, la partie refroidissement étant compactée à l’arrière. L’intérieur du véhicule a été conçu autour de la batterie, avec un habitacle bénéficiant de beaucoup de lumière », décrit M. Desneux qui préconise « une charge nocturne lente, en 3 heures, via une prise combo, pour préserver la batterie ». Mais le constructeur peut aussi installer un pantographe en option. Bolloré a un partenariat d’innovation avec la ville de Rennes, et à Paris, son Bluebus 12 mètres équipe la ligne 341 de la RATP depuis fin 2016. Ce qui lui permet d’avoir un retour d’expérience. Bluebus a également fait l’objet de démonstrations à Amiens, Lorient, Agen, Chamonix, Strasbourg, Montpellier, Nice et Grenoble… « On a fait la preuve de l’autonomie et de la fiabilité. » Si le prix du véhicule reste élevé, Bolloré travaille à le réduire. « On estime que le bus électrique pourra être l’an prochain au niveau de l’hybride, et on pense pouvoir être entre le prix du diesel et du GNV en 2020. » L’usine Bolloré de Quimper produit des batteries, et dispose de deux lignes d’assemblage de bus, avec une capacité de 200 véhicules par an, mais tablant sur une forte demande, le groupe réfléchit à la construction d’un nouveau site de production.

    « Volvo croit tellement à l’électromobilité que son président a décidé d’arrêter les bus diesel il y a 12 ans et de lui consacrer sa recherche et développement », rappelle en préambule Patrick Damian, directeur général de Volvo bus France. « L’électromobilité est une rupture technologique. Ce qui dit veut dire différents standards et différentes solutions. » Volvo a fait le choix de se passer des batteries. « On pense que moins il y en a, plus on est efficace, car c’est moins de poids et plus de passagers. » Les bus Volvo se rechargent rapidement, par pantographe inversé avec le concept OppCharge, « une solution de rechargement standardisée déjà retenue par plusieurs constructeurs, compatible bus, voitures et poids lourds, précise M. Damian. S’équiper de ces chargeurs permet d’offrir un système ouvert à tous. Une municipalité ou un opérateur peut être propriétaire des stations de recharge et faire un appel d’offres auquel des constructeurs concurrents pourront répondre pour proposer leurs véhicules. Notre projet de pantographe, c’est le projet d’une ville, car ces appareils peuvent être utilisés notamment pour les camions destinés aux traitements des déchets ménagers dans d’autres plages horaires. Si on électrifie la ville, on a la possibilité que tout le monde puisse les utiliser et d’arriver à l’électrification globale des transports », plaide M. Damian. Volvo Bus propose une offre complète de véhicules avec trois longueurs et trois technologies : hybride parallèle, électrique hybride et full électrique, avec pour chacun un coût au kilomètre, de la vente de véhicules, de la location de batterie, « et on assume les risques en garantissant le fonctionnement du véhicule », souligne M. Damian. « En périurbain, l’hybride parallèle permet d’économiser jusqu’à 39 % de consommation, l’hybride électrique, qui se met en pilotage pour choisir l’énergie en fonction des zones traversées, permet de réduire jusqu’à 75 % les émissions, et le full électrique est 100 % propre et permet une réduction de la consommation de 90 %. On n’a pas la prétention de dire que notre système de bus électrique peut fonctionner partout, mais le pantographe fixe coûte moins cher que d’en installer un par bus. »

    Heuliez Bus France, se présente comme le premier constructeur national de véhicules hybrides et d’autobus en 2016, avec 500 salariés dans les Deux-Sèvres. « Nous avons acquis une base solide en électromobilité, grâce à 580 véhicules en exploitation qui ont parcouru 43 millions de kilomètres, et nous ont permis d’avoir un retour d’expérience », détaille Eric Baleviez, responsable des Ventes qui met en avant le PPP de Dijon et ses 102 véhicules dont Heuliez assure aussi la maintenance de la chaîne de traction, « ce qui nous a permis un enrichissement de problématiques ». Eric Baleviez poursuit : « L’hybridation nous a apporté une maîtrise des processus de récupération de l’énergie au freinage et la maîtrise du mode full électrique. On en a tiré une architecture GX électrique, qui nous permet de nous préparer aux différents marchés. On est capable d’analyser le profil d’une ligne et de modeler les données pour proposer une technologie aux clients selon la fréquence, le nombre de passagers, et s’engager sur des performances atteignables. » Les autobus Heuliez de 12 mètres sont proposés avec deux batteries : Energie et Puissance. Les batteries Puissance, qui se rechargent à 450 kW contre 70 pour les charges de nuit, permettent d’embarquer quatre fois moins d’énergie et ont une durée de vie de huit à dix ans, contre 15 à 17 ans pour les Energie, soit une longévité proche de celle des véhicules. Le bus articulé d’Heuliez ne sera disponible qu’en Oppcharge dans un premier temps, pour des problématiques de charge à l’essieu. « Parce qu’on préfère embarquer 150 à 160 passagers plutôt que des batteries. On va décliner notre offre en quatre familles de véhicules électriques et adjoindre l’énergie, l’interface de charge, le pantographe ou le chargeur et proposer des contrats de full maintenance sur la durée de vie », annonce Eric Baleviez. Les premières livraisons des 12 m à charge lente d’Heuliez sont prévues pour cette fin d’année et les 12 et 18 m à charge rapide fin 2018. Le représentant d’Heuliez insiste également sur la nécessité d’accompagner le changement en raisonnant en système de transport. « Il faut du pragmatique et s’engager sur les performances. Comme chaque contexte est différent, il faut une analyse précise des besoins, un engagement fiable sur le TCO [Total cost of ownership soit le coût total de possession, NDLR], garantir la sécurité, et ne surtout pas dégrader la qualité de service offert. Il faut intégrer l’impact du coût sociétal, le coût de la maintenance dans les TCO, et prévoir l’évolution des parcs. »

    Dietrich Carebus, troisième acteur du marché français pour les autocars s’est allié au Chinois Yutong pour produire des bus électriques. Pierre Reinhart, président de DCG-Yutong justifie : « Avec Yuton, DCG s’est entouré d’un constructeur qui fait 15 % du marché mondial, avec 37 000 bus et cars électriques sur le marché. La Chine représente 97 % du marché des bus électriques en circulation. Et si en France on a toujours peur que les Asiatiques nous volent la technologie, là on fait l’inverse. On va assembler chez nous en profitant de leur expérience. » En 2016, DCG-Yuton a réalisé les premiers essais sur les réseaux, ses véhicules ont parcouru 50 000 km en exploitation, et le constructeur a livré son premier véhicule électrique à Keolis, en mai 2017, à Orléans. Pierre Reinhart précise que Yutong ne développe pas sa batterie mais les achète. « On fournit des véhicules avec chargeur de nuit. Quand les prises Combo2 seront capables d’absorber plus d’énergie, on pourra charger à 300 kW une fois par jour avec la même technologie. Notre cahier des charges prend en compte le fait que les véhicules coûtent plus cher, ils doivent donc durer plus longtemps pour pouvoir être amortis. Notre objectif est de réduire le poids de la batterie et d’augmenter sa capacité pour qu’on puisse utiliser les bus électriques comme le diesel. » Le constructeur précise qu’en Asie 80 % des véhicules en circulation rechargent de nuit. DCG-Yutong propose un véhicule électrique 12 m et travaille sur le 18 mètres à batterie LFP, avec une solution chauffage et clim 100 % électrique, pouvant transporter 92 passagers avec 200 à 250 km d’autonomie. Son autocar électrique d’une capacité de 55 à 59 passagers sera disponible mi-2017. « Nous proposons une offre complète : on amène le chargeur, le véhicule, une offre de location de batteries et un outil de suivi d’exploitation », précise M. Reinhart. DCG-Yuton a un projet de ligne assemblage en France pour 2018, avec une capacité de 300 véhicules par an.

    Alstom est un acteur de l’électromobilité depuis 100 ans avec le tram et le métro, et le constructeur veut capitaliser sur cette expérience pour proposer un bus conçu à partir d’une feuille blanche. Bruno Marguet, vice-président Stratégie d’Alstom explique que « de cette page blanche est né un bus à accès plat baptisé Aptis, qui n’a que quatre roues, réparties aux deux extrémités, ce qui permet de donner de l’espace aux passagers, et pour être maniable, les deux essieux sont orientables. Ce bus offre une capacité de 100 personnes et a été conçu pour durer 20 ans. » Quant à l’aménagement intérieur, il est flexible, permet d’installer jusqu’à trois portes de tramways, plus larges, pour plus de confort des passagers et bénéficie d’une surface vitrée importante. Ce véhicule peut être chargé de manière lente, de jour, ou rapide, de nuit, par le sol ou avec un pantographe. « Nous voulons offrir une solution complète : véhicule, maintenance, infrastructure, énergie, avec une vision système ou véhicule, et comptons bien prendre des parts de marchés à nos concurrents », conclut M. Marguet.

    Encore bien des questions

    Après ce passage en revue de l’offre, les exploitants ont posé des questions, s’interrogeant notamment sur la durée de vie des véhicules électriques. Les constructeurs s’accordent à assurer des durées de vie plus longues pour les bus électriques que pour le thermique, de manière à compenser des coûts plus élevés. « Les moteurs et la chaîne de traction sont dimensionnés pour 40 ans et nos bus électriques ont une durée de vie assurée de 20 ans sans problème », assure Eric Baleviez pour Heuliez, qui précise qu’avec l’électrique, il y a un gain de maintenance. DCG-Yutong garantit ses chargeurs cinq ans, ses batteries huit ans, « au-delà on perd en autonomie mais cela peut suffire sur certaines lignes », précise M. Reinhart qui ajoute, « un moteur électrique s’use moins. Il peut faire 800 000 à un million de kilomètres, soit 20 ans à raison de 50 000 km par an ». Autre interrogation, quid des auxiliaires de confort ? Le chauffage et la climatisation sont gourmands en énergie et peuvent nuire à l’autonomie des véhicules. Heuliez reconnaît que le chauffage peut représenter 25 % de la consommation s’il est fait en électrique. « On recherche le chauffage de demain, qui pourra être du chauffage à pompe de chaleur ou radiant », détaille Eric Baleviez. Même piste pour Bolloré. « Nous utilisons un chauffage électrique radiant, innovant, plus intelligent, qui permet de l’optimisation. Et on étudie avec l’exploitant suivant le besoin, quitte à dégrader le service certaines journées, ou faire de la charge rapide, ce sont des contraintes d’exploitation supplémentaires avec des réponses différentes suivant les besoins », reconnaît le constructeur. Pour apporter une réponse sur ce point, Volvo a été en Chine tester les différentes solutions existantes et a fait le choix « d’utiliser l’énergie quand on en a besoin, plutôt que la transporter aux dépens des passagers », argumente Patrick Damian. Pour les éléments annexes de confort, Yutong utilise une pompe à chaleur sur le toit, mais M. Reinhart reconnaît qu’en cas de températures extrêmes cela ne suffit plus, et qu’il faut basculer vers l’électrique. Il plaide pour des réglages réalisés par les opérateurs afin d’éviter la surconsommation.

    Alain Pittavino, directeur Métiers de Transdev constate que l’offre actuelle ne propose pas encore des véhicules de 18 mètres et s’en inquiète. Un peu de patience, lui répondent les constructeurs. Heuliez, reconnaît avoir fait le choix de lancer en priorité un 12 mètres pour 95 à 100 voyageurs correspondant bien au marché, mais assure que le 18 mètres arrive avec une autonomie de 50 km. Patrick Damian poursuit pour Volvo : « On avance par étapes. On en est à 12 mètres en série avec 105 passagers avec l’ambition d’avoir un coût inférieur ou égal au diesel, et on va lancer le 18 mètres. Il n’existe pas de choix technologique sur la batterie, mais on progresse pour le chargement lent, comme pour le rapide. On va essayer d’avoir une gestion d’énergie adaptée aux besoins. » Bolloré travaille au 18 mètres pour 150 passagers, avec comme objectif d’augmenter la capacité de la batterie. « C’est réalisable, car sa capacité a déjà gagné 50 % en quelques années », assure Alexandre Desneux. Quant à DCG-Yutong, il a également en projet un 18 mètres avec comme cahier des charges de transporter 140/150 passagers avec 300 km avant recharge, et un objectif de réduction des coûts.

    Interrogés sur la conduite automatique, les constructeurs estiment que si la technologie est prête, beaucoup reste à faire pour que cela puisse être réalisable et accepté. Volvo propose déjà de la conduite autonome dans une mine du nord de la Suède, Heuliez fait circuler un véhicule agricole autonome roulant dans des champs, mais proposer des bus autonomes en ville, c’est une autre histoire. « On évolue dans un environnement urbain et complexe. C’est plus compliqué. Volvo propose un système de vigilance chauffeur assisté et nous avons développé un système de détection piétons et cyclistes qui informe le conducteur pour qu’il prenne la meilleure décision. On ne va pas au-delà pour des raisons éthiques et juridiques », explique Patrick Damian. Yutong teste depuis quatre ans un véhicule de 15 mètres autonome en full électrique que les passagers peuvent appeler via une application. « Ce véhicule arrive et s’arrête pour prendre les voyageurs. Mais en raison des contraintes éthiques et de législation, il faudra encore être patient pour voir arriver ces véhicules », admet M. Reinhart.

    Des premiers pas prometteurs

    Et les exploitants, où en sont-ils de leur démarche de transition énergétique ? « Nous avons réalisé des essais de véhicules électriques sur certaines de nos lignes régulières qui nous ont permis d’avoir un retour d’expérience », se félicite Patrice Lovisa, directeur du département Bus de la RATP. « Nous maintenons notre projet 2025 de 80 % de véhicules électrique et 20 % au gaz, et dès 2020 nous devrions être parvenu à 50 % de transition énergétique. La ligne Paris – banlieue 341 est déjà 100 % électrique avec des véhicules 12 m Bolloré. Sur d’autres lignes on teste régulièrement des bus électriques ou au gaz. Pour nous l’enjeu ce sont les coûts d’acquisition et le cycle de vie, et de veiller à ce que l’arrivée de ces nouvelles technologies ne pénalise pas l’offre voyageur. » Autre enjeu pour la RATP, la connexion électrique de ses dépôts où il y a faudra recharger jusqu’à 200 bus. La régie a choisi de charger les véhicules en dépôt, de nuit, plutôt que de déployer de la technologie dans Paris, en raison des investissements que cela aurait demandés. « On ne pourra pas les charger tous en même temps, il faudra faire un travail de lissage. » Et comme les dépôts ne sont pas prévus pour des bornes de recharge, la RATP doit revoir l’utilisation de l’espace et la sécurité incendie liée à l’arrivée d’installations électriques. Comme l’autonomie actuelle des véhicules, de 180/200 km ne permet pas de couvrir toutes les lignes, il faut trouver des solutions complémentaires, comme des charges en terminus, le temps que la technologie progresse. Voilà pour les contraintes techniques. Mais côté utilisateurs, « les retours sont très positifs. Les voyageurs ont conscience de ce que ces véhicules apportent en termes de pollution et de bruit. L’absence de bruit devient même un problème. Trop discrets, les véhicules ne sont plus entendus et peuvent être source d’accidents. On a également un retour positif des conducteurs sur le confort de conduite, plus souple, moins saccadé », précise M. Lovisa. La RATP n’a pas relevé de problème de confort climatique, mais reconnaît que l’hiver n’a pas été rude. Le directeur du département Bus ajoute que le changement de matériel devra se doubler d’un accompagnement des métiers de maintenance à cette transition.

    Alain Pittavino voit dans l’électromobilité « une opportunité pour le transport public de rénover son image, d’attirer davantage de passagers et d’augmenter sa fréquentation ». L’exploitant qui veut être acteur du changement réalise actuellement un travail de tests, de confirmation des promesses constructeurs. Mais pour Transdev la transition énergétique doit aussi être l’occasion de faire preuve d’imagination sur la manière d’exploiter les véhicules, de ne pas faire comme avec le thermique, d’où la nécessité de penser système. C’est ce qui a été fait à Eindhoven, aux Pays-Bas où Transdev exploite 43 véhicules, alors qu’il n’en a besoin que de 36. « On charge de nuit les bus articulés en semi-rapide, qui lors de leur exploitation ressortent quatre fois par jour pour aller faire une charge complémentaire. D’où le nombre de véhicules. On a dû s’adapter aux contraintes. De cette expérience on a la certitude qu’il faut penser différemment l’électromobilité, c’est pourquoi on met en place une boîte à outils à disposition des collectivités locales pour leur proposer des solutions adaptées à chaque territoire », conclut le directeur Métiers de Transdev.

    Youenn Dupuis, directeur adjoint de Keolis observe une effervescence autour du véhicule électrique. « Il y a à la fois une appétence et des développements tous azimuts. Les collectivités françaises ont joué un rôle en donnant le top départ. Il reste encore des options de principe, des présupposés, des paris technologiques, même si on constate une convergence des options, constate-t-il. Et chez Keolis on a choisi de travailler avec différents constructeurs : Volvo en Suède, Heuliez à Dijon, Bolloré à Rennes, Yutong pour le premier bus à Orléans et Alstom pour la ligne 23 à Versailles. » Mais pour l’exploitant, l’électromobilité c’est aussi les navettes autonomes, « comme Navya que nous avons testé à la Défense en septembre, et à Lorient nous exploitons un catamaran électrique de 22 mètres pour faire une traversée qui évite un long trajet en voiture. L’arrivée des bus électriques nécessite de raisonner par approche systémique. Il faut trouver le bon système au bon endroit, ville par ville, ligne par ligne, saison par saison. Le contexte local est important pour choisir la bonne technologie pour chaque cas. » Pour réussir le passage à l’électromobilité Youenn Dupuis insiste sur trois points : « La sécurité, car il y a un risque lié aux batteries et à leur recharge. L’autonomie. L’auxiliaire chauffage/clim peut être à l’origine de pics. Faut-il dimensionner le système à ces pics, ou mettre des appoints pour les gérer ou les lisser. Et enfin, la maintenabilité. Il faut garantir une solution qui tienne dans la durée. » Pour que les choses aillent dans le bon sens et pouvoir choisir en connaissance de cause, Keolis a proposé au Stif de construire une plateforme d’évaluation des performances en conditions réelles d’exploitation des différents véhicules en conditions d’exploitation identique.

    Valérie Chrzavzez-Flunkert